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Lionel-Édouard Martin, Nativité cinquante et quelques

Par Eric Bonnargent
Et la lumière fut


Céline Righi


Lionel-Édouard Martin, Nativité cinquante et quelques

Paul Gauguin, Village breton sous la neige

Il y a dans ce village comme dans tous les villages le maître-boulanger. Sur lui les braves gens peuvent compter par tous temps. Jean Dieu va par les routes et livre le bon pain. Bien calé au volant, seul dans la camionnette dont l'habitacle s'emplit d'une odeur croustillante. Jean Dieu livre le pain et il le multiplie. Lui, le Christ du fournil : "du pain tout juste pain, genre belle écriture d'instituteur (...) le rustique, le bien gros, dodu, massif, le pain qui pèse bon le poids de céréales et qui met sur la langue au bout de sa mâche comme un avant-goût de sang." Mais arrive la sciatique qui le fait tant souffrir, qui le fait se traîner pour enfin l'obliger à la pause radicale. Piqûres et médecin, rien n'y fait, il faut bien, se rendre à l'évidence. Et voilà dans la neige le hameau pétrifié, privé de son liant, privé de son lien, car miches et baguettes qui passent de la main de Jean à la main des gens ne se résument pas aux alvéoles des mies et aux croûtes craquantes.  Le pain est plus que ça ! Chaleur, belle amitié, échange et don de soi. Un pain d'humanité. "Cela dura cinq jours, cinq jours interminables. Les femmes réapprirent vaille que vaille, y rechignant, à faire du pain de ménage. Il levait mal, les hommes, fines gueules quand il en va du plus simple, tiraient la grimace devant ces croûtons sans âme ni goût." C'est alors Maît' Louis, l'ancien, le rebouteux, qui ôtera le mal du vieux corps de Jean Dieu comme on enlève l'écharde dans le doigt douloureux. Jean Dieu ressuscité, debout sur ses deux pieds, électricien improvisé qui, par reconnaissance,  - "à Maît' Louis, je lui dois bien plus que du temps" -  va apporter lumière au guérisseur usé qui attend dans une nuit toute particulière, près de son marronnier-étoile du berger, grand arbre enguirlandé, phare aux branches clignotantes, astre en bois s'ajoutant aux étoiles du ciel qui naturellement saupoudrent leurs paillettes et font d'une voûte céleste un habit de gala.
Oui, Maît' Louis les attend, là, dans l'obscurité. Il le sait et le sent :
"Ils arriveront donc dans tout ce blanc, il y aura des étoiles dans le ciel et ces lumières dans les arbres. (...) D'un coup, les arbres et les buissons, tout s'illuminera. Alors ils pourront dire : Je vois une lumière, là-bas, puis ils viendront vers la lumière.
Ce sera leur phare, leur guide. "

Dans la neige de feutrine de cette mi-décembre file à travers les routes une Ariane enfiévrée, voulant trouver sortie du labyrinthe blanc qui se déroule sans fin dans une nuit épaisse. Sur la banquette arrière "la vache" qui somnole,  femme vieille, femme grosse, brioche boursouflée, hypothétique tante des deux qui sont devant : Mon Filleul qui conduit,  Ma Filleule près de lui qui berce contre son coeur leur petit bout de Zan. Petit bout pas vaillant.

Maît' Louis les attend, donc. Et une lumière d'étoile va perforer le noir de cette nuit qui s'étire, longue comme peut l'être un jour que l'on dit sans pain. "Tout est donnant donnant dans ce monde, on récolte quelque chose, toujours, de ce qu'on a semé. C'est la bonté qui rend bon, rien d'autre."
Phrase simple et brillante, auréole jolie qui coiffe ce bon roman - mais on devrait plutôt postposer l'adjectif et écrire "roman bon"  -  car on ne peut se contenter, dans le cas de Nativité cinquante et quelques de réduire l'épithète à l'unique signification de "qui est bien fait". "Bon" est ici à prendre dans toute sa belle ampleur : "bon" dont les synonymes sont "généreux" et "humain".
Tout gorgé de symboles, cet ouvrage est aussi la géniale dissection des miracles quotidiens ; un regard bienveillant à l'éclat nostalgique posé sur les petites choses et sur les petites gens. Savoureuse est la langue, pétrie avec justesse dans une tendre vigueur ; une langue qui ramène à la terre, qui croque les racines, qui possède la rondeur charnue de la châtaigne mais aussi le piquant de sa bogue. Un livre comme un voyage au bout d'une nuit noire et magnétique comme un aimant, nuit qui semble souveraine mais qui ne parviendra pas cependant à étouffer le triomphe d'une certaine forme de lumière.
Lionel-Édouard Martin, Nativité cinquante et quelques, Le Vampire Actif "Les séditions", 2013. 


Lionel-Édouard Martin, Nativité cinquante et quelques






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