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SALLE 5 - VITRINE 6, CÔTÉ NORD : 7. E 13481 ter - DE LA PANIFICATION (Seconde Partie)

Publié le 14 janvier 2014 par Rl1948

 

     Le souci de César, c'était le pain. Un village sans pain, qu'est-ce que c'est ? Perdre son temps, fatiguer les bêtes pour aller chercher du pain à l'autre village. Il y avait plus que ça encore. On allait avoir la farine de cette moisson, et chez qui porter la farine, chez qui avoir son compte de pain (...)

 Si le boulanger ne prenait pas le dessus de son chagrin, il faudrait vendre la farine au courtier, et puis, aller chercher son pain les sous à la main. 

Jean  GIONO

Jean le Bleu

dans Oeuvres romanesques complètes, II,

 Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade,

 chapitre VII, pp. 104-5 de mon édition de 1972.

     Mardi dernier, amis visiteurs, nous nous sommes penchés sur le premier des deux bas-reliefs exposés du côté interne de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans la mesure où il nous donnait à voir quelques-unes des étapes de la panification ; cette panification, je le souligne, que les Égyptiens furent les premiers à connaître.

     (Au passage, je rappelle que les Romains, quelques siècles plus tard, se contentèrent longtemps de bouillie avant que le pain fît son apparition à leur table ...) 

     Le second monument traitant également de cette thématique, (E 13481 ter), accroché en dessous, - je vous avais d'ailleurs "techniquement" présenté les deux pièces lors de notre rencontre du 17 décembre, souvenez-vous -, s'il ne nous apporte pas de grandes révélations en la matière, me permettra toutefois d'étendre mon propos à l'ensemble des opérations en aval et en amont de la préparation du pain proprement dite.

     C'est la raison pour laquelle - indépendamment du fait que l'adjoindrer au précédent eût considérablement augmenté notre laps de temps de rencontre -, j'ai estimé judicieux de les désolidariser et de consacrer à chacun d'eux un rendez-vous particulier.

     Le long relief quelque peu complexe qui retiendra donc notre attention ce matin

E 13481 ter

présente en réalité l'avantage de vous donner à voir deux scènes parfaitement distinctes, mais se concevant dans la continuité l'une de l'autre, voire, au sein de la première, mettant l'accent sur les différentes manipulations qui se sont préalablement succédé permettant le bon déroulement d'une partie de la seconde.

       Qu'observez-vous en effet ?

 

E-13481-ter-copie-1.jpg

 (E 13481 ter - Louvre © C. Décamps)

     A gauche, la scène répétée ad libitum dans nombre de mastabas d'Ancien Empire - ce relief daterait de la fin de la VIème dynastie ou de sensiblement plus tard -, des porteurs d'offrandes alimentaires ici légèrement gravés au sein d'un seul registre balisé par la ligne des hiéroglyphes au-dessus et celle du sol en dessous. Ils s'avancent vers la gauche où vraisemblablement se tenait le propriétaire de la tombe qu'ils venaient honorer.

     De cette théorie de serviteurs, suite à la cassure des pillards qui jadis arrachèrent la pièce à une paroi murale, seuls subsistent deux hommes et le bras gauche de celui qui les précédait. Le premier des personnages encore visibles, portant perruque longue aux mèches étagées minutieusement incisées et dégageant nettement les oreilles, tend deux oies, tandis que l'autre, perruque courte cette fois mais traitée avec autant de soin, nous intéresse davantage dans la mesure où, indépendamment des deux petites gazelles qu'il maintient attachées au creux du coude, il porte sur l'épaule un plateau de pains.

     Sans délimitation aucune d'encadrement vertical, l'on quitte les appartements du maître de maison et l'on pénètre tout de go dans l'atelier de boulangerie dont la représentation a, dans sa plus grande partie, été subdivisée par l'artiste en deux demi registres superposés.

     Remarquez que les personnages apparaisent bien plus sommairement traitées : pas un seul détail pour les chevelures, par exemple. A propos de cette constatation, autorisez-moi une courte parenthèse.

     Suivant en cela l'égyptologue française Christiane Ziegler dans son catalogue des stèles, peintures et reliefs égyptiens de l'Ancien Empire au Musée du Louvre référencé ci-dessous, j'ai ce matin daté notre monument de la fin de la VIème dynastie, ou de sensiblement plus tard.

     C'est ce sensiblement plus tard que je souhaiterais maintenant affiner : il me semble, réflexion faite, que la particularité qu'a ce relief de pproposer à la fois une scène où la gravure se révèle incontestablement soignée - celle des porteurs d'offrandes - et une autre - celle des travaux de boulangerie - empreinte de ce que je pourrais définir comme une gaucherie, une maladresse ou, à tout le moins, un manque évident de soin du détail, ressortit à la "liberté de l'artiste" que l'égyptologue belge Nadine Cherpion épingle en guise de caractéristique de la Première Période  Intermédiaire. (P.P.I.) 

     Au centre du long fragment que nous avons sous les yeux, immédiatement avant les deux sous-niveaux auxquels je faisais à l'instant allusion, une femme en robe longue retenue par une seule bretelle, s'affaire à concasser l'orge dans un mortier avec un imposant pilon : en fait, elle sépare les grains de la balle indésirable qui les enveloppe, première étape de leur transformation en farine.

E 13481 ter (Louvre - © C. Décamps)

(E 13481 ter - Louvre © C. Décamps)

           Immédiatement derrière elle, au registre supérieur, un personnage réduit davantage encore le grain sur un mortier posé à même le sol. Il s'agit également d'une femme qui, à l'instar de toutes celles peinant agenouillées à l'époque, - souvenez-vous des modèles de meunières admirées ici même en novembre dernier -, porte un pagne simple et non une robe.

     Cette opération qui consistait à écraser les céréales, à les broyer après les avoir préalablement passées au crible circulaire en vue d'éliminer leurs impuretés, était multipliée à l'envi de manière à fournir une farine la plus fine possible. Parfois même, ultime tentative, on s'évertuait à la tamiser avant de définitivement la transformer en pâte.

     C'est ce que nous apprennent d'autres sources iconographiques : je pense par exemple aux scènes de boulangerie que vous pourrez admirer à même la paroi ouest du "magasin" dans le mastaba de Ti  ou le mur ouest de l'entrée de la première chambre du mastaba de Niankhkhnoum et Khnoumhotep, in situ, lors d'un voyage en terres pharaoniques ou, à défaut, en consultant OsirisNet, l'excellent site de Thierry Benderitter sur lequel, vraiment, je vous convie de vous rendre en suivant mes liens ci-dessus. 

     Vous noterez ensuite, ressortissant au domaine de la cuisson, la présence de la pyramide de moules-bedja que je vous avais détaillée mardi dernier

     A ce sujet, et au risque d'inutilement alourdir mon propos, il m'agréerait d'ajouter qu'au long des millénaires de l'histoire égyptienne, d'autres procédés furent évidemment adoptés, comme par exemple, la cuisson directe, entendez : sur le feu ou dans la braise, après avoir modelé la pâte en fonction de la forme désirée - souvenez-vous des pains triangulaires ou ronds exposés sur l'étagère de cette même vitrine - ; mais aussi celle, indirecte, grâce à d'autres types de moules sur lesquels j'aurai l'occasion de revenir dans les mois prochains quand nous évoquerons les pains de brasserie.

     Exista également ce que je pourrais décrire comme un four constitué de trois dalles posées verticalement pour encadrer le foyer et d'une quatrième les surmontant non seulement pour les maintenir en équilibre mais, aussi pour leur offrir une plate-forme "chauffante" sur laquelle l'on cuisait son pain.

     Un petit "modèle" en bois (Inv. 240) est exposé au Musée du Caire.

     Ceci posé, à l'aune du nombre des réprésentations de moules à pains, qu'ils soient coniques (bedja) à l'Ancien Empire ou allongés, au Nouvel Empire, il n'est pas faux d'avancer que ce fut ce type de cuisson qui fut le plus souvent plébiscité.  

    Et le sous-registre supérieur de notre bas-relief de brutalement se terminer par les contours d'un grand récipient que le bris du monument arraché à la paroi murale soustrait partiellement à nos regards. Peut-être, à l'instar de celui que nous avons vu la semaine dernière, contenait-il la pâte.

     Le sous-registre inférieur pose aux égyptologues plus de questions qu'il ne siérait : en effet, la bien piètre qualité de la gravure ajoutée aux déprédations qu'a subies la pierre calcaire les empêchent d'être réellement avisés quant aux objets manipulés par les personnages accroupis, celui du milieu excepté qui semble pétrir une boule de pâte.

     Alors que l'objet présenté par le troisième homme pourrait à mon sens être un plat, Madame Ziegler, dans l'ouvrage précité écrit, tout en introduisant sa suggestion par Peut-être, et la terminant par un point d'interrogation, qu'il pourrait s'agir de tamis destinés à obtenir une farine homogène.

     Il me reste avant de vous quitter, amis visiteurs, un dernier point à évoquer : la localisation des boulangeries.

     Si, d'après les fouilles archéologiques, existaient dès le règne de Mykérinos (IVème dynastiedes ateliers d'élaboration de pains à grande échelle aux fins de nourrir le Palais, bien sûr, mais également les artisans qui s'affairaient sur les chantiers des pyramides, parallèlement, la plupart des maisons exhumées, celles des plus modestes comme des plus riches, disposaient d'une infrastructure idoine : cuisine, voire lieu spécifique destinés à confectionner pains et galettes pour toute la famille.

     Au Nouvel Empire par exemple, cela fut incontestablement le cas dans le village de Deir el-Medineh où furent exhumés mortiers, meules et fours privés dans plusieurs demeures : il est vrai que les "Ouvriers de la Tombe", comme étaient appelés ces hommes creusant et aménageant les hypogées des souverains, percevaient mensuellement une certaine quantité de grains en guise de salaire, avec laquelle pouvait ainsi être assurée leur ration quotidienne.

     Enfin, je m'en voudrais de ne pas citer les cuisines des différents temples. Et de prendre pour bel exemple celles du Ramesseum récemment étudiées par l'égyptologue français Christian Leblanc et ses collaborateurs où non seulement des moules à pain furent exhumés mais également où des analyses archéo-botaniques pratiquées sur des résidus carpologiques prouvèrent la présence des céréales nécessaires à la panification.

     Point d'un Aimable donc, point d'un gindre qui servirait toute une communauté villageoise, partant, point de femme de boulanger. Tout au plus une "Pomponette" devenue capable de dissuader un éventuel rat, passant du clair de lune,  prétendant s'approcher du trésor à protéger : les sacs de farine ...             

(Cherpion : 1982, 127-143 ; Moers : 2004, 45 sqq. ; Salavert A./Tenberg M. : 2005, 121-31Tallet : 2003, 39-51Vandier : 1964, 272 sqq. ; Ziegler : 1990, 295-7


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