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"Il était un petit navire, il était un petit navire..."

Publié le 31 décembre 2013 par Christophe
Vous connaissez le refrain, je n'insiste pas... Mais, au-delà de la première phrase, c'est toute cette chanson enfantine qu'on pourrait retrouver en titre de ce billet... Pas tout à fait, mais je n'ai pu me l'ôter de l'esprit au long de la lecture de notre roman de ce jour. Il est bon également de préciser que je n'aurais peut-être pas parlé de ce roman, "les Accusées", de Charlotte Rogan (en grand format au Fleuve Noir et désormais disponible en poche chez 10/18), si je n'avais pas lu une quantité de commentaires parfois négatifs mais laissant totalement de côté ce qui, à mes yeux, est le coeur du livre... Alors, hop, on s'y colle et on vous parle de ce roman au combien déroutant et qui, même une fois terminé, reste entouré d'un grand mystère...
était petit navire, navire...
Grace Winter, Hannah West et Ursula Grant vont être jugées. Trois femmes qui défrayent la chronique, attisent les passions. Trois accusées qui n'ont pas l'air d'être sur la même ligne de défense, Grace ayant manifestement des arguments différents des deux autres femmes. Ou plutôt, une vision des faits qui leur sont reprochés différente et racontée dans un journal intime...
Mais que leur reproche-t-on exactement ?
Nous sommes à l'été 1914, alors que l'Europe s'apprête à plonger dans la guerre, l'Impératrice Alexandra, un luxueux paquebot, quitte Liverpool, emmenant à son bord de riches voyageurs qui souhaitent prendre de la distance avec l'inévitable conflit. Mais, la traversée ne se passe pas comme prévu et, lorsque commence le journal de Grace, 39 personnes sont serrées dans une chaloupe, mise à l'eau pour échapper au naufrage du paquebot...
Parmi ces personnes sauvées in extremis (on comprend que l'inquiétude est grande pour les autres passagers et le souvenir encore récent du Titanic hante les esprits), il y a donc nos trois femmes, mais aussi une mère et son jeune fils, un diacre anglican, un handicapé, la fragile Mary Ann, des soeurs et un unique membre de l'équipage de l'Impératrice Alexandra, Mr. Hardie...
Commence une errance de trois semaines à bord de cette coque de noix soumise aux caprices de l'océan, au climat changeant, aux dangers de cette nature que l'Homme cherche toujours à dompter mais qui ne se laisse pas faire comme il le voudrait. Trois semaines à survivre, tant bien que mal, avec un minimum de vivres, des fuites qui obligent à écoper sans cesse pour ne pas couler, un inconfort manifeste et une angoisse qui dévore les nerfs des plus endurcis...
Voilà ce que raconte le journal de Grace Winter. Ces moments terribles, cette micro-société qui essaye de s'organiser autant que possible dans des conditions dramatiques. Il faut se rationner, se protéger, se contrôler (je parle en termes de gestion des nerfs), s'accrocher, en un mot comme en cent, il faut survivre...
Et tout ne se passe pas aussi bien que possible. D'abord, parce que si le canot est prévu pour 40 personnes, il semble bien que trop de monde y soit monté... Ca gîte, ça tangue, ça fuit, ça prend l'eau et ça menace de se renverser à chaque déplacement... On est dans la tension du moment, redoutant un drame collectif imminent, ce sont des drames individuels qui émaillent alors les jours et les nuits de dérive...
Des accidents, bien sûr, mais aussi ce qu'il faut appeler des sacrifices, des passagers qui "choisissent" (je mets des guillemets tant je ne peux me résoudre à ce mot) de se mettre à l'eau pour sauver les autres. On ira même, et on retrouve notre chansonnette enfantine, jusqu'à un cauchemardesque tirage à la courte paille...
Grace raconte cela, ces événements horribles qui se succèdent, les inquiétudes qui vont en s'amplifiant, les doutes qui s'accumulent comme des nuages dans un ciel de tempête (et les tempêtes, ils vont en traverser aussi, je parle du phénomène météorologique, bien sûr...), l'angoisse de se sentir dépérir alors que les rations diminuent, que l'eau potable se fait rare (n'est pas Alain Bombard qui veut...), la mort qui plane, se rapproche, frappe...
Et puis, se produit le moment clé du roman. Les fait qui vont conditionner tout le reste, les faits qui, par la suite, vont amener Grace, Hannah et Ursula devant une cour de justice. De ces faits, je ne vais rien vous dire ici, eh non, je sais, je suis un monstre, j'aiguise votre curiosité et je vous laisse, pantelants, sans réponse... Mais c'est ainsi...
Et, surtout, cela nous amène à expliquer ce qui, je pense, est à l'origine d'un malentendu entre le roman de Charlotte Rogan et un certain nombre de lecteurs. Non, "les Accusées" n'est pas un huis clos étouffant tournant à la catastrophe voire à l'horrifique, comme on aurait pu l'imaginer. Pourtant, nous sommes prévenus, nous, lecteurs français, par le titre (en VO, le roman s'intitule "the Lifeboat", ce qui laisse planer une plus grande ambiguïté) : tout ne tournera pas uniquement autour des trois semaines dans la chaloupe.
En fait, "les Accusées" n'est pas un thriller mais un roman noir qui pose une question essentielle : qu'est-ce que la justice ? Parce que ce roman qui aurait pu se cantonner à une version contemporaine du Radeau de la Méduse, sur une chaloupe de fortune attendant l'arrivée de secours de plus en plus hypothétiques, repose sur des ressorts dramatiques et narratifs complètement différents.
Parce qu'on ne sait pas ce qui s'est passé dans cette chaloupe, pendant trois éprouvantes semaines...
Ou plus exactement, on ne sait pas VERITABLEMENT ce qui s'est passé sur cette chaloupe entre le naufrage et le sauvetage. Ce qu'on sait, on le tient des participants à cette aventure, et même d'une seule d'entre elle, Grace Winter, dont nous lisons le journal. Mais Grace est accusée, désormais, que vaut son récit ? Doit-on... le croire ?
Car, dans la seconde partie de "les Accusées", nous assistons au procès de ces trois femmes pour les faits que raconte Grace, mais dont on ne peut être certain que d'une chose : la finalité. Tout le reste, les circonstances, le contexte, les acteurs impliqués, tout cela ne nous vient que des témoignages et, au premier chef, celui de Grace.
A aucun moment, Charlotte Rogan ne nous donne LA version des faits, elle multiplie même les zones d'ombre, sur la personnalité de Grace, sur sa présence sur l'Impératrice Alexandra, sur les causes du naufrage du paquebot, sur le comportement de membres de l'équipage avant et pendant le naufrage, sur les faits une fois les 39 personnes réunies sur la chaloupe, sur ce qu'il est advenu des autres passagers...
Le lecteur est dans le brouillard, et il est vrai que cela décontenance fortement. Où Charlotte Rogan nous conduit-elle ? Ne nous mènerait-elle pas en bateau (ah, ah, ah...) ? Eh bien, je ne le crois pas. Elle fait juste de nous les spectateurs lambda d'un procès retentissant. Comme tous ceux qui y assistent, nous n'avons des faits qu'une vision partielle...
Comme tous ceux qui y assistent, y compris ceux dont le métier, la mission, sera de rendre justice.
Il y a un parallélisme entre le cérémonial de la justice et ce qui a pu se passer sur la chaloupe. En quelques mots, il s'agit de sceller le destin de personnes, de façon irrémédiable. Ce qui est reproché aux trois femmes, c'est d'avoir rendu justice à un moment donné. De s'être arroger cette mission sacrée, dans un cadre tout à fait exceptionnel.
Mais, là où une cour de justice a une légitimité institutionnelle pour rendre un verdict à partir de la relation très subjective de faits invérifiables, ces trois femmes se voient reprocher d'avoir usurpé ce rôle. Ou, pire, d'avoir instrumentalisé la notion de justice. Reste à savoir si elles l'ont fait pour de "bonnes" raisons, disons, pour faire simple, cohérentes avec la morale qui régit la société à laquelle elle sont retournées une fois sorties de la chaloupe, ou si elles ont agi dans un intérêt tout autre, sans rapport avec l'intérêt général des occupants du canots de sauvetage.
Dans ces conditions, vous l'aurez compris, le personnage clé de ce roman, c'est sa narratrice, Grace, qui connaît la vérité et sait si ce qu'elle soumet à la cour, au public et aux lecteurs, du même coup, est conforme à la véracité de faits ou pas... Et, franchement, je crois que le point de débat le plus intéressant autour de ce roman, c'est ce que l'on pense d'elle et du verdict, à la lumière des dernières pages...
Alors, oui, sur le coup, j'ai, comme un certain nombre de lecteurs dont j'ai pu lire les appréciations ici et là, été frustré par ce roman, dont j'attendais autre chose. Mais, quel intérêt de lire le livre qu'on attend ? Où serait l'émotion ? Pourquoi ne pas entrer dans l'univers de l'auteur et apprécier ce que Charlotte Rogan nous a concocté ?
Jusqu'aux dernières pages, je me suis posé des questions sur le contenu de ce roman, sur son sens, sa problématique... Et puis, j'arrive à la dernière ligne, le point final et... rien ! Aucune réponse et un sentiment de malaise prononcé quant au personnage de Grace... Mais le plaisir aussi, après décantation (oui, en fin de lecture, je me secoue le ciboulot dans tous les sens, il faut donc attendre que la pulpe redescende...), d'un défi intellectuel de qualité...
Pas de réponse, donc, chacun sa vision, son opinion... Il y a dans la narration de Charlotte Rogan quelque chose de ces grands spectacles mis en scène par Robert Hossein, à la fin desquels on demande leur avis aux spectateurs présents. Nous sommes face à nous-mêmes plus que face à une histoire, nous sommes face à notre conscience, nous avons la vie de certains de nos semblables dans nos mains, nous devons décider de leur culpabilité ou de leur innocence, là, en quelques minutes ou heures, en se basant sur ce que nous savons des faits, c'est-à-dire pas grand chose...
Alors, oui, dans ces conditions, on a en main un roman complètement atypique où ce sont nos convictions, et rien d'autre, qui doivent boucher les trous de l'histoire, dissiper les zones d'ombre, attribuer les responsabilités, définir les culpabilités, si l'on pense qu'il y en a, et condamner ou acquitter... Nos accusées sont là, à nous de jouer...
Tout ce que je viens de dire est évidemment virtuel, le verdict est dans le roman, on le connaît. Le trouve-t-on... juste, puisque c'est le mot ? Ca, c'est une autre paire de manche... Peut-être connaissez-vous une série télé intitulée "The whole truth" où l'on suit l'enquête parallèle d'une procureure (Maura Tierney) et d'un avocat de la défense (Rob Morrow)... A la fin, une fois le verdict rendu, le téléspectateur découvre, dans la scène finale, la vérité, qui ne correspond pas toujours au verdict...
Il y a un peu de ça dans le final de "les Accusées", même si je serais bien incapable de vous dire "toute la vérité, rien que la vérité" sur le naufrage de l'Impératrice Alexandra et sur l'odyssée de 3 semaines qu'ont connu 39 passagers, dont le nombre s'est réduit comme peau de chagrin au fil des jours...
Simplement, ce dernier chapitre a de quoi faire changer d'opinion ou de renforcer les impressions premières qu'il y a quelque chose de franchement pas net, dans tout ça et, qu'en plus d'accusées, il y avait peut-être bien sur le paquebot puis sur la chaloupe, quelques coupables. Au féminin, comme au masculin...
Et vous, qu'en pensez-vous ?

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