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[Feuilleton] « Le poème carré : formes et langages » de Jean-René Lassalle, 9/9

Par Florence Trocmé


Contemporain : du crayon au numérique 
 
En période d’incertitudes dans l’art ou la vie, une forme recherchant équilibre de tensions a quelques chances. Deux groupements de poètes se sont récemment intéressés au poème carré. 
Le premier fut autour du regretté Christophe Tarkos dont l’écriture vive en variations rythmiques a marqué une certaine littérature française actuelle. Ayant tracé des poèmes en cercles ou carrés, ce sont ces derniers qu’il a choisi de publier en livre (dans Ma Langue, Al Dante 2000). Avec lui, certains de ses amis des revues TTC et Facial (Charles Pennequin, Nathalie Quintane, Philippe Beck, Vincent Tholomé) auraient écrit plusieurs poèmes carrés, aux dires du directeur de TTC le poète belge V. Tholomé. C. Tarkos : « Le poème facial est carré. D’habitude quand je parle ce n’est pas carré. De même, si j’écris. Mais mes lettres sont carrées. De même que quelques poèmes. (…) Le carré n’est pas à gratter. Prenez-le. Il est tout entier devant vous. Il n’y a rien à y ajouter. Le carré est complet… ».  
Un autre groupe qui s’est servi du poème carré est celui autour d’Ivar Ch’Vavar et des collaborateurs à sa revue Le Jardin Ouvrier : Lucien Suel, Ian Monk, Alin Anseeuw ont approché le carré. Ivar Ch’Vavar désirant reprendre la poésie à partir du brut ou du pauvre pour la thématique, s’est efforcé de trouver des formes correspondantes comme dans les « vers justifiés » (avec justification typographique des marges donnant des poèmes comme des objets concrets en blocs, rectangles, colonnes) et a par exemple publié six poèmes carrés titrés « Six vignettes ».

Jean-René Lassalle
L’auteur de cet article a participé régulièrement au Jardin Ouvrier avec une série de poèmes intitulés « Champs », « écrits au crayon dans une forme carrée de 18 lignes de 18 cm sur papier quadrillé » dont le formatage publié n’est cependant pas carré - le moule préparatoire a disparu. Un propre recueil a suivi : poèmes, carrés  (Grèges 2012), contenant 100 poèmes carrés dont les proportions rappellent le « Carré noir » de Malevitch : le texte serait la couleur noire et le liseré autour marquerait la toile blanche. Ce cadre géométrique pour quelques minutes, c’est l’esprit qui enferme la vie qui en débordera. La machine (ordinateur) coupe la ligne mais le vers humain (écrit à la main) l’enjambe, deux rythmes visuel et sonore se tressent.  
 
Ainsi, du crayon à l’ordinateur, le poème carré actuel continue son prisme de pensée-langage.  
Le Tibétain Sangdak Dorje compose des « carrés magiques » où les mots de sa langue s’alignent dans un quadrillage et se lisent horizontalement ou selon des diagonales. 
Le Français David Lespiau a ciselé un joli ensemble avec des photos Polaroïd noir et blanc – forcément carrées à cause de cette technologie – auxquelles répondent (avec un décalage calculé) de petits textes carrés aérés de même taille : La Mort dans l’eau l’âme download (Spectres Familiers 2003).  
Après l’intermédialité entre écriture et image, le carré passe sur ordinateur ou sur la Toile.  
Bernardo Schiavetta est un poète argentin qui a écrit des poèmes carrés en espagnol, ainsi qu’en français. Certains sur le thème de Narcisse, avec des récurrences inversées et des lettres en miroir. D’autres sont formatés pour être lus plus aisément sur le site internet de l’auteur, agrandissant ou feuilletant par clics. 
Le poète électronique Hélios Sabaté Beriain invente des écritures futuristes qu’il loge dans des apparences de codes-barres noirs et blancs ou de flashcodes multicolores, dont beaucoup de carrés.  
Oswald Egger
L’Allemand Oswald Egger a distribué pendant une de ses lectures un guillochage, mutant entre cercle et carré : « das runde Viereck ist ein Dreieck, das sich dreht » (le quadrangle rond est triangle tournant sur lui-même). Dans ses livres les diagrammes miment les mouvements de la pensée ou évoquent des structures cachées des textes. 
 
  

Cet aperçu sur l’histoire du poème carré reste ouvert : d’autres poètes à découvrir apparaissent de temps en temps: Radovan Ivsic, Frank André Jamme, Cécile Mainardi, Michel Crozatier, Jean Gilbert, et récemment l’extatique Philippe Jaffeux (dans N) et la cérébrale Caroline Bergvall (dans Eclat chez Ubu Editions) .... 
Certains carrés géométrisent un équilibre pour atteindre une base, méditation intranquille ou constructrice. D’autres carrés peuvent évoquer un enfermement figé. Pour l’éviter, l’auteur pourra préférer un bref apaisement d’énergies irréductibles dans une sorte de quadrature de cercles. Comme un modèle de pensée des tensions ? Un carré préservant les mouvements pour le moment du poème.  
Ensuite le carré de signes s’effacerait (du sable, du papier, des pixels). 
Certains restent plus longtemps comme des pierres le long d’un chemin.  
 
Illustrations : Jean-René Lassalle et Oswald Egger  
cliquer sur les images pour les agrandir.  
Intégralité du feuilleton ici.


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