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Pérégrinations portègnes - Roberto Arlt – Eaux-fortes de Buenos Aires (Asphalte, 2014 – trad. Antonia Garcia Castro) par Matthieu Hervé

Par Fric Frac Club
Pérégrinations portègnes - Roberto Arlt – Eaux-fortes de Buenos Aires (Asphalte, 2014 – trad. Antonia Garcia Castro) par Matthieu Hervé Pérégrinations portègnes - Roberto Arlt – Eaux-fortes de Buenos Aires (Asphalte, 2014 – trad. Antonia Garcia Castro) par Matthieu Hervé Ecrites entre 1928 et 1933, les Eaux-fortes de Buenos Aires sont des chroniques, des instantanés de la ville, alors publiés dans le journal El Mundo. Les éditions Asphalte n'en propose ici qu'une brève sélection, puisqu'en sont parus plusieurs par semaine durant toute cette période. Véritable graphomane, reporter du quotidien et observateur universel, il a régulièrement écrit pour la presse, toute sa courte existence, sur des sujets aussi divers que le marché intérieur, la guerre imminente en Europe, les dernières sorties cinéma, les luttes ouvrières, le football, l'ésotérisme et la magie noire, et évidemment la littérature, dont on pourra lire quelques échantillons ici-même. Roberto Arlt fut un arpenteur passionné de Buenos Aires, il en rapporte ici des évocations précises, le bouillonnement des rues, les nuances des conversations de quartier, mais aussi des portraits, des situations absurdes, des détails éloquents (par exemple la signification des chaises en bois, partout présentes sur les trottoirs), des réflexions politiques ou urbaines, élaborant ainsi une sorte de kaléidoscope portègne. Les textes semblent écrits dans l'urgence, ils sont vifs et acides. Ils semblent souvent se perdre en digressions, complètement assumées, improvisant son sujet à mesure qu'il l'écrit. Arlt sait dresser comme personne le portrait d'une argentine alors en crise, découvrir dans une conversation de café les symptômes d'un malaise sociale. Il s'autorise à parler de tout. Chaque détail peut être vecteur d'une réflexion plus vaste, d'une description ironique ou d'un coup de gueule. Son style est, pour reprendre les termes de Vargas Llosa à son égard, crapuleux, énergique, sans concession. Une langue parlée, pleine d'argot, une langue vivante, en mouvement, qui doit pour lui être celle de la littérature.

Arlt n'est pas spécialement un écrivain engagé, sa vision des choses est moins politique que sociale. À travers ses chroniques il essaie de repérer les changements en cours dans sa ville, ou de saisir les traces d'un passé appelé à disparaître. Ainsi on peut passer de considérations sur les travaux engagés dans la rue principale de Buenos Aires, à des réflexions évasives sur l'existence discrète de magasin de poupées. Ses chroniques sont des billets d'humeurs, les réactions à chaud de ce dont il est témoin au quotidien. Il peut être très critique. On peut s'étonner parfois même de sa méchanceté, du mépris qu'il affiche pour certains de ses sujets, tranchant brutalement avec la générosité dont il fait preuve sur d'autres aspects de Buenos Aires et de ses habitants. Ses coups de gueule vont souvent vers des commerçants ou des fonctionnaires, en tout cas des habitants portègnes enclins à profiter ou à porter ce nouveau système, des habitants cyniques et individualistes, dont il dresse un portrait bourré de sarcasmes, et plutôt très drôle. Sa tendresse va vers des êtres d'un autre temps, à des manières de vivre qui s'opposent parfois, par leur immobilisme, à la de modernisation à l'œuvre dans le Buenos Aires de ces années-là. Aux adeptes de la vie contemplative, aux marginaux, aux feignants, aux joueurs, les voleurs, les vagabond, aux amoureux aussi, en fait à tous ceux qui semblent, de par leur inertie, conservé en eux l'esprit de Buenos Aires. Ce sont ses chroniques les plus touchantes. Enfin parfois, son regard s'arrête sur une curiosité, un espace ou un objet, des grues abandonnées, les maisons inachevées, qui portent en eux les marques sensibles d'une ville en crise.

On peut souvent lire qu'Arlt est un écrivain de la ville. Il est né et il est mort à Buenos Aires, il l'avait dans le sang. Il savait en parcourir les moindres strates. Evidemment parcourues par les thèmes récurrents de son œuvre, comme la ville inhumaine, l'aliénation, ou son attachement aux marginaux de toutes sortes, ses chroniques, qui furent un vrai succès public, en témoignent les nombreux courriers de lecteurs dont il se fait aussi l'écho, ses chroniques donc reconstituent la mosaïque dense d'un territoire en pleine mutation. Enfin, esquissées en vitesse, dans des gestes énergiques, elles donnent aussi au lecteur l'impression de l'accompagner dans ses déambulations, de courir les rues avec lui, dans ce tumulte d'images et d'impressions, de troquets colorés et de tango, de soleil lourd et de sieste paresseuse, d'une Buenos Aires que l'on peut encore rêver.

------ Chef de projet web dans une agence parisienne, passionné depuis longtemps par l'écriture et influencé par Bolaño et Krasznahorkai, Matthieu Hervé écrits des textes de fiction et des notes de lectures que l'on peut retrouver nerval.fr ou sur son site Nocturama. Vous pouvez aussi le retrouver sur Facebook et @nocturama_fr sur Twitter.

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