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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

Publié le 24 novembre 2013 par Chatquilouche @chatquilouche

Chambre 715.  Une autre vie qui s’étiole dans le secret d’une petite chambre, se dit l’infirmière Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…de garde, tout en jetant un coup d’œil discret à l’intérieur de la pièce.  Ce matin la vieille dame a tiré les rideaux autour du lit de son mari.  Sans doute pour ne plus voir tout à côté le lit vacant où hier encore…

Assise au chevet de son homme, depuis des heures elle monologue.  Des mots, des mots jusqu’à se perdre.  Des mots, des mots jusqu’à s’en étourdir.  Parfois quelques pauses.  À peine le temps de reprendre son souffle, de retrouver le fil.  Et quelquefois de revenir au tout début.  Au premier jour, ce matin où ce gamin maigrichon est entré dans sa vie.  La tuque enfoncée jusqu’au cou, sous les rires des autres gamins, tâtonnant comme un aveugle dans l’allée d’un autobus jaune bringuebalant, ce matin où il s’est avancé jusqu’au tout dernier banc pour venir s’asseoir tout près d’elle.  Elle, la petite fille timide soudain bousculée par l’amitié de ce garçon qui, chaque matin, pour la faire rire prenait plaisir à faire le pitre.

Et ils étaient voisins.  Comme on peut l’être à la campagne.  Les fermes de leurs parents éloignées l’une de l’autre de quelques kilomètres, séparées par un champ mitoyen.

« Tu te souviens, dit la vieille, parfois après l’école dans ce grand champ nous nous donnions rendez-vous.  Étendus tous les deux dans l’herbe nous aimions regarder les nuages défiler dans le ciel, y voir se presser des dragons cracheurs de fumées grises, des îles qui naviguaient sur des mers lointaines et des chevaux, des chevaux qui au galop semblaient courir vers d’autres cieux.  Parfois, pris au jeu, il nous arrivait d’oublier l’heure.  Ce qui inquiétait nos parents. »

Le souffle de son homme à peine audible.  La vieille se tait.  Elle tient sa main enfermée dans la sienne.  Elle voudrait tant le retenir.  Le ramener bien loin derrière.

« Une question d’heures ou bien de jours, certains résistent plus longtemps », lui a pourtant dit l’infirmière.

Mais elle s’accroche à l’improbable.  Mais elle s’accroche à l’impossible.  Mêlant les mots et les soupirs, elle continue de raconter.

« Mais vint le jour, trop tôt le jour où il fallut nous séparer.  Partir étudier à la ville.  Deux ans, trois ans, cinq ans.  Partir pour mieux nous retrouver.  Au premier jour des grandes vacances.  Tu te souviens, dans le ciel d’un bleu trop pur, comme un trait d’aquarelle sur une feuille de papier mouillé, un avion avait tracé une longue ligne blanche.  Nous l’avons regardée s’estomper et disparaître en nous faisant la promesse de voler un jour au-dessus des nuages.  Et nous avons tenu notre promesse.  Même que, ce jour-là, en survolant les plaines de l’Ouest nous nous sommes tous les deux demandé si, tout en bas, au milieu d’un grand champ, il n’y avait pas comme nous autrefois, quelque part une fille, un garçon occupés à regarder les nuages et à rêver…  Ce jour-là je n’aurais jamais cru que nous vieillirions ensemble. »

La main de son homme se crispe dans la sienne.  La voix de la vieille se perd en un murmure.  Des mots, des mots que lui n’entendra plus.

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« J’avais prévu que nous partirions ensemble.  Mais chaque jour j’ai reporté l’échéance en me disant : et si demain, par-delà la douleur, venaient d’autres moments où nous pourrions encore, ensemble, regarder le ciel, y voir défiler les nuages et s’y presser des dragons cracheurs de fumées grises, des îles qui naviguent sur des mers lointaines et des chevaux, des chevaux qui au galop…  Mais, vois-tu, j’ai tant espéré que j’ai fini par en oublier l’heure. »

Que dire de plus quand dans le secret d’une petite chambre l’espace soudain se réduit au silence ?

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du

Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…
Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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