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[Feuilleton] « Le poème carré : formes et langages » de Jean-René Lassalle, 8/9

Publié le 27 novembre 2013 par Florence Trocmé

 
 
Amor MunozLe carré dans l’art : icône et critiques 
 
Le carré comme forme est devenu une icône de l’abstraction moderne à partir du « Carré noir sur fond blanc » de Malevitch (1914-1915). Cet équilibre monumental et austère, qui pour lui exprimait aussi un sentiment cosmique « suprématiste » à l’âge des ingénieurs-constructeurs, s’est répandu chez Klee, Mondrian, puis à travers l’école du Bauhaus, dans tout le design industriel du XXème siècle.  
 
Après-guerre Josef Albers crée sa longue série d’« hommages au carré » avec ses peintures minimalistes d’un carré de couleur dans un carré de couleur différente, où les interactions entre les deux tons semblent plus importantes que la forme carrée elle-même, dont il ne parle presque pas dans ses commentaires. Le poète tchèque Jiri Kolar a réalisé un poème carré concret dédié à cet artiste et plus dense que son modèle, augmentant jusqu’à six le nombre des surfaces carrées imbriquées qui sont faites chacune de lignes d’une des lettres du nom « Albers ». 
Le carré proliférant, jusque dans la publicité et les logos de firmes ou d’institutions, perd son acuité symbolique en reflet de la société capitaliste « rationalisante ». L’Américain Peter Halley peint dans les années 90 des carrés démystifiants ou simulationnistes comme des agrandissements de circuits imprimés multicolores. 
 
Le Musée Ritter près de Stuttgart, le premier consacré à l’art carré, de l’aura moderne à l’art minimaliste ou concret, et du design à l’ironie postmoderne, résume bien les avatars de cette forme dans notre culture récente.  
Cependant la finesse auratique du carré perce encore chez la peintre abstraite Aurélie Nemours, ou chez l’artiste conceptuel italien Alighiero Boetti avec sa broderie carrée de majuscules géométriques multicolores à illusion d’optique autour d’un centre vide : « Le infinite possibilita di esistere » (les infinies possibilités d’exister). 
 
Samuel Beckett dirige en 1981/82 deux pièces de théâtre courtes pour la télévision où quatre moines monochromes sans visage arpentent fébriles sans parler - mais accompagnés chacun d’un leitmotiv rythmique - le périmètre et les diagonales d’une aire carrée au centre interdit et qui luit dans un espace noir environnant, suivant des itinéraires calculés pour qu’ils ne se rencontrent jamais : « Quadrat 1 + 2 » est au moins conservé sur Ubuweb
 
Le peintre Albert Ayme interpénètre ses formes et couleurs qui croissent à partir de matrices de « carrés magiques » (jeu traditionnel dont les nombres dans des cases sont structurés mathématiquement). 
En musique même, Stockhausen a composé « Carré » (1960) où quatre groupes orchestraux encadrent les auditeurs. Les catégories de sons sont structurellement liées au nombre quatre : 4 instruments solo dans la masse orchestrale, 4 paramètres de transformation sonore, 4 octaves principaux, 4 timbres de base, etc.  
Cette effervescence de carrés dans l’art moderne a participé, ou a été parallèle, à la revitalisation du poème carré, au moins dans la poésie concrète des années 60.  
 
Les artistes contemporains ont aussi commencé à s’attaquer aux omniprésents petits carrés noirs et blancs fragmentés scannables des QR-Codes. La Mexicaine Amor Munoz installe son atelier mobile dans des quartiers pauvres de Mexico où elle paie d’un salaire décent – pour protester contre la paupérisation – des personnes à broder des datamatrix carrés qui racontent leur histoire et peuvent être déchiffrés par portable.  
 
Illustration : Amor Munoz ; cliquer sur l'image pour l'agrandir.


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