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Dave Van Ronk : l’honneur de la folk

Publié le 08 janvier 2014 par Les Lettres Françaises

L’honneur de la folk

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« Thirty dollars pay your rent on Bleecker Street », chantaient Simon & Garfunkel. « 30 dollars paient le loyer »… C’était à Greenwich Village, un quartier si vibrant que bien des gens ont préféré y être pauvres que riches ailleurs. La mort de Dave Van Ronk, en 2002, a effacé un peu plus les traces de cette gloire. Mais Van Ronk a joué un tour au temps en consignant le souvenir de ces quelques rues de Manhattan qui avaient accueilli les poètes de la Beat Generation, les gens de théâtre et, surtout, les musiciens.

Passionné de jazz, Van Ronk abandonne tôt l’école pour la guitare. En 1950, peu de choses sont à la disposition de l’amateur de musique folklorique : les disques sont rares, les auteurs inconnus. « Si l’on se penche sur des chansons passées dans l’oralité de la tradition folk, on peut voir un vers comme « Jordan is a hard road to travel » (C’est une route ardue jusqu’au Jourdan) se muer en « Yearning in your heart for trouble » (Garder le goût du trouble au fond du cœur). L’effet cumulé a quelque chose d’une évolution darwinienne qui produit d’abord différentes versions de la même chanson, avant de conduire à de nouvelles. Il en découle que l’auteur original de chansons folk est souvent inconnu, et que même si son identité nous était accessible, l’information ne serait pas forcément pertinente », note Van Ronk.

Bob Dylan, Suze Rotolo et Dave Van Ronk, à New York, en 1963.

Bob Dylan, Suze Rotolo et Dave Van Ronk, à New York, en 1963.

Heureusement des ethnologues préservent ce patrimoine immatériel : Alan Lomax, pour la Bibliothèque du Congrès, parcourt le pays à la recherche de musiques traditionnelles ; Max Hunter, représentant de commerce, fait la même chose dans le Missouri ; le bohémien mystique Harry Smith réunit 84 morceaux rares de sa collection personnelle dans une Anthology of American Music. Ces titres sont repris par de jeunes musiciens, relançant ainsi la circulation de thèmes anciens. La scène est dressée pour ce que Van Ronk appelle la « Grande Panique Folk ». Au début des années 1960, l’industrie du disque s’intéresse à la folk, en produit des versions commerciales. Puis c’est Bob Dylan qui connaît le vrai succès, qui survit à la mode. Bientôt Dylan délaissera l’acoustique pour l’électrique, les compositeurs détrôneront les interprètes, et c’est déjà un autre moment de la musique américaine. Mais, à la veille de ce moment, Van Ronk est « le maire de McDougal Street », la rue des cafés où l’on joue toute la nuit. Il a même créé un syndicat de musiciens contre les cabaretiers qui refusent le cachet aux artistes. « Aussi surprenant que cela puisse paraître », souligne-t-il, « le phénomène folk provient de l’aile gauche. Ailleurs, l’intérêt pour les traditions folkloriques a souvent cohabité avec les ultranationalismes des droites radicales. » Plusieurs raisons à cela. Le Parti Communiste d’abord, qui, en soutenant les luttes contre le lynchage ou les expulsions dans les ghettos, a établi un lien avec la communauté noire. « Il y avait autre chose : une bonne partie des gauchistes et des employés de la classe moyenne étaient des immigrés de première ou deuxième génération, et le revival folk devenait pour eux une manière d’établir leurs racines américaines. » Ainsi, la folk réunit des chanteurs « engagés » (Woody Guthrie, Pete Seeger, Phil Ochs, Paul Clayton) et des artistes noirs sortis de l’oubli : Josh White, Leadbelly, Lonnie Johnson… D’autres, tels Mississippi John Hurt ou Skip James, n’auraient jamais été retrouvés sans l’abnégation de quelques passionnés. L’image, au festival folk de Newport, en 1964, de John Hurt et Doc Watson, ces deux merveilleux musiciens, étroitement unis par leur art au sein d’une Amérique qui ne connaît pourtant  que les rapports d’argent ou la ségrégation, est l’honneur de la folk. C’est Newport qui a préparé Woodstock.

Le récit de Van Ronk, plein d’anecdotes drôles ou fortes, s’arrête à la fin des années 1960. C’était bien son intention ; mais la maladie l’a empêché d’y mettre le point final.  Son ami, le musicien Elijah Wald, s’en est chargé. « Le tintamarre s’est éteint / Et notre histoire a pris fin »

Sébastien Banse

Dave Van Ronk & Elijah Wald, Manhattan folk story
Ed. Robert Laffont, 393 pages, 21,50 euros.


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