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[entretiens] Écrire avec le génocide : dialogue entre Nicolas Grégoire et Matthieu Gosztola, 1/3

Par Florence Trocmé

Matthieu Gosztola [2.05.13] : Tu vis au Rwanda. Comment va Kigali, aujourd'hui ? Comment ça va avec la douleur (pour reprendre le titre d'un - beau - film de Raymond Depardon) ?
- Nicolas Grégoire : C'est avec la semaine de deuil (du 7 au 14 avril) encore fortement en tête que je ne peux que répondre. Pendant cette semaine, toute activité de loisir est interdite, on passe des chansons parlant du génocide à la radio, à la télévision. Les gens doivent se rendre à des débats organisés par les autorités locales dans les secteurs. Obligatoirement donc, les gens revivent, les rescapés comme les génocidaires, les évènements. Des attentats à la grenade ont lieu parfois, des enfants de génocidaires menacent de venger leurs parents en prison et mettent leur menace à exécution. Une rescapée me disait qu'elle préférait qu'on libère les génocidaires pour ne plus avoir peur de la vengeance de la famille. [...] Ce que je te décris c'est un peu la couleur de fond, très nuancée, du pays et dessus c'est très vif. Ce sont des sourires, des collines à perte de vue, des amitiés lentes, des personnes qui se battent vraiment pour développer le pays. Avant-hier, je voyais des musiciens se battre vivement pour se faire entendre. À la dernière minute, on les a privés de salle mais ils ont trouvé où jouer ailleurs et les gens étaient toujours là pour les voir.
[2.08.13] La douleur... Il y a une question que je me pose d'un coup en relançant l'échange : c'est comment écrire, ou pourquoi écrire (je ne sais vraiment pas quelle question poser) sur/dans/au Rwanda ? Ce pays est malheureusement connu pour le génocide qui y a eu lieu. En 94, je n'avais que 8 ans et l'une des seules images que je garde ce sont les portraits des dix casques bleus belges morts à Kigali qui défilent à la télévision. C'était ce qu'on retenait des morts au Rwanda en Belgique. Très vite après, le gouvernement belge décide donc de retirer ses casques bleus. Belge au Rwanda, j'y suis maintenant depuis 5 ans. J'ai essayé de lire le plus d'ouvrages objectifs possibles sur le génocide. En étant ici, je me rends compte que ces livres nous laissent encore parfois très loin de ce pays, que ça nous pousse en dehors tout en nous y plongeant la tête violemment. Écrire donc à propos du génocide, je ne sais pas, j'ai l'impression qu'on est toujours trop à côté. Écrire à partir du génocide ? Ou plutôt écrire avec le génocide ? C'est inévitable dans un pays comme le Rwanda, mais c'est aussi quasi, voire, impossible car c'est un pays qui ne se laisse pas vivre facilement (mais je l'aime beaucoup pour cela aussi). Je me débrouille finalement qu' avec je et c'est toujours qu' avec ma part d'étranger que le Rwanda apparait dans mes textes.
Cette question, je n'y trouve pas de réponse, elle est là avec l'écriture c'est tout, mais tu te l'es posée aussi.
- Matthieu Gosztola [11.12.13] : Oui, écrire avec le génocide. Comment faire autrement ? Écrire sur le génocide, ou à propos du génocide, ce serait parvenir à mettre en acte (et en mouvement) un langage qui rende compte, avec plus ou moins de précision, du génocide (dans sa totalité ou dans l'une de ses parties). Or, rendre compte, c'est faire jaillir le sens. C'est rendre intelligible. Et comment faire jaillir le sens ( du sens) du non-sens ? Car tout génocide est fondamentalement un non-sens (j'ai développé ce point dans l'essai Le génocide face à l'image). Alors que le langage, même dans son caractère le plus déstructuré (quand il obéit aux volontés intrinsèques d'une pulsion poétique qui prend en charge le pourrissement des sociétés par le ver du capitalisme et la façon qu'a eu le siècle précédent d'être gangréné par les guerres, et les conflits les plus divers), est ontologiquement structure, et obéit aux catégorisations qui nous fondent comme individus soumis (jusque dans nos rêves faisant se mouvoir notre inconscient) au social. Et le langage en tant que structure (structure s, devrait-on dire) apporte de facto un sens à ce qui est ainsi mis en forme, mis en structure, et de ce fait mis en lumière..., fût-ce la matière même de l'insaisissable, de l'inconnaissable, de l'ambigu le moins soumis aux lumières de la raison. Le langage est, en un certain sens, une instance de légitimation de ce qui est pris en compte (en charge devrait-on écrire) par le dire. Écrire sur le génocide, ou à propos du génocide, c'est, de ce fait, d'une certaine manière du moins, " légitimer " (mais ce mot doit être utilisé, bien sûr, avec beaucoup de prudence) ce génocide en lui reconnaissant un sens, qu'il appartient aux hommes de faire affleurer afin qu'il n'y ait pas de répétition de l' hapax qu'est intrinsèquement tout acte génocidaire. Or, le seul " sens " du génocide est d'être un absolu non-sens, et en cela son existence ne peut jamais être légitimée (légitimer ne voulant pas dire ici, bien sûr, justifier), d'aucune façon. Bien sûr, pour autant, il est nécessaire (absolument nécessaire) de rendre compte de ce qui s'est passé, d'œuvrer de façon journalistique puis historiquement pour faire que les faits soient pérennisés par la mémoire (une mémoire qui est la pelote de fil - un fil peu résistant, de type laine - avec quoi est tissé le présent). Par une mémoire qui devient ainsi... collective. Faire qu'il y ait une mémoire collective est une nécessité. Une grande nécessité. Mais, comme tu le dis, ce faisant, on ne peut qu'écrire à côté de ce qui s'est - réellement - passé, et qui tient foncièrement à l'indicible, et à l'incommunicable. Et qui est ce qui obscurcit toute vision, ce qui rend inaudible tout son. Ce qui défigure - jusqu'en son centre invisible - toute figure. Est-il par conséquent possible de composer un langage qui ne soit pas structure(s) ? Assurément non, bien que j'aie essayé, pendant très longtemps, d'y parvenir, en tronquant les mots, les phrases, ou encore en spatialisant le texte de telle façon que le blanc devienne partie prenante non seulement du poème mais également du dire. Faire en sorte que le blanc soit langage, devienne tel, par la façon qu'a le texte de parvenir, de par sa mise en forme, à le faire affleurer, ce blanc, tout ce blanc : le faire résonner ; le faire vivre, survivre et mourir. Mais, très vite, pendant les lectures que j'ai faites de Débris de tuer, je me suis rendu compte que ce blanc ne pouvait pas être rendu autrement que par le détour (nécessaire, mais pas suffisant) qu'est un livre. Et il m'importait de pouvoir passer mon texte, directement, de pouvoir lire les poèmes sur le Rwanda, dans un souci de sensibilisation (d'idiosyncrasie à idiosyncrasie), bien sûr, et aussi (avec mes modestes moyens) de pérennisation et d'inlassable et nécessairement infinie construction d'une mémoire collective. C'est alors que la musique m'a semblé indispensable. Composer, et improviser, à partir du texte, avec le génocide donc, au piano principalement, mais également au marimba, comme dernièrement à Clermont-Ferrand (au CNR). Parce que la musique est peut-être le seul langage qui puisse imposer une existence qui ne soit pas sens (ce qui ne veut pas dire qu'elle ne fasse pas sens ; si elle fait sens, c'est justement en tant qu'existence - en tant qu' apparaître, mais comme il s'agit d'un apparaître qui touche directement à nos sens, qui court sur le damier de nos vies, durablement, l'on peut parler d' existence, car nul apparaître n'a cette force de frappe ; nul apparaître qui ne soit pas une existence). La musique est peut-être le seul langage qui puisse imposer une existence qui ne soit pas sens, disions-nous. Ou qui ne soit pas, du moins, un sens suffisamment... solide et non-diffus pour pouvoir rester au fond du filet de nos catégorisations, de nos topoï, de nos attentes... De ce fait nuançons, pour rendre justice à toute forme de discours biographique et musicologique : la musique a une existence qui n'a pas besoin d'être reconnue suivant un sens qui lui préexisterait et l'accompagnerait pour être - et ce pleinement - existence. En outre, bien évidemment, même si toute musique est également, et ontologiquement, structure (les compositeurs, mais également les interprètes, tous les interprètes... en savent quelque chose), cette structure ne s'impose pas - a contrario de toutes les autres structures véhiculées par les langages * - comme signification, mais comme gratuité (incommunicable) de ce qui surgit, comme miracle de la vie, de l'éphémère, comme matérialisation sensible du temps (cf. Jankélévitch), comme battements du cœur du sensible... La musique parle à nos sens avant de nous parler. Si on l'écoute, on ne la comprend pas directement, suivant la façon habituelle que l'on a de comprendre ce qui, du monde, surgit face à nous, et s'impose. On l'entend, mais c'est en premier lieu notre corps qui la comprend, dans sa vie la plus instinctive (cf. Jean-Paul Michel), non notre intellection.
Aussi, j'ai composé avec le génocide une musique foncièrement atonale, et d'une rythmique intense qui n'est pas sans rappeler, comme cela a pu être dit, Bartók, - musique à partir de laquelle j'ai improvisé, lors de lectures-concerts de Débris de tuer ( à Rennes, Nantes...). Et parce que la musique venait non se surajouter au texte dans sa diction mais se mêler, s'entremêler à lui, c'était pour moi une façon de faire affleurer la dimension purement sonore contenue dans le langage. La musique que peuvent être quelquefois les mots, lorsqu'ils s'assemblent d'une certaine manière... De la même façon que le poème, dans sa spatialisation, m'avait permis de rendre vif, d'une vie brisée, jaillissante, et non bridée, le silence, m'avait permis de le faire parler, en-deçà de toute sémantique..., la musique, en se liant aux mots proférés, lors de ces concerts, m'a permis - à certains moments du moins - de rendre audible le magmas de sons contenu dans toute parole qui est vrillée à une ipséité ; ces sons qui, tels des cailloux au fond d'un ruisseau, restent le plus souvent tranquilles, cachés, tapis qu'ils sont au fond de l'inintelligible et de l'euphonie ou de la cacophonie (car lorsqu'on dit, c'est d'abord le sens de ce qui est dit qui paraît au point d'être ce qui seul est apparition : il ne nous est jamais permis de toucher, d'effleurer même, le corps sonore des mots, lorsqu'ils présentent devant les yeux ébahis ou habitués de notre ouïe un sens qui nous renvoie au monde, et, plus encore, à nos topoï, à la façon que nous avons d'être aveuglés, - façon qui guide nos vies quotidiennes sur ses rails rassurants). Et bien sûr, sans avoir recours (ou très peu) aux langues étrangères et aux interjections ou aux phrases volontairement dénuées de sens, amputées de leur sens, car ç'eût été alors... mensonger, quant à ma démarche. Je m'explique : je ne voulais pas avoir recours à un système, car j'aurais alors fait appel - même sans le vouloir (je n'aurais pu faire autrement) - à une structure qui serait devenue prépondérante..., à mon insu. Tout système, fût-il, dans son cas extrême, la mise en place de vocables arrachés au ruisseau du sens, puis desséchés (rendus moribonds - afin de devenir suffisamment poreux pour laisser passer la lumière d'une intentionnalité critique), tout système donc instaure son propre sens (qui tient à sa dynamique), un sens autosuffisant avec lequel il finit par se confondre tout à fait, tout système devenant in fine une image mallarméenne du monde, une image se substituant au monde et non plus dépositaire des attributs, de la spécificité... de celui-ci (c'est en cela précisément qu'elle est mallarméenne). Non, je ne voulais surtout pas avoir recours à un système... Car je voulais rester en-deçà (à jamais en-deçà) de l'instauration d'un sens, et de la pacification (là est, ce me semble, le maître-mot) du dire ( mis en scène par le système adopté) à laquelle œuvrerait ce sens..., vu que le génocide - tout génocide -, en plus de ne pouvoir être légitimité par un sens qui lui préexisterait, épouserait son mouvement ou lui succéderait, est une violence qui jamais ne peut, ne saurait être pacifiée. Et qui par conséquent jamais ne peut, ne saurait être dite : car parvenir à dire quelque chose qui s'apparente à un trauma, c'est être parvenu à pacifier (du moins dans une certaine mesure) la sauvagerie irrévocable du fait qui nous a transpercés (toutes les victimes en savent quelque chose : dire est le premier pas de la réconciliation avec soi-même, et ainsi avec le présent, le premier pas engagé dans le chemin encore incertain du futur - encore incertain et tellement accidenté, car un génocide se revit au quotidien, pour le rescapé : par les rêves notamment, qui deviennent les multiples visages qu'adopte la récurrence).


* Hormis, peut-être, ce qui se passe dans le cas du langage pictural quand l'abstraction - c'est le cas chez Rothko, Pollock ou Soulages, par exemple - n'est pas entièrement réduite, pour celui qui voit la toile, ou le dessin..., à la reconnaissance de formes géométriques.


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