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Le quatrième mur ou la pièce interrompue

Par Memoiredeurope @echternach

beyrouth

Je me souvenais de l’Antigone de Jean Anouilh quand le sujet est venu en classe de français. A peine vingt années après que la pièce eut été créée, en pleine guerre. Nous vivions dans l’illusion de la paix, dans l’aube d’une Algérie indépendante. Cette Antigone-là était déjà devenue un classique et nous découvrions avec étonnement les mots qu’Anouilh met dans la bouche de la rebelle. La raison d’état ne nous était pas vraiment familière, mais elle était pourtant évidente dans la politique mise en œuvre par le chef de l’état français qui avait tranché en faveur de l’Indépendance. Les Antigones étaient mortes, égorgées dans les villages des Aurès. Une autre avait été aveuglée par un attentat dans un immeuble de Paris. Les Antigones toujours exécutées et toujours renaissantes, de tous les côtés, contre tous les pouvoirs. Leur entêtement renaissant toujours, sur toutes les terres brûlées, comme pour préparer la révolte suivante contre l’injustice. Nous avions écouté la leçon avec respect. Il nous restait encore deux années avant de rejoindre l’Université.

Les romans de Sorj Chalandon sont tous magnifiques et tragiques, même ceux qui décrivent humblement l’amour éternel ; ceux-là peut être plus encore que les autres. Mais « Le quatrième mur » qui traverse le temps, depuis les tragédies antiques est sans doute le plus mûr et le plus émouvant.

Dans la tragédie il faut un chœur. Il faut qu’Antigone joue son rôle jusqu’au bout entre le chœur et le public, que leur face à face constitue le cadre d’un partage. La communion du théâtre est à ce prix.

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Cinq années après la lecture scolaire d’Antigone, je traversais chaque jour le Campus de Jussieu pour chercher des étudiants, pour enseigner des vérités que je pensais éternelles, parcourant avec un étonnement constant ce rassemblement hétéroclite de merguez fumantes, de slogans palestiniens, de slogans israéliens, de revendications tiers-mondistes tracées sur les murs, d’appels à la légalisation de « l’herbe ». Les clochards côtoyaient les idéalistes et les futurs mandarins méprisaient déjà les futurs exclus. La Palestine jouxtait le Chili et la Grèce. Les colonels surgissaient partout. Des compagnons de route des combats qui faisaient suite à la « Guerre des Six Jours » envahissaient de manière impromptue les amphithéâtres, tandis que les clochards et les égarés venaient dormir chaque soir dans les sous-sols labyrinthiques du campus.

Nous étions tellement loin des réalités et des vrais combats des Antigones !

14 novembre 1973. Ce pourrait être la date précise où commence ce roman. Une date grecque pour un roman qui relie le Liban à Paris : « …les syndicats étudiants de l’Ecole Polytechnique votent la grève des cours. Des centaines d’autres convergent de toutes les écoles, en appelant à la chute de la dictature…Le Grec parlait. L’amphithéâtre se taisait. Nous n’étions pas habitués à cette économie de mots et de gestes. Il racontait comme on se confie, reprenant sa respiration comme au sortir de l’eau. J’ai pensé à de l’asthme. Et donc à Guevara… »

C’est par un Grec juif, Samuel Akounis, que tout commence et c’est à Jussieu ; quoi de plus normal ! J’ai l’impression que j’étais là, moi aussi, au début du roman. Un roman qui pourrait se nommer aussi bien « Une Promesse », comme l’un des premiers récits de Chalandon.

Mais quelle promesse ? Celle faite par le narrateur au Grec, metteur en scène qui se meurt d’un cancer, d’aller à sa place jusqu’au bout d’un rêve : « Depuis toujours, Sam voulait monter la pièce noire d’Anouilh dans une zone de guerre. Offrir un rôle à chacun des belligérants. Faire la paix entre cour et jardin. D’abord il avait pensé à la Grèce apaisée. Mélanger anciens opprimés et anciens oppresseurs… » Mais c’est à Beyrouth, comme dans un théâtre, une scène comme une autre, qu’il choisit de faire la démonstration !

Et puis il y a cette sale guerre, plus sale encore que toutes les autres, non pas par une compétition de l’horreur, mais plus sale parce qu’elle mêle et précipite les uns contre les autres les enfants d’Abraham, là où Abraham a marché avec sa famille dans le croissant fertile : Chrétiens libanais de différentes milices, Chiites et Sunnites, Catholiques arméniens, Chaldéens, Druzes…mais peut-on arrêter ainsi la liste avec des points de suspension quand rien, depuis les années soixante-dix, n’a jamais suspendu l’horreur des identités torturées plus de quelques jours ?

Et nous sommes là, aujourd’hui en entassant virtuellement les centaines de milliers de morts syriens.

Comment ouvrir dans ces conditions le quatrième mur, celui qui permet aux spectateurs de prendre la mesure de la tragédie en regardant les masques, sans savoir qui parle derrière le visage grimaçant et figé : ami ou ennemi, victime ou meurtrier… ?

Sorj Chalandon est journaliste. Il sait ce que mourir au coin d’une rue veut dire réellement, il connaît dans sa chair le sens du mot fratricide et celui du mot attentat.

J’avais assisté à une autre représentation d’Antigone. C’était à Belgrade en 1995. Ce pays vivait dans l’ombre d’un Père Ubu doublé d’un Créon. Le metteur en scène, Silviu Purcarete avait enfermé son héroïne au milieu de dizaines de personnages noirs, de toutes tailles, chapeaux melons vissés sur la tête et cannes de bambous utilisées comme des échasses. Un chœur sans âge. Intemporel, comme toutes les injustices.

« Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout… ».

Le quatrième mur. Sorj Chalandon. Grasset. 2013.

Une promesse. Grasset 2006. Prix Médicis.

Mon traître. Grasset 2008.

La légende de nos pères. Grasset. 2009.

Retour à Killybegs. Grasset. 2011. Grand Prix du roman de l’Académie française.


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