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Jean Charbonnel (1927-2014), gaulliste et démocrate-chrétien (1/2)

Publié le 22 février 2014 par Sylvainrakotoarison

Archétype du haut fonctionnaire au service de l’État et de la France, défenseur d’une certaine idée du gaullisme, il est devenu, par un concours de circonstances, le dépositaire d’informations secrètes sur le supposé suicide de son ami Robert Boulin. Première partie.

yartiCharbonnel02Avec Jean Charbonnel s’éteint probablement le dernier espoir pour faire la lumière sur la mystérieuse mort de Robert Boulin le 29 octobre 1979. En effet, Jean Charbonnel vient de disparaître à 86 ans ce jeudi 20 février 2014 à Paris. Il fut avant tout un gaulliste loyal, dit de gauche, qui a eu écho de certaines révélations.

Des débuts prometteurs

Né le 22 avril 1927, l’enfance à Fontainebleau, descendant d’une famille nantaise qui a été exterminée pendant la Révolution en 1793 sauf un garçon qui s’est réfugié à Tulle, Jean Charbonnel a été ce qu’on peut appeler un très brillant étudiant. Élève du Lycée Henri-IV puis du Lycée Louis-le-Grand, puis de l’École normale, il fut reçu agrégé d’histoire et entra à l’ENA à l’âge de 26 ans, ce qui lui permit par la suite d’être conseiller référendaire à la Cour des Comptes en 1962. Il aurait pu intégrer l’Inspection des Finances, mais la Cour des Comptes lui permettait d’avoir un peu plus de temps par ailleurs, pour se consacrer à d’autres activités, d’historien par exemple.

Avant d’avoir eu l’idée d’entrer à l’ENA, il avait commencé une thèse sur "le diocèse de Paris du Concordat à la Commune", encouragé par René Rémond, mais cela l’a ennuyé au bout de deux ans. Parmi ses camarades à Louis-le-Grand et l’ENA, celui qui allait devenir le Ministre des Affaires étrangères dans la première cohabitation, Jean-Bernard Raimond. Robert Poujade (futur ministre) était également un de ses camarades, et comme lui, très proche de Jacques Chaban-Delmas lorsque ce dernier fut à Matignon.

Le traumatisme de 1940

Jean Charbonnel fut traumatisé par la Débâcle en 1940. Il avait 13 ans, n’avait plus ses parents, a vu la France s’effondrer, un camarade de lycée tué à 15 mètres de lui, deux de ses meilleurs amis pendus à Tulle en été 1944 : « On finit par me dire que d’une certaine manière, je n’en suis pas sorti. Je ne veux pas outrer la comparaison, mais lorsque Barrès dit qu’il n’a jamais pu oublier l’arrivée de l’infanterie prussienne à Charmes, moi, je ne peux pas avoir oublié le premier uniforme vert que j’ai vu lorsque je suis revenu, après septembre 1940, la défaite et la suite. ».

Une double appartenance politique

Le maître de khâgne de Jean Charbonnel fut le philosophe Étienne Borne : « En 1946, j’étais parfaitement à l’aise au Mouvement républicain populaire (MRP), parce que j’étais à la fois démocrate et catholique pratiquant. J’étais, en outre, poussé dans ce sens par mon maître de khâgne, Étienne Borne, qui a eu une très forte influence sur toute une génération et qui m’avait encouragé dans ce choix. ».

Un des professeurs de l’École normale proposa à Jean Charbonnel d’aller discuter avec son ami Georges Bidault en 1947, qui lui dit : « Mon cher ami, je suis très heureux de votre visite parce que je vais vous dire ce qui m’est arrivé. Comme vous, après l’agrégation d’histoire, j’ai voulu faire une grande thèse sur les gabelles sous l’Ancien régime, un sujet important ; j’ai été aux Archives et j’ai demandé qu’on me rassemble quelques documents que j’aurais à consulter. Ca a rempli une pièce ! Quand j’ai vu ça, j’ai pris ma canne et mon chapeau et je suis allé fonder le MRP ! ».

Démocrate-chrétien donc, à l’instar de Maurice Schumann, Louis Terrenoire et d’Edmond Michelet, Jean Charbonnel fut attiré par l’action du Général De Gaulle en faveur de la France, qu’il voyait en sauveur. Lorsqu’il a dû choisir, il quitta le MRP en 1947 pour rejoindre le RPF puis, après 1958, des mouvements de gaullistes de gauche comme l’UDT, puis plus classiquement l’UDR et le RPR. Entre 1959 et 1962, il travailla comme conseiller technique au cabinet de Bernard Chenot, Ministre de la Santé publique, puis Ministre de la Justice, avant de s’engager dans la vie politique : « Bernard Chenot : c’est ce grand juriste [qui devint par la suite Vice-Président du Conseil d’État] qui m’a vraiment appris ce qu’est l’État, c’est-à-dire le sens de l’intérêt général. ».

Il avait été recruté par le ministre Jacques Soustelle (également normalien) qui cherchait un auditeur à la Cour des Comptes qui fût gaulliste pour la création d’un département au Sahara. De cette première mission en Algérie en fin 1958, Jean Charbonnel comprit vite que l’Algérie ne pourrait pas rester française, et s’est battu résolument contre l’OAS : « J’avais reçu ma condamnation à mort, avec le numéro de la cellule où je serais enfermé en attendant d’être exécuté… J’ai été victime d’un attentat qui a échoué. Moi-même, je me suis battu pendant six mois en apportant des aides aux équipes qui se battaient sur le terrain et qui eurent beaucoup de mort. Ca a donc été une vraie guerre civile. (…) Dans ce combat, j’ai connu Sanguinetti qui n’hésitait pas à utiliser les services de truands. On a employé des truands ! ».
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Jean Charbonnel, à la fin de sa vie (janvier 2012), savait être franc en reparlant de cette période entre 1958 et 1962. De Gaulle lui avait permis la double appartenance gaulliste et démocrate-chrétienne, ce qu’il fit donc en rejoignant à la fois l’UNR et le parti formé par Georges Bidault, jusqu’au choix de l’Algérie française de Georges Bidault qu’il ne pouvait alors plus suivre : « Cela a d’ailleurs été dramatique parce que c’est un homme que j’aimais beaucoup, le seul homme qui ne dormait plus après Diên Biên Phu, parce qu’il était conscient de ses responsabilités. Je pense au contraire à René Pleven, dont j’ai été le collègue au gouvernement (qui était lui-même très proche de la démocratie chrétienne dont il avait seulement rejeté l’aspect clérical) : jamais Pleven n’a été très perturbé par les suites de ses politiques en Indochine et en Europe ! Je fais cette comparaison simplement, c’est une réflexion personnelle. ».

L’action politique

Jean Charbonnel fut élu pour la première fois à l’Assemblée Nationale en mars 1962 comme député de Corrèze, dans une terre de mission, et son parcours électoral de parlementaire fut très chaotique, perdant en mars 1967 sa circonscription (face à Robert Dumas, l’avocat et ami de François Mitterrand), la reconquérant en juin 1968 et en mars 1973, la reperdant en mars 1978, et en juin 1981, la reprenant en mars 1986 (à la proportionnelle) et en juin 1988, puis, en se faisant de nouveau battre en mars 1993 (face à un candidat RPR) et en juin 1997. Il présida la commission des finances de l’Assemblée Nationale du 6 avril 1971 au 5 avril 1972.

Jean Charbonnel fut appelé deux fois au gouvernement, d’abord dans le troisième gouvernement de Georges Pompidou comme Secrétaire d’État chargé de la Coopération du 8 janvier 1966 au 1er avril 1967 (Il y avait un second Secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Jean de Broglie ; Georges Pompidou lui avait laissé le choix entre la Coopération, travaillant avec Jacques Foccart et Maurice Couve de Murville, et le Commerce extérieur, travaillant avec Michel Debré), puis dans les deux premiers gouvernements de Pierre Messmer comme Ministre du Développement industriel et scientifique du 6 juillet 1972 au 27 février 1974, fonctions qu’occupa par la suite Jean-Pierre Chevènement entre 1981 et 1983.

La réunion de trois ministères (en fait), l’Industrie, l’Énergie et la Recherche, fut essentielle pour l’avenir technologique de la France : « Je crois que ce qui a été majeur, c’était la réunion de ces trois entités. J’ai écrit que c’est elle qui a permis à la fois Ariane et le plan électronucléaire parce qu’il y avait eu ainsi un contact entre les scientifiques et les ingénieurs, les normaliens et les polytechniciens… » et Georges Pompidou l’avait rassuré sur son profil : « D’abord, les historiens, ça passe avant tout, sauf les philosophes. Eh bien, c’est précisément pour ça que je vous ai nommé, parce qu’il faut un littéraire pour faire obéir tous ces scientifiques. ».

L’origine de la réunion des trois ministères ne provenait pourtant pas d’une réflexion intellectuelle très poussée : « Il s’agissait de donner un lot de consolation à un homme que Pompidou aimait beaucoup, son ancien directeur de cabinet François-Xavier Ortoli, qu’il fallait faire partir de la rue de Rivoli pour permettre à Valéry Giscard d’Estaing de retrouver le sacro-saint Ministère des Finances, comme prix de son ralliement à la candidature présidentielle de Pompidou. On a donc constitué ce ministère qui était très dur, même si Jean-Marcel Jeanneney avait déjà fait du bon travail à l’Industrie dans le cabinet Debré. Jean-Marcel Jeanneney était, vous le savez, un esprit de première qualité. ».

Localement, il fut conseiller général à Brive-la-Gaillarde de 1964 à 1988 et il fut élu maire de Brive-la-Gaillarde en fin 1966 (sur une annulation) et fut réélu jusqu’en juin 1995 où il faut battu par un candidat RPR (comme aux législatives de 1993). Brive était la ville d’Edmond Michelet, lui aussi démocrate-chrétien et gaulliste, personnalité qui a fait l’objet d’une biographie en 1987 (éd. Beauchesne) parmi les neuf livres de Jean Charbonnel. À partir de 1988, il y avait limitation à deux mandats, Jean Charbonnel abandonna le conseil général. Pour ses mandats locaux, il s’y consacrait trois jours par semaine : « Toutes les fins de semaines, et je voyageais concomitamment avec un certain François Hollande qui allait à Tulle. Il n’était pas encore maire, il l’est devenu par la suite, mais il était déjà député. On bavardait… ».

Une certaine idée du gaullisme

Son positionnement politique (gaulliste de gauche) le mit de plus en plus mal à l’aise dans le mouvement gaulliste (dont il avait pris part à la direction entre 1968 et 1971 comme secrétaire général adjoint de l’UDR), surtout à partir de la conquête de l’appareil gaulliste en décembre 1974 par Jacques Chirac, député comme lui de la Corrèze.

Il a compris à partir de 1973 que la maladie de Georges Pompidou l’a empêché de maintenir au sein du mouvement gaulliste de hommes de progrès (en juillet 1972, Georges Pompidou avait tenu à saluer au premier conseil des ministres du nouveau gouvernement les hommes de progrès en le citant ainsi que Georges Gorse et Edgar Faure). Un an après le départ de Jacques Chaban-Delmas de Matignon, la droite avait réussi à s’emparer de l’appareil gaulliste, mais Michel Debré avait conseillé à Jean Charbonnel de rester au gouvernement : « Restez, pour qu’il y ait au moins un gaulliste dans ce gouvernement ! ».

La droitisation du gaullisme dans les années 1970 a beaucoup réduit le gaullisme selon lui : « Pour moi, le gaullisme, c’est à la fois une histoire, une synthèse et une méthode. Ces trois éléments doivent être réunis, et c’est ce qui fait que je me suis éloigné de Jacques Chirac et ai exprimé des réserves à l’égard de Nicolas Sarkozy qui ne les ont pas gardés. ». Et d’ajouter : « Nathalie Kosciusko-Morizet affirmait l’autre jour : "Le gaullisme, c’est la droite." Cela n’a aucun sens pour moi. En réalité, il y a des deux traditions dans les sources du gaullisme, et il faut tenir compte des deux, il faut garder les deux bouts de la chaîne. Je suis, pour ma part, plutôt vu comme un homme de gauche, mais, en fait, je suis plutôt démocrate-chrétien du centre gauche qui n’accepte pas la droitisation de ce que fut le gaullisme politique. ».

Cette conception du gaullisme allait à l’encontre de la thèse des trois droites développée par René Rémond (son maître) pour qui le gaullisme s’apparenterait au bonapartisme. Jean Charbonnel se sentait démocrate-chrétien porté vers le gaullisme tandis que René Rémond était démocrate-chrétien porté vers le centre de Jean Lecanuet. Jean Charbonnel s’opposait à réduire le gaullisme sur de la gestuelle gaullienne (comme Dominique de Villepin) ou à une pratique bonapartiste (comme le soutenait Philippe Séguin). Enfin, pour Jean Charbonnel, le gaullisme n’est absolument pas ni souverainiste, ni nationaliste, mais patriotique.

Dans l’article suivant, j’évoquerai plus particulièrement l’affaire Boulin.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 février 2014)
http://www.rakotoarison.eu

La plupart des citations de Jean Charbonnel datent de janvier 2012 et proviennent de l’article "Entretien avec Jean Charbonnel" par Anne Dulphy et Christine Manigand, "Histoire et Politique, culture, société", n°17 de mai-août 2012.


Pour aller plus loin :
De Gaulle.
Le gaullisme politique.
Edmond Michelet.
Georges Pompidou.
Pierre Messmer.
Robert Boulin.
Jacques Chaban-Delmas.
Valéry Giscard d’Estaing.
Jacques Chirac.
Edgar Faure.
Jean Lecanuet.
Étienne Borne.
Jean Foyer.
Michel Debré.
Jean-Marcel Jeanneney.
Olivier Guichard.
Alain Peyrefitte.
Roger Galley.
yartiCharbonnel01
http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jean-charbonnel-1927-2014-148390




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