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Marguerite Duras, Le Square

Par Eric Bonnargent
La parole à double-tranchant

Zoé Balthus

Marguerite Duras, Le Square Les éditions Gallimard publièrent en 1955 Le Square de Marguerite Duras, un roman entièrement dialogué, et presque aussitôt porté à la scène (il est en ce moment superbement interprété au Théâtre de l’Atelier à Paris, dans une mise en scène de Didier Bezace,jusqu’au 9 mars 2014) mais bêtementaccueilli par quelques critiques de l’époque.
« C’est l’âme des simples vue par la NRF » avait asséné un critique du Figaro. De fait, le dialogue se noue entre une jeune bonne à tout faire et un homme mûr, voyageur de commerce. Elle, s’accroche à son espoir. Lui, n’en a plus depuis longtemps.

L’échange, qui se déroule tout entier dans un square, est certes d’un abord simple et naïf. Il est assurément existentiel, parfois absurde et peut aisément s’apparenter au théâtre de Samuel Beckett, comme déjà Raymond Queneau l’avait noté à sa lecture : 
« Il y a chez Marguerite Duras un souci de renouvellement de son art qui est peu commun chez les femmes écrivains. Peut-être a-t-elle été influencée par Compton-Burnett ; on pense aussi à certaines tendances du théâtre contemporain (Beckett, Ionesco et même Tardieu) mais ce sont moins des influences proprement dites que des prétextes à la recherche de sa propre originalité. »
La version radiophonique du texte avait d'ailleurs été saluée par Beckett, en personne. Dans un entretien avec Claude Sarraute publié dans Le Monde en 1956, Duras s’était cependant défendue d’avoir voulu écrire une pièce de théâtre. Elle soulignait n’avoir eu aucune visée inscrite dans un genre. Et s’il fallait une étiquette, c’était en somme celle du roman qui s’était imposée à elle d’emblée et qu’elle avait par instinct conservée. 

« Ai-je voulu faire une pièce de théâtre en écrivantLe Square? Non. Je n'ai voulu ni faire une pièce de théâtre ni, à vrai dire, un roman. Si « roman » figure sous le titre du livre, c'est par étourderie de ma part, j'ai oublié de le signaler à l'éditeur. Et puis des critiques ont dit qu'il s'agissait-là de théâtre, qu'il ne fallait pas s'y tromper. »
C’était un pur et simple dialogue qui s’était noué dans son esprit, avant de restituer sa forme originale sur le papier. Comment s’en étonner à vrai dire ? La pensée de Duras ne se tait pas, ignore le silence, même les silences causent. Parole singulière, en flux continu, toute son œuvre dit soi à l’autre, l’autre à soi, soi à soi, l’autre à l’autre. C'est une œuvre-voix où le langage a lieu D’aucuns ont reproché que « la bonne duSquarene parle pas naturellement », s’était souvenue à l'époque Duras avant de vivement arguer : « bien entendu qu’elle ne parle pas naturellement puisque je la fais parler comme elle parlerait si elle pouvait le faire. Le réalisme ne m’intéresse en rien. Il a été cerné de tous les côtés. C’est terminé. » Le Square est, en l'occurrence, un jaillissement de voix, lourdes de détresse que Duras aura données à écouter avec attention. Au moment de son adaptation au théâtre en 1956, l'écrivain expliquera que  « la jeune fille n'a pas du tout commencé à vivre. d'ailleurs elle le crie, elle le proclame tout au long du livre : elle n'est rien, elle n'existe pas. Cette jeune fille, qui n'est personne, ne fait qu'exprimer un sentiment général d'une attente insupportable qui ne laisse aucune marge au moindre plaisir de vivre, à la moindre liberté ».
La rencontre entre la petite servante et le voyageur de commerce est de celles qui paraissent fortuites et qui, bien entendu, ne le sont pas dès lors qu'elles font basculer les existences, qu'elles détournent les chemins, qu'elles espèrent le destin. Ces deux individus là ne s’expriment pas comme d’autres, tant d’autres ne s’expriment ni ainsi ni jamais. Aussi leur discours est inouï, savoureux, pathétique, doux-amer.

Leur face-à-face est infiniment sensible, d’une bienveillance réciproque, immédiate, instinctive. La courtoisie qu'ils se manifestent pour se questionner l'un l'autre comme des intimes et se répondre avec étonnante franchise est amplement exagérée. Cet excès de politesse construit surtout le pont les autorisant à passer outre les règles de bienséance afin d'aborder l'essentiel au plus vite, sans perte de temps. Tous deux sont en état d'urgence, urgence que le flux incessant de paroles trahit. Il y a urgence à dire le désespoir, à combler le silence et le vide, à rompre avec la solitude, urgence à appeler le secours de l'autre. Et bien que la jeune fille évoque à plusieurs reprises leur échange comme un banal bavardage, il n'en est rien. Il ne s'agit pas d'une logorrhée inepte, vide de sens. Au contraire, ce que ces deux inconnus livrent l’un à l’autre est l’essence même de leur existence, justement bien vidée de sens, elle. Ce dont ils souffrent et qui les réunit.

Les mots eux, comme des gestes ôtent les vêtements, les dévoilent. Les paroles les mettent à nu et les abandonnent comme des nourrissons, dans toute la vulnérabilité de leur condition, sur les marches d’une église ou sur le banc d’un square.  « Nous sommes les derniers des derniers », dit la jeune fille, désolée. « Il en faut », réplique-t-il, résigné, avant de confirmer, « nous sommes abandonnés ». Maurice Blanchot avait consacré au Square l’une de ses célèbres Recherches qu’il avait publiée, sous le titre La douleur du dialogue, dans la Nouvelle NRF en mars 1956, et dans laquelle il relevait qu’« il faut être le dos au mur pour commencer de parler avec quelqu’un ». Ces deux solitudes extrêmes, chacune acculée à chercher la parole de l’autre, se sont vite reconnues dans la détresse émanant d’abord du langage des corps. La jeune femme et l’homme se sont abordés d’emblée avec une curiosité exacerbée,- pareille à celle qu'éprouvent les êtres vivant aux antipodes -, et s'attachèrent bientôt à ramener l’autre sur sa propre rive avec une infinie délicatesse, enrobée d'une politesse extraordinairement outrée.  

A l’écoute du moindre mot, du moindre souffle, attentif au moindre geste de l'autre, ils se sont mis à croiser leurs points de vue avec respect, mais non sans quelque maladresse, puis chacun affirmant un désir ardent de comprendre et d’aider l’autre, tout en restant fermement campé sur ses propres positions. 

« Il faut que je reste là à y penser tout le temps, de toutes mes forces, sans cela je sais que je n’y arriverais pas. » lui explique-t-elle. Il s’agit de s’en sortir. Ce n’est pas rien, ils ne discutent pas de n’importe quoi ces inconnus au détour du petit square. Entre eux, ce fut aussitôt une question de vie et de mort. Ne s'est-elle pas inquiétée de savoir tout de suite s'il mangeait bien tous les jours ? 

L’un comme l’autre avait fait montre bien vite d’une confiance époustouflante d’où était née l’envie de poursuivre au plus intime la parole qui ressemblait à la survie-même. La voix de l’autre pour planche de salut ? Comment savoir ? Peut-être l'enfer au contraire, c'est un risque à prendre quand il n'y a plus rien que la perte en jeu.

La demoiselle, sous ses airs naïfs, fait valoir qu’elle n’est pas dupe et qu’en sa qualité de femme, elle demeure plus misérable que le plus misérable des hommes qui lui fait face dans ce square. « Vous ne pouvez pas le savoir, Monsieur, car si peu que vous soyez, vous êtes quand même à votre façon, donc vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que de n’être rien », lui déclare-t-elle, avec un aplomb peu commun pour une jeune fille de son âge.

Elle n’a pas le loisir ni le pouvoir de s’évader ou fuir sa condition, il lui faut briser nettes ses chaînes et les troquer contre un anneau qui, a priori, promet d’être plus léger. Le mariage constitue pour elle la seule issue possible au changement d’état, autrement dit afin de s’extraire de sa condition, de passer de son état de « bonne à tout faire » à celui de femme au foyer. Seul idéal qui lui est autorisé.

«  Mon état n’est pas un état qui puisse durer. Il est dans sa nature de se terminer tôt ou tard. J’attends de me marier. Et dès que je le serai, c’en sera fini pour moi de cet état. »
La perspective reste courte et étroite. Pourtant, elle s’accroche de toutes ses forces, à cet espoir, le seul qui rythme son existence, guide sa pensée et ses pas jusqu’au bal du samedi soir, sa danse sur la piste. Et là, chaque semaine, entre les bras d'un cavalier elle espère cette voix qui formulera la demande en mariage, ce sésame annonçant enfin sa libération. Elle s'en est convaincue. Cela devra se passer ainsi. 
De fil en aiguille, de parole vraie en parole vraie, l’échange vire aux confessions subtiles, d’ordre de plus en plus tragique aussi. Ils s’excusent, sans cesse, chacun à tour de rôle, de ne pas mentir ni dans leurs questions, ni dans les réponses, d’asséner des vérités qui en général se taisent. Elles sont de celles qui dérangent, font rougir, et même frémir.
« […] si une fois, nourri l’on commençait à penser à son prochain repas, ce serait à devenir fou.   
   -  Oui, Monsieur, sans doute, mais voyez-vous, d’aller de ville en ville, comme ça, sans autre compagnie que cette valise, moi, c’est ça qui me rendrait folle.
     -  On n’est pas toujours seul, je vous ferai remarquer, seul à devenir fou, non. On est sur des bateaux, dans des trains, on voit, on écoute. Et, ma foi, si l’occasion de devenir fou se présente, on peut se faire à l'éviter. 
    -  Mais, arriver à me faire une raison de tout à quoi cela me servirait-il, puisque ce que je veux, c’est en sortir et que vous, Monsieur, cela ne vous sert qu’à toujours trouver de nouvelles raisons pour ne pas en sortir ? »
A ce petit jeu de la vérité spontanée, incapables de se mentir soi-même, ils s’attachent vite l’un à l’autre. Lui tente d’amener la jeune fille à comprendre que son espoir est vain et qu’elle ferait mieux de claquer la porte de ses patrons et de prendre le risque du voyage. Elle, au contraire, veut lui faire entendre que le voyage ne vaut qu’à s’étourdir et oublier qu’il a perdu tout espoir de poser ses valises pour de bon.  Elle l’écoute attentivement évoquer l’angoisse qui le saisit parfois, le drame de la solitude qui l'étouffe si souvent mais aussi « l’autre peur, Mademoiselle, celle de mourir sans que personne s’en aperçoive, je trouve qu’elle peut devenir à la longue une raison de se réjouir de son sort. Lorsque l'on sait que sa mort ne fera souffrir personne, pas même un petit chien, je trouve qu’elle allège de beaucoup de son poids ». A ces mots, la jeune femme bondit d'horreur. La perspective de n’être un jour regrettée de personne lui est affreusement insupportable. L'échec absolu d'une vie, à ses yeux.
 « Et j’ai déjà vingt ans d’il y a quinze jours. Mais on me pleurera un jour. J’ai de l’espoir. Ce n’est pas possible autrement. »
Le voyageur de commerce lui confia aussi avoirsongé à disparaître, le désir d'en finir une bonne fois pour toutes, évoquant pudiquement le suicide. La petite bonne, elle, lui avoue avoir connu des envies de meurtre. Chacun résiste encore à ses pulsions auto-destructrices avouées à mots couverts mais sans plus rien dissimuler du vide qui les torture et les exile.  Elle veut pourtant encore croire qu'elle peut être comblée. Pour elle, cette lumière de miel dans la ville étrangère qui avait une fois bouleversé de bonheur le voyageur, c’était indéniablement l'expression de l'espoir qui l'avait submergé alors puis sauvé un temps sans doute.

« [...]Une force considérable m'est montée à la tête, dont je ne savais que faire.
- Une force qui fait souffrir ?
- Peut-être oui, qui fait souffrir aussi parce rien ne paraît en mesure de l'assouvir.
- Cela est l'espoir, je crois bien, Monsieur.  
- Oui, cela est l'espoir, je le sais. Cela est quand même l'espoir. Et de quoi ? de rien. L'espoir de l'espoir.
- Monsieur, s'il n'y avait que des gens comme vous, nous n'y arriverions jamais. »

Marguerite Duras, Le Square Le Square, in Duras - Romans, cinéma, théâtre, un parcours 1943 -1993, Gallimard, Coll. Quarto, 33,50 €

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