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de Maupassant : amour, amour, quand tu nous tiens...!

Publié le 24 décembre 2013 par Dubruel

Dans sa pièce mansardée,

Rose s’était étendue sur la banquette,

Les jambes allongées,

Les bras sous la tête.

Soudain deux mains libertines

Lui saisirent la poitrine.

Elle se redressa.

C’était Nicolas,

Le valet de maître Lambert.

Nicolas et Rose se fréquentaient

Depuis le début de l’hiver.

Nicolas tenta de l’embrasser

Mais elle l’a repoussé.

Alors, il se rapprocha,

La saisit et chercha à la caresser.

Elle le frappa si fort qu’il saigna.

Elle, confuse en apparence,

Le questionna :

-« T’as mal, Nicolas? »

-« Y a pas d’offense !

Ce n’est rien.

…Cré coquin, viens ! »

Il portait à Rose une réelle affection,

Un commencement d’amour vrai.

Il la regardait avec admiration.

Puis il lui prit la taille comme ferait

Un promis après un bon repas :

-« C’est pas bien, Nicolas

De me mépriser comme ça. »

-« Je ne te méprise pas.

Je suis amoureux, voilà tout. »

-« Alors, tu me veux en mariage ? »

Dit-elle d’un coup.

Il hésita, regarda son corsage.

Des gouttes de sueur perlaient

Sur sa large poitrine à peine dissimulée

Sous l’indienne de son caraco

Nicolas se sentit aussitôt

Repris d’envie.

Collé à son oreille, il lui dit :

-« Oui, j’veux ben être ton époux. »

Elle lui jeta ses bras au cou

Et les deux amants

S’étreignirent longuement.

L’éternelle histoire d’amour

Commença de ce jour.

Ils se lutinaient,

Se donnaient.

Mais peu à peu, Nicolas s’ennuya d’elle.

Il évitait même de croiser sa belle.

Alors Rose éprouva une frustration

Puis une immense déception.

Enfin, ce que les filles redoutent

En pareil cas, arriva.

Rose était grosse, sans aucun doute.

Alors une nuit,

Elle pénétra dans la chambre de Nicolas,

S’approcha de lui et lui dit :

-« Je veux que tu me marries

Puisque tu me l’as promis. »

Il répondit avec fatuité :

-« Eh bien ! si on épousait

Toutes les filles avec qui on a fauté !… »

La gaillarde alors l’a renversé,

L’étrangla et hurla :

-« Je suis grosse,

Entends-tu ? Je suis grosse. »

Nicolas haletant, balbutia :

-« Je vais t’épouser, puisque c’est ça ! »

Mais elle, ne crut pas le chenapan:

-« Jure-moi sur le Bon Dieu

Que tu vas faire publier les bans. »

Il hésita une seconde puis affirma :

-« Je le jure sur le Bon Dieu. »

Alors, sans ajouter un mot, Rose le quitta.

Quelques jours après,

Rose vit arriver un nouveau valet.

Perspicace,

Elle lui demanda : -« Il est parti, Nicolas ? »

-« Oui, je le remplace. »

Alors commença pour elle

Une vie de torture continuelle.

Elle se mit à travailler comme une bête

Avec une seule idée fixe en tête :

‘’Si quelqu’un s’en doutait ?’’

Chaque soir, inquiète, elle palpait sa taille

Le jour, elle cessait son travail

Cinq ou six fois pour examiner

Si son ventre ne soulevait

Pas trop son tablier.

Les mois passèrent. L’enfant est né.

En cachette de maître Lambert,

Rose le porta chez sa mère.

Elle se mit à travailler tellement

Que Lambert ne pouvait plus se passer d’elle.

Il lui confia la direction du personnel.

La métairie prospéra rapidement.

On en parlait à cinq lieues à la ronde.

Lambert lui-même racontait

À qui mieux-mieux :

-« Cette fille-là, ça vaut mieux

Que toutes les fortunes du monde ! »

Un jour, le métayer l’appela :

-« Assieds-toi là. »

Mal à l’aise, Il s’approcha d’elle :

-« Tu es une fille active, économe, belle.

Tu n’as jamais songé à t’établir ? »

Rose se mit à pâlir.

-« Vois-tu, une ferme sans maîtresse,

Ça fait pas florès,

Même avec une servante. »

Rose était toute tremblante.

-« Hé bien ! ça te va-t-il ? Cause ! »

-« Quoi not’ maître ? » Demanda Rose.

-« Mais de m’épouser, pardine ! »

-« Je ne peux pas. » Avoua t’elle, chagrine.

-« Pourquoi ça ? Allons, ne fait pas la bête.

C’est une affaire entendue, n’est-ce pas ? »

La servante perdait la tête.

-« Non, not’ maître, je n’ peux pas. »

-« Tu ne peux pas, et pourquoi ça ?

T’es amoureuse ? »

-« Peut-être ben que c’est ça. »

-« Et qui c’est ce merle-là ?

Qui c’est ce gars ?

C’est Marcel Greuze ? »

-« Oh non ! »

-« Alors c’est Pierre Baron ? »

-« Oh ! Not’ maître, non ! »

Maître Lambert énumérait

Tous les garçons des environs.

-« Ah ! J’aurais dû m’en douter

C’est Nicolas,

Le valet qu’était là

L’aut’ année.

On avait parlé de votre futur hyménée. »

-« Non, c’est pas lui,

Ce n’est pas lui !

J’vous l’jure, j’vous l’jure. »

-« Pourtant, il te suivait dans les coins obscurs.

Aux repas, il te mangeait des yeux.

Il t’ a promis le mariage, morbleu ! »

-« Non. S’il venait me demander aujourd’hui,

Je n’ voudrais point d’ lui.

Je n’peux pas ; c’est tout, not’ maître. »

Le soir, Rose se coucha avec son mal-être.

Vers le milieu de la nuit,

Deux mains palpèrent son lit.

Elle sursauta de frayeur

Mais reconnut la voix du métayer.

-« C’est moi, je viens te causer.

N’aies pas peur. »

Le fermier, un peu maladroit,

Se glissa sous les draps.

Puis grisé par un désir bestial,

Devint assez brutal.

Il avait même des gestes obscènes.

Rose cherchait à éviter les caresses.

Mais avec ivresse,

La bouche du fermier poursuivait la sienne.

Puis d’un mouvement brusque, il la découvrit.

Alors elle sentit

Qu’elle ne pouvait plus changer son destin.

Elle cacha sa figure dans ses mains

Et cessa de résister.

Toute la nuit,

Lambert est resté

Dans son lit

Et il y revint les soirs suivants.

Il lui dit un matin :

-« J’ai fait publier les bans.

Nous nous marierons le mois prochain. »

Elle ne répondit pas.

Il l’épousa.

Mais Rose pensait sans cesse à son petit.

Bientôt l’humeur de Lambert s’assombrit.

Un jour, il se mit à crier en jurant :

-« J’ai pas d’éfants,

Nom de Dieu !

Quand on prend une femme, vingt dieux,

C’est point pour rester seuls, mâtin,

Tous les deux seuls jusqu’à la fin.

Quand une vache n’a point d’viaux,

C’est que c’te bestiau

Ne vaut rin.

Quand une femme n’a pas d’gamin

C’est tout comme. » -« C’est pas ma faute !

C’est pas d’ma faute ! »

-« Tout de même, c’est contrariant. »

De ce jour, Lambert ne pensait

Qu’à faire un enfant.

Mais aucune descendance ne vint.

Il dépérissait de chagrin.

Alors, un jour, Rose lui lâcha :

-« J’en ai un, d’éfant, …avec Nicolas. »

Le métayer resta les bras ballants

Et dit en bredouillant :

-« Qu’est-ce que tu dis ?

Qu’est-ce que tu dis ? »

-« J’pouvais pas t’le confesser,

Tu m’aurais chassée. »

Et Lambert répétait :

-« T’as un éfant ?

T’as un éfant ?

C’est donc ma faute si j’ t’en ai pas fait ?

Quel âge il a, ton éfant ? »

-« V’là qu’il va avoir trois ans. »

-« Pourquoi tu m’ l’as pas dit plutôt ? »

Le fermier se mit à réfléchir

Puis il partit d’un bon gros rire :

-« Eh ben, on ira l’ chercher tantôt ! »

(d'après "Histoire d'une fille de ferme" de Guy de Maupassant)


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