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Images de danse a 3 ans ! Bilan

Publié le 05 mai 2008 par Jérôme Delatour
J'ai créé Images de danse le 14 mai 2005. Son titre un peu simplet en dit long sur mon ambition de départ. Elle était des plus modestes : partager des liens montrant la danse d'aujourd'hui, que j'avais eu bien du mal à rassembler moi-même, en utilisant une plateforme de blogs gratuite. Peu à peu je me suis mis à parler des spectacles que j'avais vus, parce que je n'étais pas d'accord avec les critiques que j'entendais autour de moi ou que je lisais dans la presse. Et puis je me suis enhardi à prendre des photos de spectacles dont je ne trouvais pas d'images sur Internet.

Ce blog est une petite aventure personnelle. Grâce à lui, j'ai soulevé un pan des arcanes d'Internet et du monde médiatique. J'ai expérimenté les mystères du référencement. Je me suis surpris à suivre avec anxiété mes statistiques de consultation. En utilisant les nouveaux moyens de communication que sont les blogs et les sites de partage d'images, j'ai l'impression de prendre part à la fascinante recomposition du paysage médiatique, révolution qui est toujours en marche. J'ai aussi ressenti de près les misères d'une profession sous payée, mal organisée et méprisée par les "grands" média.

Depuis la création de ce blog, plus d'un million de pages ont été vues par près de 250 000 internautes différents. Ces lecteurs sont de toutes nationalités, les Français arrivant naturellement en tête (environ 60 %). Viennent ensuite les Anglais (10 %), ce qui me surprend assez, la Grande-Bretagne n'étant pas à proprement leader dans le domaine de la danse contemporaine ; puis les Américains et les Belges (autour de 5 %), puis les Canadiens, les Néerlandais, les Allemands et les Suisses (autour de 2-2,5 %). Actuellement, entre 1 800 et 2 400 pages sont consultées chaque jour par environ 400 à 600 lecteurs différents. Les articles les plus lus sont mes critiques de  bODY_rEMIX, de Marie Chouinard, et Régi, de Boris Charmatz.

Voici quelques impressions que je retire de mon expérience.

- le monde journalistique et universitaire tient les blogueurs à l'écart. On ne se mélange pas. Au cours de ces trois années, j'ai eu de nombreux contacts avec des spectateurs, des agents de communication, des photographes, des vidéastes, des danseurs, des chorégraphes, mais pas avec un seul critique professionnel. Jusqu'ici, au fond, rien d'étonnant : comme on sait, le blogueur est un concurrent déloyal et inculte, sauf s'il est journaliste ou universitaire lui-même. Pourquoi s'abaisser à frayer avec lui ? Mieux vaut se cacher dans sa coquille en espérant des jours meilleurs. Là où les choses sont plus étranges, et pour moi incompréhensibles, c'est que les compagnies elles-mêmes entretiennent cet ostracisme : en trois ans de blog, jamais une compagnie n'a repris à son compte une seule de mes critiques (sauf la compagnie Absolutamente récemment), bien que j'en aie publié de très élogieuses ! Cela dépasse l'entendement, le mien en tout cas. La seule hypothèse que je puisse avancer, c'est que pour demander une subvention, la seule référence honorable est l'article de presse sur papier, fût-il de la dernière médiocrité.

- qu'en est-il du côté des festivals et des administrateurs de salles ? Ce n'est guère mieux. En insistant, on parvient à glaner quelques invitations, avec le sentiment qu'on gêne presque. Il faut dire que la communication des spectacles se fait au lance-pierres, à coup de stagiaires et de précaires diverses. Noémie remplace Isabelle, qui faisait l'intérim de François... Beaucoup du reste s'imaginent que les blogueurs sont là pour copier-coller leur newsletter et faire du buzz gratuit. Non, cela, je crois, n'intéresse pas leurs lecteurs. Pour ma part, j'attends de véritables partenariats, qui seraient entièrement bénéfiques aux spectacles et aux artistes. Pour l'heure, seuls Micadanses et Mains d'oeuvres se sont prêté à ce jeu. Souhaitons que ces initiatives se multiplient !

- car la visibilité de mes articles sur les moteurs de recherche, comme ceux des blogueurs en général, est grande. Cherchez le nom d'un artiste et le titre de sa pièce sur Google, vous trouverez ma critique, si j'en ai publié une, dans les toutes premières réponses, le plus souvent avant les grands quotidiens nationaux, avant Mouvement, etc. ! La raison en est, je pense, le poids énorme des plateformes de blog comme la mienne, qui pèse près de 800 000 blogs. Contre ce poids, un quotidien aussi important que Le Monde ne peut pas lutter.

- cela dit, comment mes lecteurs accèdent-ils à mon blog ? En recherchant "Images de danse" dans Google, ou bien directement, parce qu'ils on mis mon blog parmi leurs favoris. La part des moteurs de recherche est donc à relativiser. Dans ce domaine, en dehors de recherches spécifiques sur une pièce ou un chorégraphe, la recherche la plus récurrente, quoique marginale, concerne la nudité dans la danse.

- mon travail est-il reconnu, et est-ce un travail ? Au départ, c'est une activité de dilettante. Mais très vite, le nombre de lecteurs, les contacts, les sollicitations affluent, si bien que l'on se sent investi d'une responsabilité. Je l'assume autant que je peux. En retour, la reconnaissance est très mince, comme je l'ai dit plus haut. Les commentaires des lecteurs, la chose la plus importante et la plus gratifiante pour moi, se comptent sur les doigts de la main. Cela me pose d'ailleurs un problème : mes critiques sont faites pour débattre, échanger des points de vue contraires ; mais comme personne n'y répond, elles prennnent un ton doctoral qui n'a rien d'intentionnel. D'une certaine manière, je me vois projeté dans la peau du journaliste sans m'y trouver le moins du monde.

- ma conviction est que mes critiques, et celles des autres blogueurs, jouent aujourd'hui un rôle essentiel, et que ce rôle ira croissant. Les quotidiens ont presque abandonné cette activité ; les magazines sur papier, s'ils en font, ne sont pas visibles sur Internet (à l'exception notable de Mouvement et d'Obscena). Quant au reste d'Internet, il ne consiste qu'en un monstrueux copier-coller du même texte de présentation de spectacle, répété à l'infini. Dans la presse même, il y a de plus en plus d'annonces de spectacles et de moins en moins de critiques de spectacles. La consommation prend le pas sur la digestion, et c'est regrettable.

- le 11 janvier 2007, j'ai créé un sondage pour savoir si mes lecteurs jugeaient que la danse contemporaine était bien relayée par les médias, et pour connaître leurs attentes dans ce domaine. A ce jour, 507 votes se sont exprimés.
Sociologiquement, cet échantillon de mon lectorat est très également réparti. Un tiers environ ne va "presque jamais" voir des spectacles, un autre tiers "parfois", un autre tiers, le plus gros, "souvent". Les professionnels de l'image (photographes, vidéastes) représentent près de 10 %. Danseurs et chorégraphes, amateurs, étudiants ou professionnels, forment les plus gros bataillons (plus de 43 %)... Les grands absents de ce sondage, ce sont les critiques professionnels, seuls trois courageux (0,6 %) ayant daigné cliquer sur leur mulot.
Près de 75% des sondés jugent que la danse contemporaine est mal relayée par les médias, même si la situation ne leur paraît pas si catastrophique que cela (50% pensent seulement qu'elle ne l'est "pas vraiment"). En dehors des représentations live, par quel médias souhaiteraient-ils accéder aux spectacles ? Les vidéos de spectacles sont plébiscitées, de même que les livres ; derrière vient une chaîne de télévision spécialisée, une revue sur papier et, bien derrière, un documentaire vidéo. Tout ceci se tient dans un mouchoir de poche, mais dessine tout de même une tendance : les périodiques n'ont pas la cote, et ce ne sont pas les documentaires que le public recherche en priorité. Le bon score du livre me semble dénoter un besoin de décryptage de la danse contemporaine.
70% des participants avouent enfin que l'image de danse les incite "tout à fait" à voir un spectacle, 22,5% "assez". Certes, la thématique de mon blog attirant a priori des amateurs d'images, la question se trouve un peu biaisée ; le résultat me paraît cependant significatif.

- hélas, la crispation autour du droit à l'image est partout. Les agences et les photographes qui, il y a quelques années, publiaient libéralement leurs photographies sur Internet, y ont presque tous renoncé. La mauvaise santé de la presse traditionnelle, la concurrence croissante des blogueurs et des photographes amateurs avec l'avènement des technologies numériques, le piratage généralisé des images sur Internet menacent une partie de la photographie professionnelle de reportage qui, sous peine de disparaître, se voit contrainte d'évoluer. Plus que jamais, la technologie facilite la photographie de spectacle et sa diffusion, mais les freins psychologiques, qui alimentent des prétextes juridiques et financiers, enrayent tout. Pour ma part, j'ai toujours respecté scrupuleusement le droit d'auteur. Je n'ai jamais reproduit une photo sans en demander l'autorisation ni sans en indiquer les crédits photographiques et renvoyer sur le site Internet de l'auteur s'il existe.
Par goût de la photographie et pour aider à promouvoir le travail des jeunes chorégraphes, je me suis mis à prendre mes propres photographies. Ici encore, bien que je travaille bénévolement, j'ai l'impression d'entrer par effraction, quoique j'aie presque toujours obtenu l'autorisation de photographier... Encore faut-il, ensuite, que le chorégraphe accepte que je diffuse mes images sur Internet. Je comprends que certains refusent, sans doute parce qu'elles ne correspondent pas à leur vision de leur travail, ou qu'ils n'en sont pas satisfaits, ou qu'ils trouvent que mes images ne sont pas à la hauteur de leur oeuvre. Mais, pour ceux qui acceptent, pourquoi ne pas mentionner mes images sur le site de leur compagnie ? Ils y auraient tout intérêt.
Sachez en tout cas que, pour délivrer des images de meilleure qualité, je viens de renoncer à mon modeste bridge Panasonic fz18 (remarquable dans sa catégorie), pour acquérir un boîtier semi-professionnel (Canon EOS 40d), qui permet de produire des images acceptables jusqu'à 3200 iso, là où le fz18 est déjà médiocre à 1000. Ce boîtier me permettra aussi de saisir davantage de sujets en mouvement, mon précédent appareil ne s'en sortant guère qu'avec les sujets statiques.
Prendre des photographies est une autre façon d'interpréter un spectacle. Pour le photographe, l'expérience est exaltante : accompagnant les danseurs depuis son viseur, il doit improviser, avec ses yeux et ses doigts, sa propre chorégraphie. Le mouvement scénique l'entraîne physiquement. Il se sent de ce fait plus proche des danseurs que le reste du public. Naturellement, la photographie n'est pas plus objective qu'une relation écrite, mais il vaut mieux l'avoir expérimenté pour s'en assurer. Sans parler du choix des focales, des cadrages et des profondeurs de champ, la sélection finale de quelques dizaines d'images sur les centaines prises en quelques dizaines de minutes requiert de délicats arbitrages. Avec la photographie, ma crainte constante est d'être trop concentré sur la prise de vues, et d'être moins attentif au déroulement et à la signification de la performance. Mais l'expérience me suggère que, si l'exercice est plus fatigant, il apporte une vision différente et complémentaire du spectacle. La photographie sert de bloc-notes visuel, et fige des détails que l'oeil nu  ne perçoit au mieux qu'inconsciemment.

- écrire sur la danse contemporaine, et plus exactement rendre compte d'un spectacle de danse contemporaine est difficile. Ne pratiquant pas la discipline, je n'ai aucune base technique ni de connaissance intime des mouvements et de l'anatomie. Par ailleurs, la danse contemporaine est souvent abstraite, les spectacles chaotiques, abscons. Faute de temps, je n'ai eu qu'exceptionnellement l'occasion d'interviewer les chorégraphes, pour orienter ma lecture de leur travail selon leur intention.
Devant ces difficultés, j'ai adopté peu à peu plusieurs stratégies. Mes critiques se veulent essentiellement subjectives et personnelles. J'essaie d'être exact et équitable, mais je ne cherche pas à être objectif, et encore moins neutre. Ceci veut dire que je ne cherche pas à trouver à une pièce une signification la plus probable, mais celle qui me vient le plus urgemment à l'esprit, et qui me nourrit et me parle. Elle peut ne convenir qu'à moi. J'essaie de décrire les pièces précisément mais sans les détailler ni trop clairement les dévoiler. J'aime être bref ; j'ai donc très souvent recours à des métaphores issues des arts plastiques, qui offrent d'infinies occasions de parallèles évocateurs. La critique d'une pièce qui me plaît tends vers la poésie ; d'une pièce qui me déplaît vers l'analyse.
Je n'ai aucune idée de l'intérêt ou de l'ennui que mes textes produisent. Ils demeurent donc essentiellement des songes à haute voix, même si je sais qu'ils peuvent influencer le public potentiel d'une pièce en tournée.

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