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La femme à la tête de chou (déliquescence d’un couple et implosion d’une famille à Taipei)

Par Borokoff

A propos de Les Chiens errants de Tsai Ming-liang ★★★☆☆

Les Chiens errants de Tsai Ming-liang - Borokoff / Blog de critique cinéma

Aux alentours de Taipei, un père et ses deux enfants errent, entre misère et solitude, galère et petits boulots, espoir et sentiment d’abandon. Mais la rage et l’amertume du père prennent peu à peu le pas sur ses efforts désespérés pour maintenir sa famille à flot et lui offrir des conditions de vie précaires certes mais dignes et respectables…

Il y a plusieurs films dans Les chiens errants (mauvaise traduction du titre original Jia You qui veut dire Rencontres), plusieurs grilles d’entrée, plusieurs niveaux de lecture, d’interprétations, etc…

Lee Kang-sheng, Shi Chen - Les Chiens errants de Tsai Ming-liang - Borokoff / Blog de critique cinéma

Lee Kang-sheng, Shi Chen

Si le film, écrit par Tsai Ming-liang lui-même, consiste en une succession de (gros) plans fixes plus ou moins longs, la première demi-heure, avec ses plans fixes ou en léger mouvement latéral de la caméra, fait en effet penser, par sa lenteur et le choix de ses décors (forêt, plage), à une fable contemplative et teintée de philosophie (on pense à Malick même) sur les grandes perdants et les déchus de ce monde, les invisibles de la société. On pense alors que c’est à ce peuple de l’ombre et de marginalisés que le cinéaste rendrait à nouveau hommage et ferait la part belle comme il l’avait fait dans l’émouvant I don’t sleep alone.

La suite du film va pourtant démentir cette impression et cette atmosphère de sérénité, de calme et de maîtrise de soi qu’inspirait en premier lieu le personnage principal, père de famille qui va peu à peu craquer alors qu’il se battait jusque-là courageusement pour s’en sortir avec ses enfants.

Les Chiens errants de Tsai Ming-liang - Borokoff / Blog de critique cinéma

Car la colère et la tristesse qui grondent en lui vont peu à peu dominer tout autre sentiment et lui faire peu à peu baisser les bras. De plus en plus déprimé et lassé de ne pouvoir offrir à ses enfants qu’une existence misérable, le père commence à péter les plombs, conscient dans sa déchéance que la misère ne s’arrêtera jamais et que son combat est perdu d’avance face à un sort qui semble s’acharner contre lui. On serait alors plutôt dans le Mythe de Sisyphe…

Et le film tend alors de plus en plus vers une chronique âpre et tendue (la lenteur de la mise en scène n’empêche pas un habile retournement de situation dans le scénario), avec ce gros plan fixe très long sur le visage éploré du père, à bout de nerfs alors qu’il travaille comme homme sandwich pour des publicitaires. C’est en effet là que le patriarche se met à réciter, les yeux en larmes, un long poème élégiaque qui fait penser qu’il a définitivement basculé et que c’est là, précisément à ce moment du film, dans cette scène poignante et marquante, que va véritablement s’initier sa descente aux enfers vers la folie…

Les Chiens errants de Tsai Ming-liang - Borokoff / Blog de critique cinéma

Pourtant, et c’est un tour de force du scénario et de la mise en scène, le film évite avec brio la complaisance ou le misérabilisme. Les Chiens errants n’est pas, à proprement parler et à la différence peut-être de I don’t want to sleep alone, une parabole sur les laissés pour compte de la société taïwanaise, ceux qui triment dans l’ombre et dont personne ne se soucie. A travers l’utilisation du flash-back, on comprend peu à peu qu’il s’agit plutôt ici de la chronique du délitement d’un couple et de l’implosion d’une famille. Un délitement dont on ne connaîtra jamais les raisons précises tant Tsai Ming-liang reste dans l’allusion voire le mystère, privilégiant l’ellipse et un certain flou volontaire quant à la chronologie exacte des événements.

Les Chiens errants de Tsai Ming-liang - Borokoff / Blog de critique cinéma

Beaucoup de questions demeurent pourtant. On comprend que le père était tombé dans l’alcool, mais comment alors s’est-il retrouvé avec la charge des enfants ? Où est passée leur mère ? Est-elle morte ? Peu importe, car les enjeux du film sont ailleurs, et la chronique familiale prend d’ailleurs peu à peu des allures fantastiques. La maison où ils habitaient autrefois avait des murs « malades » (métaphore évidente) et couverts de projections de peinture noire. Quant à la maison abandonnée où le père s’est réfugié avec ses enfants, elle est située à proximité d’un bois éclairé par une lumière très vive la nuit, des éclairages trop forts pour n’être que ceux de la lune. Cela donne un aspect surnaturel au film alors qu’il se distinguait jusque-là par le réalisme de sa mise en scène (plans fixes dans les supermarchés notamment avec l’enfant). Et que dire de la présence de cette vendeuse de supermarché qui nourrit des chiens la nuit et erre  autour de la maison abandonnée, alors que tombe une pluie diluvienne ?Tout cela est bien étrange et intriguant.

Les Chiens errants de Tsai Ming-liang - Borokoff / Blog de critique cinéma

Mais revenons à la forme du film, à l’utilisation de ses clairs-obscurs. La longueur des plans fixes, le grain épais, la teinte sombre de sa pellicule font parfois penser à des installations vidéo, notamment lors de la scène finale entre le père et son ex-femme. Cette influence de l’art contemporain est confirmée par l’aspect fantastique (irréel du moins) et plastique de ces murs couverts de projections de peinture dans la maison où vivait autrefois la famille.

Si le film de Tsai Ming-liang est si difficile à appréhender (ses ellipses ont tendance à la fin à virer à une abstraction lynchéenne dans une narration bousculée et de moins en moins linéaire), c’est parce qu’il demande de la patience pour se laisser apprivoiser. Rarement, le cinéaste taïwanais, qui est sorti d’une longue maladie, aura été aussi loin dans son dispositif visuel, aussi radical dans sa mise en scène qui consiste en une suite de plans fixes ou en très léger mouvement de deux heures dix huit minutes.

Forcément, un tel parti-pris formel se paie cher. S’il faut saluer le mérite et le culot formel évident de Les Chiens Errants, il faut aussi avouer que la mise en scène, épurée à souhait, a perdu aussi hélas de cette poésie qu’il y avait dans I don’t want to sleep alone, tendant à une sécheresse qui n’empêche pas un certain ennui de poindre parfois. N’en déplaise aux puristes…

http://www.youtube.com/watch?v=ToT6xtJVIVM

Film taïwanais de Tsai Ming-liang avec Lee Kang-sheng, Lee Yi-Cheng, Lee Yi-Chieh… (02 h 18)

Scénario de Tsai Ming-liang : 

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½
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Mise en scène : 

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Acteurs : 

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