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Nicola Sirkis, le poids de l’emo

Publié le 02 décembre 2013 par Storiagiovanna @StoriaGiovanna

nicolaJe vous rabâche régulièrement les oreilles du panthéon des artistes et des groupes qui me poursuivent depuis ma naissance. Si je ne devais en retenir un seul pour les artistes français, ce serait Indochine. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient suffisamment à la mode dans les années 1980 pour que ma mère en soit fan, suffisamment dark dans les années 1990 pour que moi et mes cousins soyons fans et suffisamment cultes dans les années 2000, notamment avec Paradize (2001), pour que je reste fan malgré tout.

Quand je suis née, L’aventurier était sorti depuis 2 ans, mais résonnait encore dans toutes les bouches. Toute mon enfance a, par la suite, été bercée par des titres comme 3 nuits par semaine, Kao Bang, 3e sexe, Tes yeux noirs, Les Tzars, Le baiser… avant de retrouver le groupe à l’époque de Dancetaria (1999). Depuis, je les suis bon an mal an, malgré le fait qu’être un emo de 50 piges, c’est quand même abusé. Ou peut-être parce que justement, c’est abusé, que je trouve cela audacieux.

Parce que, justement, Indochine me poursuit, j’ai décidé de faire un petit portrait personnel de Nicola Sirkis. Parce que, finalement, c’est le membre fondateur et le seul « survivant » du groupe originel. Parce que, finalement, Indochine peut se résumer à sa personnalité seule, tant le charisme du chanteur a tout bouffé sur son passage.

Au départ, Nicola n’était pas seul

Né en 1959 à Antony, Nicolas Sirchis, de sa vraie orthographe, est né avec un frère jumeau, Stéphane. Le père, d’origine russe, est diplomate. C’est pour cette raison que, deux ans après leur naissance, la famille Sirchis s’installe à Bruxelles jusqu’en 1971, époque à laquelle ils reviennent en France avec leur mère. Durant l’adolescence, Nicola et son frère se font virer de plusieurs établissements cotés pour des problèmes de drogue et d’alcool.

De ce point de vue, Stéphane a montré la voie à Nicola dans la musique. Dès le début des années 1970, en effet, passionné de prog rock, Stéphane monte son premier groupe, Light. En 1976, il découvre le punk et cela l’inspire beaucoup dans son processus créatif et philosophique. En ce qui concerne Nicola, il faut attendre 1981, donc, et la naissance d’Indochine, pour qu’il se lance dans la musique avec son ami Dominique Nicolas. D’abord observateur, Stéphane les rejoint dès 1982.

Dès lors, de 1982 à 1999, Indochine est la création hybride des jumeaux. Ayant d’abord connu le succès dans les années 1980, le groupe se fait taxer de « ringard » dans les années 1990, si bien que Dominique Nicolas quitte le groupe en 1995. Jusqu’à la mort de Stéphane, en 1999, les jumeaux porteront donc le groupe à bout de bras pour les albums Wax (1996) et Dancetaria (1999). Depuis, il incombe à Nicola seul de faire survivre le groupe jusqu’à nos jours. Et ce décès, nous le verrons, aura une grande influence sur l’évolution artistique du groupe.

Nicola, ambigu, combattant et fier de l’être

Si on faisait de la psychologie à deux balles, on pourrait dire que Nicola vit de manière un peu bizarre sa gémellité avec Stéphane. En effet, dans les années 1980, mais plus encore dans les années 1990, l’une des thématiques principales du groupe est le rapport à soi-même et à l’autre qui peut être en chacun. D’où des chansons autour de la bisexualité/de la transidentité (3e sexe), voire simplement autour de l’ambigüité ou de la non-acceptation de l’identité sexuée (Dans Tes yeux noirs, il y a ces paroles : Ta peau musclée, tes cheveux courts, tu ressemble à un garçon, et dans Kao Bang : La petite fille est une guerrière, elle joue à ce qu’il ne faut pas faire. Enfin, dans Leïla : Sans se soucier de tous les dangers, devint Lapone émancipée… Sans se soucier du qu’en-dira-t’on, devint la reine de tous les Lapons…).

L’autre cheval de bataille d’Indochine en termes de paroles est justement le combat. Quand les demoiselles ne sont pas des combattantes pour avoir plus de parties qu’un garçon (cf Kao Bang et Leïla précédemment cités), les chansons peuvent aussi bien aborder la guerre de manière frontale (À l’Est de Java) ou bien, de manière plus insistante, toute forme de dictature (Les tzars). Ne serait-ce même que le nom d’Indochine semble inspiré par toute une mythologie du punk français des années 1980 (que l’on retrouve également chez Bérurier Noir) qui avait en fascination le communisme et l’Asie. Enfin, pour Nicola et Stéphane, le fait même d’assumer son identité sexuée pouvait mener au combat pour se faire entendre (ce qui est, en partie, le propos de 3e sexe, mais in extenso celui de 3 nuits par semaine également).

Le tout était servi par une musique très pop, dans la veine d’une new-wave un peu sautillante à la New Order ou Depeche Mode à leurs débuts. En chantant des hymnes parfois foutraques, avec des paroles qui n’avaient parfois aucun sens, il y avait alors dans la musique de Nicola et Stéphane une exhortation à s’assumer tel qu’on était, sans pathos, quitte à se battre contre les divers préjugés.

De la couleur à la noirceur

On le remarquait déjà depuis Wax, une des causes de raillerie chez Indochine est d’avoir rajouté du pathos et de l’évanescence à coups de sonorités électroniques douteuses dans leur musique. Depuis le décès fulgurant de Stéphane, Nicolas ne se présente désormais sur scène qu’en noir, comme s’il porterait toujours le deuil de cette partie de lui-même qui s’en est allée. Forcément, cela s’entend dans la musique. De pop et colorée, la musique devient profonde et gothique, même si, au final, les mêmes thèmes tournent en boucle.

L’ambigüité de l’identité sexuée est toujours un cheval de bataille, en témoignent certains titres marquants de Paradize (Mao Boy, Le grand secret) et d’Alice & June (Ladyboy, Un homme dans la bouche). Mais, contrairement au fait de se battre fièrement pour assumer son identité, le virage de Nicola prend des allures plus sombres pour évoquer soit la fuite (Alice & June), soit la souffrance que la découverte de sa « différence » génère (College Boy). Même la perte de la virginité, contée de manière légère dans 3 nuits par semaines prend un tournant lourd dans Justine.

Mais surtout, Nicola se plaît désormais à développer des univers propres à la pensée gothique. Outre certaines références au sado-masochisme (Savoure le rouge, Le manoir), on peut également noter une grande fascination pour les étoiles (J’ai demandé à la lune pour ne citer qu’elle) qu’on peut mettre en parallèle avec tout un univers autour de la noirceur, de la nuit et de la mort (Les portes du soir, Electrastar). Enfin, la sublimation romantique que l’on retrouvait dans la première période est encore de mise (Un singe en hiver, Go, Rimbaud, Go !).

Au final, Nicola est-il un emo ?

Je répondrai même que Nicola n’est pas devenu emo, il l’est depuis le début de sa carrière. Si on prend un mètre-étalon de l’emo-attitude, dans les années 1980, on pourrait considérer comme emo tout mec faisant de la cold/new-wave, se maquillant légèrement pour paraître davantage ambigu, etc. Donc on peut estimer qu’avec la coiffure en semi-pétard à la Robert Smith de Nicola + l’amour immodéré de Stéphane pour le blush rose + les thèmes développés dans les chansons ont fait d’Indochine un parfait groupe d’emos dès leurs débuts, sans attendre le virage dark des années 1990 inhérent à tout groupe populaire dans la décennie précédente.

De ce point de vue, on ne peut pas sincèrement reprocher à Nicola Sirkis de faire son gothique de base. Il a suivi naturellement l’évolution de tout emo de ces trente dernières années. J’en veux pour preuve l’évolution de Martin Gore et, dans une moindre mesure, de Dave Gahan. Il semble légitime de penser qu’à presque 55 ans, c’est un peu dur d’assumer encore un look à la Bill Kaulitz (mais si, souviens-toi de Tokio Hotel), mais on ne peut pas dire que Nicola Sirkis, et de surcroît Indochine, ait changé de ligne directrice en matière de création artistique, si tant est que la darkness soit une évolution naturelle quand on prend un peu de bouteille.

Romantisme et sexualité, sublimation de la violence et de la mort ont fait d’Indochine et de Nicola Sirkis une excellente grille d’évolution de la pensée emo de ces trente dernières années. Même si l’œuvre est parfois tournée en ridicule, il est rare de voir actuellement des artistes à l’univers si particulier s’adopter durablement la sympathie du public. Peut-être alors que le public de Nicola Sirkis est composé d’éternels adolescents qui se chercheront toujours, mais l’adhésion d’un public finalement assez large laisserait à penser que les problématiques emos touchent bien plus que la fleur de l’âge.



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