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La mort de Jean-Luc Benoziglio

Par Pmalgachie @pmalgachie
La mort de Jean-Luc Benoziglio Un petit coup au moral ce matin en apprenant la mort de l'écrivain suisse qui était né en 1941 et avait reçu le prix Médicis en 1980 pour Cabinet-portrait. J'ai aimé ses livres, tous ses livres sauf un - je ne crois pas en avoir manqué un seul, depuis Quelqu'un bis est mort (1972), un titre qui résonne bizarrement aujourd'hui, jusqu'à Louis Capet, suite et fin. L'homme était pareil à ses romans: il se tenait à distance de ce qu'il disait, avec une légère ironie. J'ai eu la chance de le rencontrer trois fois. En 1989, à la sortie de Tableaux d'une ex, et en 1998 pour Le feu au lac. Plus longuement la dernière fois, en 2007, quand il est venu à Madagascar à l'invitation de l'ambassade de Suisse. Je l'avais alors interrogé pour un forum littéraire du Centre culturel français, ce qui m'avait donné l'occasion de l'introduire devant un public qui ne le connaissais guère dans une tentative de portrait parlé que je vous restitue aujourd'hui. Loin de moi l’idée de me prétendre spécialiste de Benoziglio, qu’on appelle souvent Beno, un peu par sa faute puisqu’il a écrit un roman intitulé Beno s’en va-t-en guerre. Mais j’ai lu pas mal de ses livres, je les ai généralement beaucoup aimés (il y a eu une exception, personne n’est parfait – là, je ne sais pas si je parle de l’écrivain qui aurait raté un de ses romans, ou du lecteur, moi, qui l’aurait lu dans de mauvaises dispositions d’esprit, ça arrive aussi). Aujourd’hui, c’est la troisième fois que je vais avoir le plaisir de bavarder avec lui. Nous cherchions l’autre jour en quelle année nous nous étions rencontrés à Bruxelles pour une interview. J’ai trouvé : c’était en mars 1998, quand venait de paraître Le feu au lac, son dixième roman. Et puis, comme les archives des journaux sont de mieux en mieux tenues, j’ai trouvé trace d’une autre rencontre plus lointaine, en 1989, je ne sais plus où, à l’occasion de la sortie de Tableaux d’une ex. Votre parcours de romancier, Jean-Luc Benoziglio, est bien plus vaste. Il commence en 1972 avec Quelqu’un bis est mort, sous la couverture classique à cadre rouge des Editions du Seuil. Vous aviez quitté la Suisse où vous étiez né en 1941 (à Monthey, dans le Valais, je le précise puisque nous sommes ici dans le cadre des journées suisses) pour vous installer à Paris. Vous me disiez, plus tard, que vous ne savez pas si vous l’auriez écrit ni publié si vous étiez resté en Suisse. On en reparlera peut-être. Toujours est-il que vous n’en restez là – votre bibliographie compte aujourd’hui, si je ne trompe pas, quatorze romans – et que, dès l’année suivante, vous récidivez. C’est Le midship où vous mettez à mal la logique traditionnelle du récit. Parce que, il faut le dire, vous n’êtes pas de ces écrivains qui construisent des plans habiles pour tenir le lecteur en haleine. L’essentiel me paraît être, chez vous, l’écriture, le ton, je dirais presque la couleur du roman. Ainsi qu’une mise à distance pratiquée avec beaucoup d’humour. Il m’est souvent arrivé de rire de bon cœur en vous lisant. Et ce n’est pas si fréquent, ce mariage de la finesse et de la drôlerie. Peut-être est-ce cet aspect de votre œuvre à ses débuts qui a séduit Denis Roche, fondateur en 1974 de la collection Fiction & Cie aux Editions du Seuil qui vous publiait déjà. Il accueille en tout cas cette année-là votre troisième roman, La boîte noire. Boîte noire qui, comme chacun sait, est orange pour les avions. C’est bien cette boîte-là dans le livre, mais pas seulement. En effet, écrivez-vous, « la boîte dans laquelle il est d'usage d'enfermer un cadavre est rarement rose. » Fidèle aux Editions du Seuil, c’est assez rare pour le signaler, fidèle dès lors à la collection Fiction & Cie, c’est encore plus exceptionnel, vous êtes en tout cas devenu, en ce milieu des années 70, un auteur remarqué, au moins par la critique, et suivi par un cercle de lecteurs qui vous rendent, en quelque sorte, la fidélité dont vous vous témoignez envers votre éditeur. Je ne vais pas aligner les quinze titres, d’une part parce que ce serait un peu fastidieux, d’autre part parce que nous aurons certainement l’occasion de parler de beaucoup d’entre eux dans l’heure qui vient. Mais je voudrais m’arrêter quand même sur quelques-uns, à commencer par de fameux Béno s’en va-t-en guerre qui vous a abrégé, en quelque sorte, le nom de famille. Quand j’ai lu ce roman, j’ai en tout cas commencé à me demander si vous n’étiez pas en train de me surveiller par-dessus mon épaule. En effet, je l’ai lu en Grèce. Et la Grèce y est très présente. Cela faisait un effet très bizarre. C’était comme si vous l’aviez su… En 1980, l’impression est même devenue gênante. Le personnage de Cabinet-portrait, publié cette année-là, a rangé une encyclopédie dans les toilettes et il lit tout le temps qu’il y passe. Je vais avouer une chose très intime : je lis aussi aux toilettes – pas une encyclopédie, plutôt des romans. Et je n’étais pas certain d’avoir envie d’aller au WC en votre compagnie. En tout cas, une fois de plus, le livre était drôle, très drôle, plein d’énergie. Et il a été couronné, comme on dit, par le prix Médicis, qui n’est pas la moindre des récompenses littéraires d’automne en terre parisienne. Je saute quelques étapes, je m’arrête un peu plus loin à Tableaux (au pluriel) d’une ex, en 1989 (entre parenthèses, celui-là a reçu le prix Passion, c’est un peu moins prestigieux que le Médicis mais j’imagine que ça fait toujours plaisir). Ce livre est le portrait éclaté d'une maîtresse avec laquelle le narrateur a rompu, à moins que ce soit le contraire. Les tableaux, dont plusieurs sont d'extraordinaires morceaux de bravoure, collectionnent les moments du passé vécus par les amants dans une harmonie à géométrie très, très variable. Vous y faites faire une gymnastique très tonique à la langue et aux phrases. Le Dictionnaire des onomatopées de Pierre Enckell et Pierre Rézeau cite d’ailleurs cette phrase pour illustrer un de ses articles : « Tandis qu'elle regardait le vide, j'ai regardé, floc-floc, dégouliner son imperméable. » Je continue à enjamber votre œuvre à grands pas, pardonnez-moi, il faut bien que je vous laisse ensuite du temps pour vous exprimer, et j’en arrive à ce titre bien suisse, Le feu au lac, nous sommes donc en 1998. L’histoire, vaguement inspirée d’un fait divers réel, d’un Suisse arrivé riche en France et mort dans la misère. Comme beaucoup de vos livres, j’ai envie de dire qu’il ne « se donne » pas tout de suite. Le lecteur, habitué à des rythmes plus attendus, à des récits plus convenus, a besoin d’un petit temps d’adaptation. Il suffit de se laisser aller à votre écriture – mais il faut le faire –, et puis c’est le bonheur. Peut-être ne me suis-je pas donné ce temps d’adaptation quand j’ai commencé à lire La pyramide ronde, en 2001, dont j’ai décroché assez vite – c’est l’exception dont je parlais au début. Ce n’était pas grave, puisque j’ai renoué complètement avec vous et votre prose il y a trois ans, avec le livre suivant, au titre magnifique : La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés. S’il n’y avait que le titre qui était magnifique… Tout le roman est superbe. Au milieu de ce roman, une quarantaine de pages sont la transcription du brouhaha audible (ou inaudible) dans une soirée parisienne. C’est d’une drôlerie vraie à faire hurler de rire, et le juste contrepoint à une matière plus grave. Avant et après, un homme revit, devant une maison désertée par ses habitants, la dernière journée qu’il y a passée. Cela ressemble à une journée de vacances qui se termine mal, mais de manière si prévisible qu’on en veut presque au personnage de ne pas l’avoir vu venir. Votre dernier livre paru n’est pas mal non plus – je ne le dis pas trop fort, je ne voudrais pas aligner les superlatifs. Dans Louis Capet, suite et fin, vous imaginez le destin postrévolutionnaire d’un roi qui aurait été exilé… où ? je vous le donne en mille : en Suisse, bien sûr. Voici donc Louis Capet (et non Papet, comme certains auront tendance à l’appeler) réfugié dans le petit village protestant de Saint-Saphorien, avec peut-être un avenir dans la profession de serrurier. Vous vous en donnez à cœur joie dans la description de sa vie quotidienne, contrariée par le manque d’égards dont fait preuve la population envers ce papiste, égayée par la présence d’Aline qui fait son ménage et par laquelle il est agréablement troublé. De temps à autre, une visite officielle rompt le rythme des journées. Tout cela, avec une légèreté de ton qui autorise des incises, des apartés du narrateur et des changements de ton incessants. C’est un survol un peu rapide, au terme duquel je voudrais ajouter la présence discrète, dans votre œuvre, d’un texte qui n’est pas un roman et qui, d’ailleurs, n’est pas sorti de votre imagination. Vous avez en effet traduit une partie de la Bible dans cette édition parue en 2001 et qui a fait tant de bruit. Frédéric Boyer avait demandé à plusieurs écrivains de donner leur version française de ce livre fondateur. Vous vous êtes chargé du Deutéronome, de la Lettre aux Hébreux et des Lettres de Pierre. Confrontation difficile et enthousiasmante, je le suppose, au cours de laquelle vous vous demandiez, disiez-vous au magazine Lire : « Jusqu’où nous, les auteurs, pouvions-nous aller trop loin ? »

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