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Samuel Beckett, Fin de partie

Publié le 17 mars 2014 par Eric Bonnargent
L'impossible tas
Céline Righi

Samuel Beckett, Fin de partie

Fin de partie, Mise en scène Eric Sanjou. Photo Patrick Moll

Est-ce la fin du début ou le début de la fin ? Voilà une partie qui semble bien mal... partie. Hamm toussant et grognant, le visage recouvert, étouffant sous un linge maculé, suaire souillé de sang. Vissé à son fauteuil, il ne peut se lever et la cécité le cloître dans une nuit infinie. Il ne reste que colère et douleur de se sentir exister dans un monde immonde. Il ne reste que les cris et les ordres donnés à son Clov, souffre-douleur, pauvre valet de paille au dos tout cabossé. Celui-là ne peut pas s'asseoir ni bien se redresser. Pour aller scruter par deux petites fenêtres un horizon sans promesses, Clov traîne son escabeau comme il traîne sa carcasse qui ne veut plus de lui. Il trottine péniblement jusqu'aux deux poubelles dans lesquelles Nagg et Nell, les géniteurs de Hamm, pourrissent, en attendant leur bouillie. Tronçonnés, mutilés. Leurs bras sont des moignons. Hamm est un roi sans couronne, destiné à l'échec, maître de l'univers frappé par l'impuissance, prisonnier dans sa chair, incarcéré vivant dans un lieu ou plutôt un non-lieu fait de "vieux murs" et de "briques creuses" dans lequel il s'épuise avec un désespoir comique à s'imposer comme centre :

HAMM. - Ramène-moi à ma place. ( Clov ramène le fauteuil à sa place, l'arrête. ) C'est là ma place ?

CLOV. - Oui, ta place est là.
HAMM. - Je suis bien au centre ?
CLOV. - Je vais mesurer.
HAMM. - À peu près ! À peu près !
CLOV. - Là.
HAMM. - Je suis à peu près au centre ?
CLOV. - Il me semble.
HAMM. - Il te semble ! Mets-moi bien au centre !
CLOV. - Je vais chercher la chaîne.
HAMM. - À vue de nez ! À vue de nez ! ( Clov déplace insensiblement le fauteuil. ) Bien au centre !
CLOV. - Là.

( Un temps )
HAMM. - Je me sens un peu trop sur la gauche. ( Clov déplace insensiblement le fauteuil. Un temps. ) Maintenant je me sens un peu trop sur la droite. ( Même jeu.) Je me sens un peu trop en avant. ( Même jeu.) Maintenant je me sens un peu trop en arrière. ( Même jeu. ) Ne reste pas là ( derrière le fauteuil ), tu me fais peur.
Obsédé par la centralité, Hamm est surtout le centre de nulle part. Par l'évocation du souvenir, il tente son sauvetage en jetant quelques balises dans une mémoire lointaine où subsiste encore un peu de poésie afin de recouvrer la douceur perdue des jours d'avant "ça". Il s'abandonne alors à longs monologues souvent décousus puis vainement rapiécés qui le font apparaître à certains instants comme un Hamm-let engagé dans de pénibles soliloques.

HAMM. - C'est nous qui nous remercions. ( Un temps. Clov va à la porte.) Encore une chose. ( Clov s'arrête. ) Une dernière grââce. ( Clov sort. ) Cache-moi sous le drap. ( Un temps long.) Non ? Bon. ( ... ) Instants nuls, toujours nuls, mais qui font le compte, que le compte y est, et l'histoire est close. ( Un temps. Ton de narrateur. ) S'il pouvait avoir son petit avec lui...( Un temps. ) C'était l'instant que j'attendais. ( Un temps. ) Vous ne voulez pas l'abandonner ? Vous voulez qu'il grandisse pendant que vous, vous rapetissez ?

Géniteurs au rebut, tyran paralytique, serviteur bancal, tous les voilà piégés dans ce refuge-prison qui empeste la mort sans qu'il y ait pourtant l'ombre d'un seul cadavre. Piégés comme ce rongeur qui vit dans la cuisine : " Si je ne tue pas ce rat, il va mourir." explique Clov. Affirmation absurde et comique frappée par l'illogisme ? Non : mieux vaut en finir vite plutôt que de partir d'une mort naturelle qui pourrait de surcroît être une mort lente.

Eux ne peuvent pas finir. Ils ne peuvent pas mourir. Ardemment le souhaitant mais pourtant hésitant à...
HAMM : - Assez, il est temps que cela finisse, dans le refuge aussi. ( Un temps.) Et cependant j'hésite, j'hésite à...à finir. Oui, c'est bien ça, il est temps que cela finisse et cependant j'hésite encore à - ( bâillements) - finir.

Alors comme on peut, on passe le temps sur cette "planète" à l'air vicié régie par de drôles de lois : souffrance, solitude, ennui, immobilité et lente décomposition des corps. Règles cruelles d'un jeu, d'une partie interminable qui emmène progressivement vers la disparition de toutes choses. Même le langage se disloque et se fait mécanique. Les mots sont des coquilles évidées de leur sens. On ne communique plus. Les banalités s'ajoutent à l'absence d'informations. On assiste à une véritable déconstruction de la langue qui s'étale en  logorrhées pour atteindre parfois la raréfaction du propos. On s'agite, on pantomime, on réitère les sempiternelles questions : "Ce n'est pas l'heure de mon calmant ?" Les silences ( Un temps ) hachent les propositions ; le  discours est passé à la moulinette. Dans ce huis clos aux allures d'infini, le lecteur / spectateur est aux prises avec un scénario sybillin grouillant d'oppositions et de symétries ( deux poubelles, deux fenêtres...) Il faut assister à une représentation de Fin de partie pour découvrir une action et des mimiques scéniques sans cesse imprégnées par le motif de la circularité : on monte, on démonte, on fait, on défait, on va et on vient sur des trajectoires toujours identiques. En réalité chaque instant de la pièce pourrait être déplacé sans qu'en soit altérée la signification puisque l'intrigue est quasi inextistante.

Au fur et à mesure que se déroule cette tragi-comédie humaine s'épuisent les raisons de vivre. Sur la scène-échiquier, les jeux sont faits. Hamm constate peu à peu sa défaite ; il n'y a plus personne pour lui donner la réplique. Nell est morte, Nagg ne parle plus et Clov oppose à son maître une résistance silencieuse et l'imminence d'un départ. Abandonné, Hamm à son tour abandonne la partie, ne gardant que son "vieux linge" avec lequel il va de nouveau recouvrir son visage. Quand on sait que Beckett était devenu  joueur d'échecs chevronné grâce à son ami Marcel Duchamp, on ne peut s'empêcher de songer au  fameux "Endgame" ( Fin de partie ), cet instant du jeu où le roi peut seul encore jouer mais de façon très limitée.
Ce que Beckett interroge tout au long de cette pièce magistrale, c'est la condition tragique et grotesque de l'être humain, pantin ou simulacre de lui-même, qui n'en finit pas de jouer et de s'épuiser dans ses relations ( père-fils, roi-bouffon, maître-serviteur ). On y lit aussi le doute et l'instabilité provoqués par le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale : est-il encore possible de croire à l'harmonie et à la présence du sens dans un monde qui fut ravagé par les abominations que l'on sait ? 
Fin de partie se pose donc comme le tableau sombre d'une humanité dérisoire condamnée à une existence absurde. Tableau sombre, certes, mais toujours perforé par un rire qui crée des interstices de lumière.


Samuel Beckett, Fin de partie, Éditions de Minuit, 1993.



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