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ITW exclusive d'Hicham lasri, le réalisateur de "C'est eux les chiens!

Par Filou49 @blog_bazart
04 février 2014

 Dimanche soir, je vous ai fait une longue chronique sur un film qui sort demain en salles, C'est eux les chiens, une ballade enfièvrée dans le Casablanca bouleversé par le printemps arabe. Le film est assurément une des bonnes surprises de ce début d'année, et afin de le soutenir encore plus, j'ai eu la chance d'aller à la rencontre du réalisateur Hicham Lasri. Au départ, j'avais prévu d'aller le rencontrer à Paris en tête à tête pour une journée promo, mais c'était aussi le jour du PromoWeb et il a fallu faire un choix draconien...Heureusement, grace à Agathe de Cinésud, j'ai pu lui poser plein de questions par mail, et il m'a répondu dès le lendemain de façon très précise et très détaillée.

Voici donc l'intégralité de l'itw exclusive avec Hicham Lasri, le metteur en scène du si percutant C'est eux les chiens, à voir dès demain dans les salles nationales, enfin celles qui voudront bien le diffuser.

ITW Hicham lasri - Baz-art  à l'occasion de la sortie "C’est eux les chiens"

Baz'art :-  Je me suis demandé pendant tout votre film qui étaient  exactement les chiens du titre. Est ce que le terme désigne les bourreaux qui ont enfermé 404 pendant 30 ans ou plus généralement la société marocaine dans sa globalité?

Hicham Lasri: Le titre fait référence à un poème de l’iraquien Ahmad Matar dans sa nécrologie du caricaturiste palestinien assassiné Naji Ali. A l’image du film, je voulais un titre qui joue sur ce sentiment de malaise et un mécanisme de paranoïa. Un titre frondeur et transgressif. Mais ce qui est intéressant à mon avis, ce n’est pas qui on traite de « chiens », le plus important c’est qui le formule…

 Baz'art : Votre film n'est jamais didactique ou pédagogue sur les deux révolutions populaires qui traversent l'intrigue (Emeute du pain ou Printemps arabe). Est ce par souci de rendre cette histoire plus universelle et de privilégier l'ambiance au discours ?

 Hicham Lasri:Il était nécessaire pour moi d’ouvrir une brèche dans l’histoire sans chercher à tout expliciter. Mon projet narratif était de raconter le voyage initiatique d’un revenant et même si je m’appui sur les soulèvements populaire de 1981et 2011 je voulais rester collé au personnage et pas faire un exposé politique sur l’histoire récente du Maroc. Je ne voulais pas faire un film engagé pour me focaliser sur l’aspect sensoriel et émotionnel du personnage de 404.

Baz'art : Existe il un parallèle flagrant entre ces deux différentes révoltes populaires ou bien voyez vous beaucoup de différences entre les deux?

 Hicham Lasri:Le parallèle entre « Les émeutes du pain » 1981 et le « mouvement du 20 février » n’est qu’une projection dramaturgique qui sert de commentaire au film. Il y a évidemment comme dans chaque soulèvement populaire une colère et une volonté de transgression mais la ligne claire que j’ai essayé de tracer entre les deux moments de l’histoire récente du Maroc est un geste d’écriture. Etant donné ma méfiance par rapport au phénomène « Printemps arabe » je voulais essentiellement raconter le passé à travers le prisme du présent sans être dans l’allégorie.

Personnellement, je pense que « les émeutes du pains », et le Mouvement du 20 février représentent la même envie de « passer à autre chose »,  même si ce n’était pas aussi ravageur et « tsunamique » qu’en Egypte ou en Tunisie.

 La beauté du geste qui a déclenché en Tunisie les foudres du soulèvement populaire est un geste plus poétique que politique : un homme qui s’immole. Un homme qui en creux fait un terrible happening pour signifier qu’il n’accepte plus les règles du jeu de l’oppression pratiquée depuis quelques décennies dans la région. La gueule de bois actuelle concernant le « Printemps Arabe » s’explique par la fin des festivités et l’exaltation d’avoir détruit les idoles du pouvoir. La récré est terminé, il faut retourner bosser maintenant et ça va prendre un peu avant de donner des fruits…

 Baz'art : J'ai eu la chance de voir  votre précédent long métrage "The End", dans un festival de premier film en 2012, et j'ai le souvenir d'une mise en scène très virtuose mais dont la stylisation outrancière entravait un peu, à mon sens, la fluidité de l'histoire. Tout en continuant sur un versant formaliste évident, avez vous eu la volonté, pour ce second film, de mettre un peu de coté ces effets de caméra, histoire de donner un plus grand impact les personnages et à l'intrigue, plus solide que pour The end?

 Hicham Lasri:Sur The End (2012) comme sur C’est eux les chiens, mon intention de départ était de ne pas me répéter, de chercher une nouvelle approche pour raconter de manière à la fois transgressive, iconoclaste et cohérente l’histoire d’un monde qui se libère. La caméra dans C’est eux les chiens est diégétique. Ce n’est pas un moyen technique du film, c’est une actrice importante qui subit et transcende sa fonction de « machine ». J’essaie toujours de faire naitre la forme de mes film de l’intérieur du dispositif narratif. Mon envie de cinéma passe par une dimension formelle très affirmée, c’est à double tranchant dans la mesure où on prend cette approche stylistique pour une lubie, une immaturité ou une tendance à  « se regarder filmer » mais ce n’est ni mon intention, ni mon sentiment.

Pour parler de The End, mon premier film, il était vital que le film soit une fable, le noir & blanc créait une distance nécessaire, car le sujet était corrosif (le mort du Roi Hassan II en 1999) c’était une manière baroque de faire passer une certaine subversion sans que le film passe pour engagé, ni donneur de leçon, ni indigné. Les bons sentiments ne font pas du bon cinéma. Ce qui est ironique, c’est que les gens qui n’ont pas vu The End reprochent à  C’est eux les chiens la même chose que The End l’année dernière. Pour citer Umberto Eco, « les films et les livres ont pour fonction de divertir et de consoler ». A ce niveau de mon travail, je suis toujours au niveau de la consolation…

 Baz'art : Avez vous rencontré des difficultés particulières sur ce tournage fait visiblement sur le vif, dans un chaos évident?

 Hicham Lasri: Pas spécialement, dans la mesure où le projet narratif est à la base conçu pour capturer ce chaos et même l’encourager. On avait envie de donner l’impression que les évènements sont capturés sur le vif et pour cela on a beaucoup travaillé pour brouiller les pistes et créer cette impression d’urgence et imprévisibilité. Casablanca est une ville magnifique par sa vivacité, son agressivité et parfois sa poésie donc c’est un rêve d’être là avec sa caméra pour pouvoir capturer les moments de grâce dont elle nous a fait cadeau…

 Baz'art : Vous avez refusé toute subvention de l'état pour financer votre film. Etait ce avant tout par volonté d'indépendance et de liberté créatrice?

 Hicham Lasri: C’était un choix lucide de partir faire le film en fond propre. Pour gagner du temps et pour agir en « pirate » on avait décidé avec mon producteur de ne pas suivre la voie habituelle pour financer le film qui se résume en un pèlerinage de 12 à 18 mois pour essayer d’intéresser tous les guichets et les partenaires à l’étranger. On n’avait pas peur d’avoir un film à 100% marocain comme pour The End et on misait sur la fraicheur de l’approche et la rigueur de l’écriture dramatique et stylistique pour interpeller et intéresser à l’étranger et pouvoir montrer le film. Là où le cas The End est toujours en cours, C’est eux les chiens a été plus facile à vendre pour une sortie nationale française.

Baz'art  : Le producteur de votre film est Nabil Ayouch, connu en France notamment pour Les chevaux de Dieu, qui a connu un beau succès l'an passé.   Quels sont les liens avec lui? Partagez vous avec lui les mêmes valeurs et les mêmes conceptions du cinéma?

 Hicham Lasri: Avec "C’est eux le chiens", c’est un retour au sources, car c’est Nabil Ayouch qui a produit mon premier court-métrage. Son apport sur C’est eux les chiens a été vital à la fois pour permettre au film d’exister ainsi qu’on l’accompagnant. C’est un partenariat très stimulant et fructueux. J’ai appris énormément de chose avec lui en développant des projets ensemble et j’ai hâte d’avoir un nouveau projet cinématographique commun…

 Baz'art :  Comment avez vous trouvé votre casting, et notamment Hassan Badida, assez phénoménal dans le rôle de 404?

 Hicham Lasri:Ma rencontre avec Hassan Badida date de 2006, on a tissé un rapport de fraternité très fort et il a bossé sur tous ce que j’ai fait depuis. Il était présent dans The End et il le sera dans mon prochain film The Sea Is Behind dont je viens de boucler le montage et qui traite d’homosexualité. Avec son intelligence et son élégance atypique, Hassan Badida a réussi à transcender toutes les idées, les dialogues et les situations de C’est eux les chiens grâce au magnifique abandon dont il a fait preuve en incarnant 404 !

 

Baz'art : "The end" n'avait pas trouvé de distributeur dans les salles françaises, malgré une présentation à l'ACID....avez vous été déçu par cette issue et qu'esperez vous de la sortie française de c'est eux les chiens?

 Hicham Lasri:Un film n’est pas un bien périssable. Je pense qu’il n’est pas temps pour The End de sortir en France, mais tous les jours on reçoit des marques d’intérêt pour le film pour envisager une sortie. C’est eux les chiens marque un peu plus le même sillage laissé par The End… sortir en France est une sort de Graal pour tout cinéaste étranger, j’en suis très heureux mais si c’est au film de trouver son public et ses prescripteurs…

 Baz'art :Le film doit sortir prochainement au Maroc, quelques jours après sa sortie française... Pensez vous que le film sera vu par beaucoup de vos compatriote, et  redoutez vous sa sortie dans votre partie et de l'éventuel accueil des marocains?

 Hicham Lasri: Le film a déjà été dévoilé dans trois manifestations au Maroc et l’accueil a été très chaleureux même si certains ont grincé des dents. Je n’ai pas d’inquiétude car le film, au-delà de la portée politique, joue essentiellement sur le territoire du cinéma à travers le voyage sensoriel et affectif de 404.

Baz'art : J'ai appris que vous prépariez actuellement votre prochain film à la Résidence de la Cinéfondation à Cannes. Pouvez vous en dire quelques mots sur ce projet? Est ce toujours dans la même lignée, comme vos deux premiers longs d'un cinéma explosif et  une vision politique de la société marocaine ou bien cela sera t il  totalement différent?

 Hicham Lasri: Mon projet à la Cinéfondation est un projet corrosif sur l’état du monde, sur la nouvelle guerre sainte déclenchée par Bush et comment le monde chemine tranquillement vers des croisades sociétales. C’est un projet de longue haleine qui raconte l’implosion d’un couple mixte (maroco - européen) qui va exploser suite à l’irruption d’un écrivain célèbre et traqué dans leur quotidien. Comme c’est un film qui doit être tourné entre le Maroc et l’Europe, çela risque de demander un peu de temps pour le monter.

Merci beaucoup, Hicham Lasri, de m'avoir accordé ce temps pour répondre à mes questions, et en espèrant que cette passionnante entrevue vous aura donné envie d'aller voir ce film vraiment singulier dans la production courante.


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