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[note de lecture] Emmanuel Laugier, "ltmw", par Anne Malaprade

Par Florence Trocmé

Laugier_ltmw L’acronyme fonctionne ici comme un écran projetant un film muet dont le titre, improbable et imprononçable, dit pourtant l’amour (on entend « t’aime » dans tm), la féminité (« elle » dans l), le secret (ce w n’évoque-t-il pas ce souvenir d’enfance toujours au-delà du lettrage tel que le visait Perec ?). Il évoque aussi l’inscription générique d’un texte qui participe des Lettres à l’aimée tout autant que des Blasons du corps féminin : hanche, poignet, bras, cheville, paume, nuque… Le corps est ici saisi non pas dans son ensemble mais dans les points les plus fragiles de son articulation. Articulation charnelle des membres les uns par rapport aux autres, qui se prolonge en articulation d’un verbe chuchoté par l’amant dans un imaginaire en noir et blanc tout autant cinématographique que musical. Gloria d’une part, Billie Holliday, Jeanne Lee, Satie et Sonic Youth de l’autre. L’acronyme, enfin, dessine le corps de l’aimée : chaque lettre esquisse la posture d’une silhouette, l’élégance d’un geste, le dessin d’un mouvement. Tenue du l, courbe du t, m et w figurant peut-être l’envers et l’endroit d’un corps toujours en mouvement, et ce même au repos, ne serait-ce que par le murmure d’une respiration qui « rêve un cheval au galop/et ne s’arrête pas ».  
 
Si l’on dépliait autrement ces quatre lettres initiales, on pourrait aller jusqu’à y voir l’annonce d’un Portrait de femme, d’Une Femme douce sans aucun doute : quatre-vingt-un poèmes de facture courte et acérée chantent le Son blanc du elle, pour reprendre en le détournant le titre d’un livre de Dominique Fourcade. « émi », sans majuscule, est le prénom découpé par les yeux de l’amour : émi aimée, amour d’émi, rarement un nom aura aussi justement émis une langue dédiée au désir, langue elle-même déclinée en anglais et italien, ces dernières entrouvrant autrement les lèvres amoureuses, et déplaçant cette « plaque du réel » contre laquelle il est parfois difficile de vivre, mais sur laquelle se gravent néanmoins les empreintes du souffle. Rarement une langue aura été aussi tactile et pleine de tact : déplisser la soie d’une âme incarnée, toucher l’autre dans le regard de son propre désir, s’attacher à l’échappée qu’ouvre le contact, vivre dans la durée attentive, attendre et atteindre la caresse. Ce n’est plus l’homme qui pénètre la femme, mais celle-ci qui l’emporte : travelling dont la grâce transporte le corps et l’esprit de l’homme aussi bien attentif qu’attentionné.  
 
Origami : cet art japonais du pliage cité dans un des poèmes modèle la langue, qui zoome et fait le point sur certaines des sensations du corps. Frôler, observer, désirer les courbes et les arêtes, la perfection dans la claudication, l’équilibre du léger déséquilibre. Celui que signe la grâce : élégance du modèle, distinction des signes qui l’embrassent sans jamais le dominer. Dans chaque signe, au travers de chaque syllabe, l’harmonique amoureuse brille et vacille. Lire ces lettres, c’est aussi s’efforcer de ne pas suspendre leur fragile montage. 
 
[Anne Malaprade] 
 
Laugier, ltmw, Nous/disparate, 2013, 94 p., 12 euros.


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