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Histoire gratuite : Les Explorateurs

Par Eguillot

Les Explorateurs fait partie de mes nouvelles en permafree, c'est à dire que l'on peut retrouver gratuitement toute l'année, que ce soit dans la rubrique ebooks gratuits de ce blog ou sur sa liseuse ou tablette préférée. C'est aussi celle qui a le mieux marché auprès du public, puisqu'elle a été téléchargée plus de 15000 fois sur l'iTunes Store d'Apple (iPad, iPhone, iPodTouch...), plus de 5500 fois sur le seul Feedbooks, et 860 fois sur Kobo (beaucoup moins chez Amazon, qui n'est pas favorable à une stratégie de permafree pour les autoédités). Le plus étonnant, c'est que malgré tous ces téléchargements gratuits, la version payante sur Amazon (plate-forme qui ne pratique que de manière très sporadique l'alignement sur la gratuité) continue à se vendre à quelques exemplaires chaque année. La nouvelle fait partie du recueil de Science-Fiction Les Explorateurs, qui en comporte sept autres. Vous pouvez retrouver le recueil complet sur Apple, Amazon, Kobo et la Fnac. La nouvelle doit une bonne part de son succès, il faut bien le reconnaître, à l'excellente couverture de Niobé. Que cette talentueuse illustratrice (entre autres) en soit une nouvelle fois remerciée !

Histoire gratuite : Les Explorateurs

Le vaisseau léger d'exploration glissait dans l'espace, sa silhouette évoquant immanquablement celle d'un rapace fondant sur sa proie. De part et d'autre du cockpit – le crâne de l'oiseau de proie – deux vastes ailes renflées se rejoignaient à l’arrière pour former la queue de l'appareil. Covain Chase vérifia une dernière fois les paramètres – il le fit machinalement, car le système de navigation ne se trompait jamais, du moins en principe. Le cap était correct et ils atteindraient la planète X-0968 en une unité de temps galactique.

« Pourquoi faut-il que ce soit toujours moi qui écope des missions les plus anodines et inintéressantes ? » maugréa-t-il.

La femme avec laquelle il partageait l’espace habitable, une jolie Eurasienne aux cheveux châtains nommée Kara Elison, lui lança un regard sévère. « Tu l’as déjà dit. A quoi bon ronger ton frein ? Si cette mission ne te convenait pas, tu n’avais qu’à la décliner au moment où on te l’a proposée. »

Covain Chase détourna d’elle son visage zébré de cicatrices – il aurait pu avoir recours à des implants rectificateurs depuis longtemps, mais considérait lesdites cicatrices comme partie intégrante de sa virilité – et surmonté de cheveux bruns en brosse. Il serra les mâchoires, embrassant du regard l'espace interstellaire. Non, bien sûr, il n’aurait pas décliné une mission de la Compagnie d’Exploration Interplanétaire. Les officiers de rang inférieur à celui de lieutenant-colonel – et c’était leur cas, puisque Covain et elle étaient seulement lieutenants – n’avaient le droit qu’à trois refus par an. Mais il était bien établi que pour chacun, la prochaine affectation serait encore plus… désagréable que la précédente. Personne n’avait envie de perdre plusieurs mois de sa vie loin de toute civilisation, juste pour aller vérifier que les données recueillies par un radiotélescope orbital sur une étoile anonyme étaient correctes. Les cas de rébellion étaient donc devenus de plus en plus rares dans les annales de la C.E.I., et aucun de ceux qui en avaient été les auteurs n’avait par la suite fait carrière dans la compagnie.

Kara émit un léger soupir. Un silence tendu s’était installé dans le poste de pilotage, Covain semblant ressasser son amertume, évitant ostensiblement de la regarder. Au fil du voyage la situation s’était peu à peu détériorée entre eux. Bien entendu, cela était prévisible. La première fois qu’ils s’étaient rencontrés sur la base stellaire Orinus 4, Covain l’avait sans vergogne déshabillée du regard, d’un air appréciateur. L’expression qui s’était peinte sur son visage à ce moment, Kara la connaissait bien et l’avait aussitôt décryptée. Elle signifiait à peu près « Toi ma poulette, je me fais fort de te mettre dans ma couchette d’ici à la fin de ce job. » En temps ordinaire, elle évitait comme la peste ce genre d’hommes tellement sûrs d’eux qu’ils croyaient que tout leur était dû. Malheureusement on ne lui avait pas laissé le choix, et elle avait dû en prendre son parti bon gré mal gré.

De toute façon, à quoi d’autre aurait-elle dû s’attendre ? Elle savait pertinemment que l’association de deux individus aux caractères aussi contrastés – pour ne pas dire divergents – qu’elle-même et ce Covain Chase ne devait rien au hasard. Les officiers supérieurs de la C.E.I. se servaient de psychologues pour déterminer quels binômes constituer en fonction des missions. Que les engagés soient de sexe identique ou différent, ils veillaient à ne pas réunir deux explorateurs susceptibles de développer des liens affectifs.

La mission importait plus que tout et aucun sentiment ne devait la parasiter. Tel était le credo de la compagnie. Si l’un des équipiers venait à être grièvement blessé et que le medkit ne suffise pas à le remettre sur pied, il fallait l’abandonner sur place et mener à bien coûte que coûte les objectifs. Chaque explorateur avait été formé pour cela, et chacun connaissait les techniques de survie en milieu hostile.

Mais tout de même, Kara aurait préféré un partenaire moins égoïste et suffisant que ce grand gaillard bardé de muscles. Deux kronitrons plus tôt, il n’avait pas hésité à sortir d’une boîte un cigare dérudéien et, malgré ses récriminations, s’était mis à fumer comme si elle n’existait pas. Rien que d’y penser elle en avait encore mal à la tête. Sa mère lui a sans doute donné la fessée moitié moins qu’il l’aurait mérité quand il était enfant.

Covain activa l’amplificateur de visée et examina le globe verdâtre qui apparut à l’écran. Il s’agissait bien de la planète X-0968, les données recueillies par les détecteurs longue portée du Hawkangel (leur vaisseau) se révélaient en tout point conformes à celles qu’il avait déjà étudiées auparavant. Son atmosphère se composait à 70 % de méthane, le reste étant un mélange d’oxygène, d’hydrogène (en très faible proportion) et de dioxyde de soufre. Impropre à la respiration humaine, bien entendu. La topographie générale correspondait également à celle qui figurait dans la base de données fournie par la C.E.I. Les relevés manquaient cependant de précision, car les sondes envoyées jusqu’à présent en reconnaissance avaient cessé d’émettre aussitôt après avoir pénétré dans l’atmosphère de X-0968. C’était d’ailleurs une des raisons de leur présence ici. Cela, et le fait que des gisements de trinocium eussent été brièvement détectés avant l’interruption des signaux.

La Syspulse s’était déclarée vivement intéressée par cette découverte. Rien d’étonnant à cela : le trinocium, matière première essentielle à la fabrication des Relais d’Accélération, était l’un des minerais les plus convoités de la galaxie. La Syspulse ayant été le premier conglomérat à mettre au point les Relais, ces portails permettant l’hyperpropulsion et les voyages dans de lointains systèmes stellaires, elle entendait maintenir sa prédominance sur le marché en s’appropriant la majeure partie des filons. Aussi avait-elle sans délai décidé de financer la présente expédition. Et voilà comment lui, Covain Chase, devait effectuer les tâches routinières que n’avaient su accomplir les machines. Identifier les phénomènes physiques ayant parasité et neutralisé les sondes, recueillir des prélèvements de trinocium afin d’en mesurer la pureté, déterminer dans quelles conditions pourrait se dérouler l’exploitation, tels étaient les objectifs figurant dans ses ordres de mission. Un travail anodin, qui ne pourrait lui procurer de l’avancement que dans la mesure où les échantillons s’avéreraient suffisamment intéressants pour que l’extraction soit jugée rentable. Pour couronner le tout, la C.E.I. lui avait infligé une coéquipière caractérielle, aussi susceptible qu’un lion arcturusien qui se serait frotté à des fougères urticantes. Plutôt que de prêter une oreille compatissante à ses doléances, elle semblait à l’inverse se complaire à l’accabler de reproches ou de sarcasmes chaque fois qu’il lui en donnait l’occasion.

Et encore s’il ne s’agissait que de cela... Fumer des cigares dérudéiens était l’un des rares petits plaisirs à même de lui rendre le trajet supportable, pourtant il avait eu droit à un concert de lamentations aussitôt après en avoir allumé un. Par la suite, quand il lui avait demandé de lui faire un simple café, elle lui avait servi une ignoble mixture imbuvable – même le moins doué des troufions de l’Armée de la Confédération des Planètes Unies aurait fait mieux. A croire qu’elle l’avait fait exprès.

Il avait eu tort de s’imaginer que le physique avenant de sa coéquipière s’accompagnerait d’une personnalité au diapason. Qu’une représentante du sexe faible choisisse d’entrer dans la C.E.I. indiquait fatalement un tempérament indépendant. Il aurait dû en tenir compte. Il s’était toujours méfié de ce genre de femmes, qui prétendent avoir suffisamment de force morale et d’autonomie pour porter la culotte. C’est qu’elles se targueraient de nous remplacer pour de bon ! Elles étaient à cent lieues de celles qu’il recherchait. En l’occurrence celles qui se révéleraient complémentaires et non contradictoires, qui se contenteraient de se taire quand elles n’étaient pas invitées à parler et, de manière plus générale, qui s’en tiendraient à leur domaine réservé. C’était là des perles rares et il lui paraissait désormais évident qu’il n’en trouverait pas parmi les officiers de la C.E.I. Bah, son propre père avait bien su en découvrir une, un jour viendrait son tour.  

« La planète X-0968 est à portée visuelle » signala Kara.

En effet, une minuscule sphère était apparue à l’horizon et grossissait à vue d’œil. Lorsqu’ils en furent suffisamment rapprochés, Covain enclencha les répulseurs et le Hawkangel se mit à ralentir. Même en orbite proche, le relief n’était pas discernable à l’œil nu, des nuées verdâtres en perpétuel mouvement empêchant de distinguer le moindre détail.

« C’est une vraie purée de petits pois là en bas, murmura Kara.

— J’entre les données sur l’emplacement du trinocium dans le navigateur, dit Covain. Une fois à terre, j’irai effectuer les prélèvements pendant que tu activeras les détecteurs à puissance maximale, afin de déterminer ce qui a pu causer la perte des sondes.

— Non, nous irons faire les prélèvements ensemble. J’ai besoin de me dégourdir les jambes.

— Humpf. Données entrées. »

Un petit moment s’écoula durant lequel Kara pianota sur son clavier.

« Données vérifiées. Angle de rentrée dans l’atmosphère correct. Nous entamons la descente. »

Le petit vaisseau fut bientôt englouti dans l’épaisse brume au travers de laquelle la lumière de l’étoile la plus proche, Eridani 48, ne pénétrait que de manière diffuse. La descente avait commencé depuis quelques instants quand le Hawkangel fut secoué de violents soubresauts. Covain entra précipitamment des instructions sur la console de commandes, sans amélioration notoire. Un signal sonore se mit à retentir avec de plus en plus d’insistance jusqu’à ce qu’excédé, il y mette fin en pressant sur un bouton. « Les stabilisateurs automatiques sont déréglés et je ne parviens pas à les réinitialiser constata-t-il, une tension contenue dans la voix.

— Le navigateur ne suit plus le cap. Passage en commandes manuelles. » Joignant le geste à la parole, Kara empoigna le  manche à balai.

Le Hawkangel, qui avait commencé à piquer du nez, se redressa.

« L’angle d’entrée dans l’atmosphère n’est toujours pas correct et nous avons pris de la vitesse, lança Covain. Redresse encore si tu ne veux pas nous transformer en brochettes grillées ! »

Effectivement, la température augmentait dans le cockpit et des gouttes de sueur commencèrent à perler sur le visage des explorateurs. A l’extérieur, la carlingue rougeoyait comme si elle entrait en fusion. Covain engagea les répulseurs et le vaisseau ralentit. Kara étreignait toujours le manche à balai, les mâchoires serrées, le front luisant de transpiration. « Le vaisseau est devenu presque aussi commode à piloter qu’une casserole. J’ai l’impression que tout le sous-système nanoélectronique s’est fait la malle. »

Covain jeta un coup d’œil sur un écran et jura. « Les détecteurs ne fonctionnent plus et les systèmes auxiliaires n’ont pas l’air de vouloir prendre le relais. Qu’est-ce qui m’a fichu un bordel pareil ?

— Je crois que quelque chose nous parasite. Peut-être ce qui a détraqué les sondes de reconnaissance. »

Durant plusieurs minutes d’angoisse, Kara continua à lutter avec les commandes. Pendant ce temps, Covain redistribuait l’énergie de l’armement du vaisseau vers les boucliers thermiques et les dissipateurs de chaleur. Finalement, le Hawkangel cessa de tressauter avant de se redresser. La température redevint acceptable.

« Les systèmes de navigation et les stabilisateurs sont revenus à la normale », constata Covain. Mêlé au soulagement, l’étonnement dans sa voix était perceptible.

« Nous avons regagné le contrôle, confirma Kara. Apparemment nous avons traversé une zone de très fortes turbulences, mais qui ne semble pas avoir endommagé sérieusement le vaisseau. Le bouclier thermique est le seul à avoir réellement souffert. Nous pourrons le faire réparer à notre retour sur Orinus 4. » Elle se mit à pianoter des instructions, à la suite de quoi elle redressa la tête vers son coéquipier. « D’après les détecteurs la zone de perturbations s’étend sur un périmètre autour du gisement de trinocium. Nous allons devoir nous poser plus loin et faire le chemin à pied.

— Il ne manquait plus que ça ! On va en avoir pour plusieurs unités galactiques à crapahuter dans ce bled paumé.

— Moi qui pensais qu’un explorateur aussi doué que toi se ferait une joie de ce genre d’imprévu, je suis bien déçue…

— Si tu continues à me chercher, tu vas finir par me trouver », répliqua Covain en décochant un regard sombre à la jeune femme. Celle-ci prit un air étonné avant de reporter son attention sur sa console de commandes.

Covain en avait assez de ces piques qu’elle lui lançait avec, c’était évident, un malin plaisir. Même en sachant qu’elle n’était pour rien dans l’incident dont ils avaient été victimes, ce n’était guère le moment de venir le titiller. Après un silence pesant, il se mit à son tour à pianoter. « Je pense avoir trouvé un point d’atterrissage correct. J’entre les coordonnées et je calcule l’itinéraire le plus court vers le trinocium.

— Coordonnées confirmées. J’enclenche la séquence d’atterrissage. »

Le Hawkangel se posa sur une plaine rocheuse stérile. Peu après, une passerelle glissa jusqu’au sol dans un chuintement métallique. Une porte coulissa à son extrémité supérieure et Kara apparut dans l’embrasure, revêtue d’une combinaison légère et d’un casque. Elle contempla un instant les alentours – des volutes vertes tournoyaient dans les airs, la faible lumière d’Eridani 48 laissait entrevoir les escarpements de grands rochers à une courte distance – s’attardant quelque peu avant de s’engager sur la passerelle. Lorsqu’elle posa le pied sur le sol, un frisson la parcourut. Elle avait beau ne pas en être à sa première exploration, c’était toujours la même émotion qui l’envahissait à chaque fois. Si de nombreux explorateurs – comme ce Covain Chase – n’envisageaient qu’avec mépris les planètes qui à l’instar de X-0968 n’abritaient aucune forme de vie, les considérant tout au plus comme des cailloux perdus au milieu de nulle part, elle était loin d’adopter ce point de vue. Chaque nouveau monde était unique, chacun paraissait devoir conférer à l’univers une signification différente. Chacun recelait ses mystères, plus ou moins difficiles à percer, mais toujours passionnants à étudier.

Par-dessus tout, elle avait le secret espoir d’exhumer tôt ou tard des traces de civilisation inconnue – elle était titulaire du diplôme de xénoarchéologie de l’Académie de Nova Prime, et en dehors de l’exploration c’était là sa discipline favorite. L’un de ses amis, Erkhine Ghast, s’était un jour étonné de cette marotte. Pourquoi s’ingénier à rechercher de nouvelles espèces douées d’intelligence quand celles qui existaient dans la galaxie étaient déjà si nombreuses à étudier ? Il y avait du vrai dans cela, mais, lui avait-elle expliqué, la plupart des espèces intelligentes avec lesquelles on était entré en contact possédaient une cognition équivalente à celle des êtres humains. Même s’il restait encore beaucoup à découvrir à leur sujet, l’essentiel des connaissances de chacune avait été absorbé au fil des générations. Leur philosophie et leur mysticisme n’avaient presque plus rien de mystérieux.

Si en revanche elle parvenait à mettre à jour des vestiges archéologiques d’une forme de vie plus évoluée et à en éclaircir les mystères, le champ de conscience de la plupart des espèces aurait de bonnes chances de s’accroître. Une perspective extrêmement prometteuse... 

Kara fit quelques pas, ne prenant pas la peine d’activer l’ajusteur gravitationnel fixé à sa ceinture. La pesanteur était ici légèrement inférieure à celle de sa planète d’origine, Nova Prime, et la sensation de légèreté qui en découlait était agréable. Se retournant vers le vaisseau, elle vit Covain s’approcher. Il tenait son omnicomp à la main, sur lequel il avait transféré les données topographiques du secteur. Un désintégrateur surdimensionné pendait à sa ceinture. Kara avait également une arme – il s’agissait d’un équipement obligatoire fourni par la C.E.I., de même que le sac à dos que tous deux portaient – mais étant donnée la taille de celle de son compagnon, elle se demanda s’il n’essayait pas de compenser quelque chose. En tout les cas, il avait dû obtenir une dérogation pour être autorisé à l’emporter avec lui.

« Ne perdons pas de temps, dit Covain. Plus tôt nous nous mettrons en route, plus vite nous serons de retour. »

Kara acquiesça. Malgré la visibilité réduite – les rayons d’Eridani 48 avaient décidément du mal à pénétrer l’atmosphère, pourtant l’étoile était haute dans le ciel – il se mit à marcher d’un pas de gymnastique, ne se préoccupant pas de savoir si sa coéquipière suivait. Kara ne s’en formalisa pas. Elle activa le mode de vision nocturne de son casque, évitant de son mieux les aspérités du terrain. Son entraînement à la survie l’avait préparée à ce type de marche rapide. Si Covain voulait jouer les durs, elle ne lui ferait pas le plaisir de se plaindre.

Ils marchèrent longtemps, ne s’accordant que de courtes pauses. Le paysage de rocailles surgissant de la brume était quasiment immuable, seuls les reliefs irréguliers d’un cratère venant parfois briser la monotonie. S’il n’y avait pas moyen de faire autrement ils le contournaient, ou sinon, le traversaient. Instinctivement ils cherchaient à pénétrer les nuées alentour, espérant malgré eux au sommet de chaque élévation de terrain pouvoir contempler un horizon plus vaste – même le mode vision nocturne de leur casque ne leur permettait pas d’y voir à plus d’une centaine de mètres. Bien sûr ils étaient systématiquement déçus et peu à peu, ils furent gagnés par un sentiment d’oppression. Kara activa à plusieurs reprises son propre omnicomp, vérifiant leur position en fonction des relevés topographiques. Covain ne semblait pas vouloir ralentir le rythme mais du moins allait-il dans la bonne direction.

Ils continuèrent ainsi plusieurs unités galactiques, se nourrissant de pilules nutritives et de boisson énergétique, dressant le camp à chaque fois qu’Eridani 78 se couchait à l’horizon. Dès qu’elle en avait le loisir, Kara étudiait la composition des roches. Parfois, elle s’efforçait de percer du regard les nuées et d’observer la voûte stellaire. Ce n’était guère chose aisée. Trop souvent à son goût, elle s’effondrait comme une masse sur sa couche antigrav aussitôt le bivouac en place, prenant à peine le temps de se restaurer avant de s’endormir, abrutie de fatigue.

Un matin ils durent faire un détour : une large crevasse s’étendant sur plusieurs kilomètres interdisait tout passage. Après vérification, l’omnicomp leur indiqua un rétrécissement de la faille un peu plus loin. Ils avancèrent dans cette direction.

« Enfin un peu de sport » se réjouit Covain une fois l’endroit atteint. Il prit son élan et franchit d’un bond le précipice. Kara l’imita, mais manqua sa réception et roula au sol.

Covain la considérait de toute sa hauteur en hochant la tête négativement. Rouge de colère et de confusion, elle se releva et s’épousseta, évitant son regard. Par bonheur, aucun des composants nanoélectroniques de sa combinaison ne paraissait avoir été endommagé dans sa chute. « Continuons » grinça-t-elle, la mâchoire serrée. Au bout de quelques instants néanmoins, elle fit signe à son compagnon de stopper. « C’est étrange, dit-elle. Les scanners de mon omnicomp ne parviennent pas à pénétrer au-delà d’une certaine zone. Cela semble correspondre à cette falaise (elle désigna une ligne de crêtes dont on apercevait à peine le contour dans la brume.)

— Il a dû être endommagé quand tu t’es vautrée tout à l’heure.

— Je ne me suis pas "vautrée" ! De toute manière, je l’avais mis à l’abri dans mon sac à dos.

— Une sage précaution, considérant tes talents athlétiques » ironisa Covain. Ignorant l’expression furieuse de Kara, il s’empara de son propre omnicomp et se mit à pianoter. Bientôt il fronça les sourcils. « On dirait que tu as raison.

— C’est sans doute de cet endroit que provenaient les interférences que nous avons subies. Il ne s’agissait donc pas d’un orage magnétique mais bien de quelque chose émanant du sol.

— Probable. Reste à déterminer de quoi il retourne exactement. Allons-y. »

De plus près, la falaise s’avéra transpercée de cavités béantes. Ils les examinèrent un instant, puis tentèrent de sonder leurs tréfonds à l’aide des détecteurs. Sans succès : les engins se révélaient aussi efficaces qu’éteints.

« J’ai l’impression que c’est naturel, avança Kara en désignant la grotte qui leur faisait face. Elle parait avoir été creusée par l’érosion. Il devait y avoir un océan ici autrefois. Peut-être même de la vie.

— Pure spéculation, rétorqua Covain. La seule chose qui importe pour le moment est celle-ci : doit-on franchir le seuil de l’une de ces cavernes, sachant qu’au-delà des interférences risquent de réduire à néant les systèmes nanoélectroniques de nos combinaisons ? Tu n’as pas besoin que je te rappelle que si notre système de survie se dérègle nous suffoquerons en un rien de temps. A moins de périr gelés auparavant.

— Exact, pourtant nous devons découvrir quelle est la source de ce parasitage. Cela fait partie de nos objectifs de mission. Qui plus est, ces cavernes sont entre nous et le trinocium. Si nous les traversons et trouvons une sortie de l’autre côté, nous gagnerons beaucoup de temps.

— Mmm…beaucoup de "si" à mon goût. Mais puisque tu as l’air de tellement vouloir t'aventurer là-dedans, je vais te laisser y aller en premier. »

Les mains sur les hanches, Kara dévisagea son compagnon, essayant de déterminer s’il était sérieux.

« Tu connais les principes de précaution de la C.E.I., s’expliqua-t-il. On ne met pas tous les œufs dans le même panier. Il faut qu’au moins l’un de nous deux survive.

— Et bien sûr, je suis celle qui est sacrifiable. Pendant ce temps l’intrépide Covain Chase, l’explorateur de renom, celui qui en tant que soldat de la Confédération des Planètes Unies a survécu aux guerres contre les Zayborgs (comme il l’avait bassinée avec ses "exploits" à bord du Hawkangel !), ce téméraire aventurier garde ses fesses bien au chaud ! »

Covain haussa les épaules. « Tu n’es pas obligée d’y aller… »

Kara lui tourna le dos en grommelant quelque chose – il ne comprit pas mais cela devait être déplaisant – et commença à gravir la pente qui les séparait de la grotte la plus proche. Sans se retourner elle franchit le seuil et s’enfonça dans l’obscurité.

Covain hésita, puis escalada à son tour le monticule. Arrivé au sommet il s’immobilisa. Même à l’aide de la vision nocturne de son casque, il ne parvenait pas à percer sur plus de quelques mètres les ténèbres de cet endroit. « Kara ? Où es-tu ? demanda-t-il, inquiet malgré lui.

Crrr… out va bien… crrr… suis au fond de la…crrr »

A contrecœur, il s’engagea à son tour dans la caverne. Après quelques pas cependant, il respira plus à son aise. Son respirateur et le régulateur thermique de sa combinaison fonctionnaient toujours, même si d’autres systèmes venaient de se mettre en veille. Son omnicomp en particulier était hors service, et la vision nocturne avait perdu de son efficacité. Il repéra néanmoins un couloir dans lequel il s’avança. Au détour d’un angle son regard s’arrêta sur la mince silhouette de sa coéquipière. Elle examinait tour à tour deux ouvertures, l’une lui faisant face, l’autre un peu plus loin dans le prolongement du boyau. Elle le vit et se mit à parler, mais ses lèvres avaient beau remuer, elle ne produisait qu’un son assourdi et bizarrement déformé.

« Nos émetteurs sont H.S., cria-t-il en la rejoignant.

— Oui, mais les respirateurs fonctionnent. Nous ne risquons rien à explorer les lieux, répondit-elle en criant à son tour, sa voix une imitation étrange de celle qu’il lui connaissait.

— Ces ouvertures n’ont pas l’air naturelles, fit-il remarquer en scandant les mots comme un officier en train de passer un savon à un subalterne. Par où on commence ?

— Par-là à mon avis, répondit Kara en désignant le passage dans le prolongement du couloir.

— D’accord. Cette fois, je passe en premier. » Covain dépassa Kara et avança rapidement. Elle avait mis en doute son courage auparavant, il comptait bien lui prouver qu’elle n’avait pas le monopole de cette qualité. Il franchit l’ouverture d’un pas décidé.

Un claquement sourd retentit derrière lui.

Covain se retourna et ses yeux s’arrondirent d’étonnement. Un mur de roches se dressait maintenant entre lui et sa coéquipière. « Kara ! » cria-t-il en plaquant ses mains sur la paroi, palpant les aspérités. Nulle réponse ne lui parvint en retour. Recouvrant son sang-froid, il dégaina son désintégrateur et se recula. C’était un vieux modèle dépassé depuis des lustres, bidouillé et amélioré à plusieurs reprises, un héritage familial. Son père le lui avait offert le jour où il s’était engagé dans l’Armée de la Confédération des Planètes Unies. Il régla le niveau d’énergie sur « intermédiaire » et tira sur la paroi. Celle-ci émit un rayonnement argenté mais demeura indemne. Il s’approcha, incrédule, palpa le point d’impact. Rien. Pas le moindre trou à cet endroit. Rageusement, il activa la puissance maximale, se mit à distance de sécurité et pressa de nouveau la détente. Sans plus d’effet.

Kara tâtonna à son tour sur les roches qui la séparaient de son collègue. Elles étaient encastrées les unes dans les autres et malgré tous ses efforts, il lui fut impossible d’en disjoindre une seule. Un bref éclat argenté lui révéla que son compagnon venait de se servir de son désintégrateur. En vain selon toute évidence. Elle était certaine que ces roches n’étaient pas naturelles. Si seulement elle avait pu utiliser son omnicomp pour les analyser… La procédure dans ce cas de figure était stricte : elle devait prévenir la C.E.I. et attendre des renforts dans son vaisseau. Malgré cela, elle fut tentée de passer outre et d’explorer immédiatement le second couloir, lequel s’enfonçait dans les profondeurs à la perpendiculaire du premier. Ce réseau de grottes sans doute artificielles représentait une découverte étonnante, et la perspective de remonter jusqu’à la cause des interférences était stimulante. Cependant elle y renonça provisoirement pour faire demi-tour. Elle parvint devant l’entrée… laquelle se révéla également obstruée par un amas de roches. Chacune paraissait peser une tonne.

Prisonniers. Il n’y avait aucun doute là-dessus, quelqu’un ou quelque chose les avait emprisonnés et s’évertuait à leur faire croire qu’ils évoluaient dans un environnement naturel. Tout concordait, y compris ces interférences qui venaient à bout du matériel le plus sophistiqué. Kara activa son communicateur et tenta désespérément de se mettre en liaison avec son vaisseau. Peine perdue. Le cœur battant un peu plus vite, elle se rua dans le boyau où avait disparu Covain. A sa connaissance, aucune autre issue que celle vers le second couloir. La perspective que ce dernier passage ait également été bouché durant sa brève absence lui était insupportable. Si ce devait être le cas elle se retrouverait emmurée et coupée du reste de la galaxie.

La voie était toujours libre. Elle déglutit mais n’hésita qu’un instant (ne fonçait-elle pas vers un nouveau piège ?) avant d’avancer. Elle ne fut qu’à moitié surprise lorsqu’un second amas de roche combla l’entrée derrière elle. Réprimant un frisson, elle reprit sa progression tout en s’efforçant de respirer normalement. Un moment après elle atteignit un espace dégagé. Une lumière blanchâtre semblait émaner des murs, conférant au décor un aspect fantomatique. Au milieu de la salle, sur des présentoirs d’une matière évoquant le marbre figuraient deux objets dont elle eut tout d’abord des difficultés à identifier la nature exacte.

Elle se rapprocha. Sur le plateau de droite une arme de poing dotée d’une triple lame émettait un rayonnement doré. Chaque lame était gravée de sortes de runes qu’elle fut tentée d’examiner. Mais aussitôt après son attention se reporta sur le second objet, une sphère parfaite reposant sur un socle argenté, à l’intérieur de laquelle s’agitaient des vapeurs obscures. Intriguée, elle se plaça en face et s’accroupit à sa hauteur. Les volutes commencèrent à se dissiper et des symboles jaunes défilèrent. Ils ne correspondaient à aucun langage qu’elle connaissait, mais étaient à la fois si simples et si complexes, tellement riches d’une signification qui lui échappait encore, qu’elle en fut déconcertée. Elle baissa les paupières.

Les symboles continuèrent de se succéder dans son esprit.

Stupéfaite, elle ouvrit les yeux, puis les ferma de nouveau. L’expérience se renouvela tant qu’elle était en face du globe, mais dès qu’elle s’en détourna, les signes disparurent. Fascinée, elle entreprit de les étudier. Elle était certaine qu’à force de recherches, elle finirait par trouver les clés. Une idée l’amena pourtant à s’interrompre. Le temps risquait de venir à lui manquer : ses réserves alimentaires et énergétiques n’étaient pas inépuisables, en outre elle devait retrouver Covain pour lui faire part de sa trouvaille.

Devait-elle s’emparer de l’arme ou de la sphère ? Elle se résolut après quelques secondes d’indécision à tout laisser en place. Ces objets placés en évidence étaient trop tentants pour ne pas dissimuler quelque chose. Elle se dirigea vers un passage situé au fond de la pièce.

***

Covain se résolut à rengainer son désintégrateur. Malgré plusieurs tentatives, son émetteur refusa de fonctionner. Il aurait voulu pouvoir dire deux mots à Kara. C’était elle qui l’avait entraîné dans cette caverne en dépit de ses mises en garde, et voilà qu’il se retrouvait pris au piège ! Restait à espérer que cette petite caractérielle s’en tiendrait au règlement et préviendrait la C.E.I. Qu’elle ne compte pas sur lui pour le couvrir si elle agissait autrement. Une pensée le traversa et il se sentit pâlir sous son casque. Et si elle décidait de l’abandonner à son sort ? Après tout, elle et lui n’étaient pas exactement en bons termes… Il ne devait pas s’en remettre à elle. Il explorerait cet endroit et tâcherait de trouver une sortie. Du moins s’il faisait une découverte, le mérite lui en reviendrait.

Il s’engagea dans le couloir, d’abord lentement et en se retournant, puis de manière plus résolue. Quand peu après il aperçut dans une pièce spacieuse deux étranges objets posés sur des présentoirs, il se sentit jubiler intérieurement : la chance lui souriait. Le couteau à trois lames en particulier paraissait rare et précieux, il scintillait d’une lumière dorée. En comparaison, le globe noirci qui figurait sur le second plateau était sans aucun doute secondaire.

Sa main s’approcha vers le manche du poignard… et s’arrêta au dernier moment. Et s’il s’agissait d’un nouveau piège ? Covain jeta un coup d’œil aux alentours, examina plus attentivement le socle. Si cette arme – de facture inconnue, nota-t-il – était reliée à quelque dispositif, cela n’était pas décelable à l’œil nu. Conscient de prendre un risque, prêt à se ruer vers la sortie au moindre signe suspect, il saisit son désintégrateur et se mit à pousser le couteau, qui bascula vers le sol. C’est à peine s’il perçut le son qu’il produisit en le heurtant. Aux aguets, il patienta un instant. Rien d’autre ne survint. Quand enfin il empoigna le poignard, la sphère sur son présentoir devint translucide avant de disparaître. Eberlué, il se redressa et tendit l’index à l’endroit où elle s’était trouvée. Son doigt ne rencontra que le vide.

Un phénomène intéressant. Peut-être le globe avait-il été un simple hologramme, ou bien… Plusieurs bureaux d’études scientifiques de différentes espèces – dont les humains – menaient depuis plusieurs années des expériences sur la téléportation. L’un d’entre eux pouvait avoir abouti dans ses recherches. Auquel cas ces lieux étaient certainement un laboratoire secret. Il soupesa le poignard dans sa main. Les trois lames aiguisées étaient couvertes de runes inconnues. Cet objet était en tout cas bien réel.

***

Kara pénétra dans la pièce suivante, et ce fut comme si une chape de glace s’était abattue sur elle. De l’autre côté d’une paroi de vitriglass trônaient deux créatures bipèdes, chacune sur une estrade circulaire. Leur corps était recouvert d’écailles, la forme de leur occiput et de leur gueule évoquait un croisement entre un serpent et un crocodile. Des Sauriens de la planète Fileth V, reconnut-elle. Redoutés dans la plupart des systèmes pour leur cruauté. Aucun ne semblait l’avoir remarquée. Ils brandissaient un fouet énergétique, agitant la lanière incandescente dangereusement près de leurs victimes. L’un tourmentait un groupe d’enfants à la peau diaphane, à l’abdomen rebondi et au crâne aussi lisse qu’une coquille d’œuf : des habitants du monde d’Alamp. L’autre s’en prenait à un humain, un beau jeune homme vêtu d’un simple pagne. Ce dernier poussa un cri quand le Saurien leva le bras, accompagné par les Alampas quand leur tortionnaire fit le même geste.

« Non ! » rugit Kara en dégainant son arme.

Sans lui prêter attention, les Sauriens abattirent leur fouet. Le premier toucha un Alampas à la gorge, lequel s’effondra et se vida de son fluide vital, à l’agonie. L’humain leva le coude pour se protéger du second. La lanière énergétique claqua, laissant une profonde traînée sanguinolente sur son avant-bras, dénudant l’os. Il hurla.

Lentement, les Sauriens se tournèrent vers Kara. Leurs yeux jaunes rayonnaient de mépris. La défiaient de réagir. Puis en un mouvement foudroyant, ils pivotèrent vers leurs proies.

« Non ! » cria de nouveau Kara. Cette fois elle tira, transperçant le vitriglass d’un rayon d’énergie.

Le jeune homme fut littéralement décapité par le Saurien. Ce dernier, indemne, mit le pied sur sa victime… pour disparaître avant que Kara ne puisse lui régler son compte. Son comparse, quant à lui, n’avait pas eu le temps d’achever son geste, désintégré.

Les Alampas survivants lancèrent vers Kara des regards éperdus de reconnaissance puis s’évanouirent à leur tour, de même que la paroi de vitriglass et les estrades. Bientôt, il ne subsista rien d’autre dans la pièce que les murs de roche grise.

« Saletés de programmes holographiques ! » marmonna-t-elle. Ses membres flageolants et son cœur battant la chamade faisaient de leur mieux pour contester la véracité de cette théorie. Elle demeura un instant immobile en respirant profondément, s’accordant le temps de recouvrer son calme avant de poursuivre l’exploration. 

***

Covain n’avait jamais aimé les espèces autres que la sienne propre. Pour certaines, il les haïssait même, mais en règle générale il s’en tenait au principe du « chacun chez soi. » Il désapprouvait particulièrement les tentatives pour en faire coexister plusieurs à l’intérieur d’une même station spatiale. De l’argent jeté par les fenêtres.

Il n’accorda donc qu’un bref coup d’œil au Saurien qui partageait son estrade avec les petits Alampas derrière le vitriglass. Celui qui s’en prenait à la charmante blondinette vêtue de peaux de bêtes, en revanche, retint toute son attention. Avec les Sauriens, la négociation était inutile. L’éventualité que la scène devant ses yeux ne fût qu’un programme holographique effleura Covain (le globe avait bien disparu), mais il n’en tint pas compte : mieux valait ne courir aucun risque. Il saisit son désintégrateur et élimina son adversaire juste avant qu’il abatte son fouet sur l’humaine. De sa main gauche, il projeta le couteau à trois lames vers le second Saurien. L’arme rebondit sur le vitriglass, le Saurien sembla lui sourire narquoisement. A ses pieds gisaient les quatre petits cadavres d’Alampas froidement exécutés.

Avant que Covain puisse exercer sa vengeance, l’ennemi s’était volatilisé. Déconcerté, il fronça les sourcils, puis se tourna vers la jeune femme. Le sourire de celle-ci aurait suffi à faire fondre un iceberg. Il s’avança vers elle et plaqua les paumes contre le vitriglass, désireux de la prendre dans ses bras pour la réconforter.

Le temps d’un battement de paupière elle s’évanouit dans l’air et avec elle le décor, ses doigts ne rencontrant plus de résistance. Covain poussa un juron sonore.

 Se demandant ce qui l’attendait dans la prochaine pièce, il se remit à marcher à pas mesurés, le couteau à trois lames dans la main gauche, le désintégrateur dans la droite. Ce nouveau couloir paraissait interminable. Soudain, la vision nocturne de son casque lui révéla une silhouette replète qui s’avançait à sa rencontre. Il se figea, dans l’expectative.

Les contours de la créature se précisèrent. C’était pour tout dire une chose difforme et repoussante. Ses membres se constituaient de tentacules gélatineux se tordant en tous sens. Une petite trompe obscène recourbée vers le haut en permanence se dressait au milieu de ce qui devait faire office de visage. Pour couronner le tout, une énorme veine palpitait sur son « front », comme prête à éclater à tout moment. Lorsque le monstre fut un peu plus proche, Covain distingua un unique œil doté d’une pupille grise juste en dessous de l’artère. Il fut tenté de se servir de son désintégrateur immédiatement, pourtant un souvenir le retint.

 Cela avait eu lieu lors des guerres contre les Zayborgs plusieurs années plus tôt, sur Zarin 8. Son escadrille de marines envoyée en renfort avait essuyé plusieurs attaques en voulant rejoindre le gros de l’armée. Malgré les pertes, les hommes gardaient bon moral. Lui-même avait été dépêché en reconnaissance à l’avant de la troupe en compagnie de deux autres soldats. Chacun s’était éloigné dans des directions différentes. Quand au détour d’un repli de terrain il avait aperçu la carapace chitineuse d’un Aïltho penché au-dessus du corps d’un marine – lequel bougeait encore – il n’avait pas cherché à comprendre. Il avait pointé son fusil blaster et tiré, ne laissant aucune chance à la créature, éparpillant des fragments de carapace sur plusieurs mètres à la ronde. C’était précisément ce qui lui avait été reproché par la suite : ne pas avoir cherché à comprendre. Il s’était avéré que l’Aïltho s’efforçait de neutraliser une pastille d’acide logée dans la région du foie du soldat, en lui injectant des enzymes que les individus de son espèce avaient la particularité de secréter. L’Aïltho mort, le marine n’avait pas tardé à le rejoindre dans l’autre monde, non sans avoir été secoué d’horribles convulsions auparavant. Aujourd’hui encore, Covain regrettait de ne pas avoir été plus attentif durant les briefings, quand les officiers supérieurs avaient informé les troupes que les Aïlthos étaient leurs alliés.

Comme il fallait s’y attendre, aucun des soldats survenus sur les lieux du drame n’avait voulu le couvrir sur ce coup-là. Après être passé en cour martiale, il avait été chassé de l’armée. Définitivement. Il ne tenait pas à renouveler son erreur avec la créature de cauchemar qui lui faisait face, mais se défendrait s’il sentait sa sécurité menacée.

« Stop ! N’approche plus ou je tire ! » gronda-t-il en pointant son désintégrateur. Son traducteur universel ne fonctionnait plus mais il espérait que le ton de sa voix et son attitude suffiraient.

La créature cessa d’avancer et étendit ses tentacules supérieurs de part et d’autre de son corps, comme en signe d’apaisement.

« Tu n’es sans doute qu’une illusion comme tout ce que j’ai rencontré jusqu’ici, mais je ne tiens pas à le vérifier en te tirant dessus. Barre-toi ! Disparais ! Allez, demi-tour ! » Il accompagna son injonction de mouvements avec le bras qui tenait le désintégrateur.

Le monstre baissa légèrement ce qui lui tenait lieu de crâne et, non sans jeter un dernier regard de son œil cyclopéen à Covain, se retourna avant de s’éclipser dans les ombres.

Covain eut beau régler la vision nocturne de son casque à son maximum, il ne parvint pas à le repérer. Certainement encore une projection artificielle, d’un genre toujours aussi réaliste. Il se remit à avancer – l’extrémité opposée du couloir était à sa connaissance l’unique issue – plus que jamais sur ses gardes.

Quand Kara vit déboucher Covain par le passage qu’elle comptait emprunter, elle ne sut trop si elle devait se réjouir ou bien être effrayée. Son coéquipier semblait aussi tendu qu’un ressort sur le point de sauter. Il tenait dans une main son arme non réglementaire, dans l’autre le couteau à trois lames qu’elle avait aperçu dans la première pièce. Apparemment il avait vécu au moins une expérience similaire à la sienne – en ne prenant pas la même décision.

« Covain ! cria-t-elle juste au moment où il tournait la tête dans sa direction.

— Kara ! Tu vas bien ? »

De manière surprenante, la voix de son collègue lui parvenait claire et nette dans cette pièce. Kara vérifia aussitôt son omnicomp, mais celui-ci était toujours aussi inerte. Elle informa son coéquipier de sa tentative manquée pour envoyer un message à la C.E.I. Covain lâcha une bordée de jurons et se mit à tourner en rond, à la fois furieux et angoissé. S’il fallait l’en croire, elle aurait dû rester près de la sortie et tenter tout son possible pour s’évader. Comme s’il y avait eu une échappatoire ! Elle attendit qu’il se calme pour le questionner sur ce qu’il avait vécu ces dernières heures. Elle fut déçue d’apprendre qu’il avait décidé de sauver une seule humaine plutôt que les Alampas – après tout, même s’ils avaient été confrontés à un hologramme, cela ne changeait rien à son choix.

« As-tu rencontré la… chose avec les tentacules ? » demanda Covain. Kara hocha la tête affirmativement. « Et est-ce que tu l’as… enfin, tu vois.

— Désintégrée ? Bien sûr que non ! Tu… tu n’as pas fait ça ?

— Non, pas du tout, se récria Covain. Ce n’est pas l’envie qui m’en a manqué au début, mais… j’ai décidé de la faire fuir. On ne sait jamais… il peut y en avoir d’autres qui n’apprécieraient pas la mort d’un des leurs (ce n’était pas exactement la vérité, mais cela paraissait une bonne explication a posteriori.)

— Tu l’as fait fuir ? Covain, il s’agit d’un être doté d’une intelligence supérieure ! Tu n’as pas remarqué son œil ? Il était imprégné d’une sagesse et… oui, d’une intelligence que je n’avais encore jamais rencontrée !

— Humpf. C’est vite dit. Tu lui as parlé ?

— Non, pas vraiment. Nous avons communiqué, mais pas de la manière habituelle. Il s’est approché et a étendu ses tentacules vers moi. Je les ai saisis avec mes mains. Je n’ai eu aucune sensation de toucher à cause de la combinaison, pourtant c’était comme… une communion.

— Une communion ? Tu as pris un gros risque ! Que s’est-il passé ensuite ?

— Il s’est éloigné et je ne l’ai plus revu. Etonnant cette faculté qu’il a de se fondre dans l’ombre.

— Fais voir tes gants. » Covain les lui examina, mais ils étaient intacts. « Qu’est-ce que tout cela signifie à ton avis ? demanda-t-il.

— J’y ai réfléchi. Ces… épreuves qui nous ont été imposées visaient certainement à nous tester. Je ne crois pas qu’on cherchait à évaluer nos compétences cela dit, mais plutôt à déterminer nos personnalités et notre tempérament.

— J’étais arrivé à peu près aux mêmes conclusions, affirma Covain. Mais dans quel dessein ? »

Kara haussa les épaules. « Je n’en sais rien. On veut peut-être nous utiliser, nous faire effectuer une tâche quelconque.

— En tout cas, cela signifie qu’on nous surveille. Examinons les lieux, peut-être parviendrons-nous à découvrir par quel dispositif. »

Kara se rangea à son avis et ils commencèrent les fouilles. Un moment plus tard, ils durent se rendre à l’évidence : quel que fût le procédé utilisé pour leur dissimuler la véritable nature de l’endroit où ils se trouvaient, ils ne pouvaient en venir à bout. Les roches dont étaient constituées les parois de la pièce s’avéraient invulnérables, ni le désintégrateur ni le couteau à trois lames n’ayant donné de résultats. Faute de mieux ils décidèrent de poursuivre l’exploration. Covain se dirigea vers un passage en forme de voûte, la démarche énergique. Il en avait assez d’être le jouet de ceux qui les observaient. Si seulement il parvenait à les rencontrer, il leur ferait connaître sa façon de penser – ils ne seraient pas près de l’oublier.

Ne tenant pas à ce qu’ils fussent séparés de nouveau, Kara le rejoignit et marcha à ses côtés. Pour la première fois depuis qu’ils s’étaient aventurés dans le dédale souterrain, ils entrèrent dans un espace clos, où ne figurait aucune sortie, aucune issue – du moins à première vue. Sur une paroi un peu plus loin était suspendu un miroir, suffisamment grand pour la couvrir presque entièrement. Il ne reflétait pas la pièce, mais bien que sporadiquement parcouru de chatoiements, était aussi sombre que l’intérieur d’un four.

« J’ai l’intuition que nous touchons au but » murmura Kara.

Ils se placèrent face au miroir et commencèrent à l’observer, tentant de pénétrer son obscurité. Covain crut distinguer un mouvement. Oui, quelque chose se profilait au fond de la surface obscure… ce crâne lisse et allongé, cette gueule garnie de crocs luisants, cette queue se terminant en boule hérissée de pointes qui battait de droite et de gauche, cet œil qui ne pouvait ciller et surtout le second œil, un implant cybernétique émettant une lueur rouge. Il blêmit et crispa la main sur son désintégrateur. Un Zayborg. Et il n’était pas seul. Derrière lui, d’autres formes cauchemardesques se dessinaient, s’approchaient, prenaient du volume. Certains avaient une jambe artificielle, pour les autres c’était un bras ou le torse. Ses pires ennemis. Ils le cernaient désormais et se préparaient à passer à l’attaque. Il ne pourrait les avoir tous mais ne se rendrait pas sans combattre…

« Non ! cria Kara. Ce n’est pas réel ! »

Trop tard. Un trait d’énergie pure jaillit du désintégrateur de Covain, frappant le miroir en son centre. Ce dernier redevint opaque et le temps s’arrêta. Un instant auparavant, un maelström d’émotions assaillait Covain, peur et désespoir mêlés avec une intensité jamais encore éprouvée. Puis plus rien. Le vide absolu, comme s’il avait cessé d’exister. Il ne fit pas un geste pour éviter la boule de lumière blanche qui s’échappa des ténèbres. Lentement, comme au ralenti, elle l’engloba.

La lueur s’éteignit aussitôt après son contact avec Covain. Kara, s’apercevant qu’il était sur le point de s’écrouler, le saisit par les bras et accompagna sa chute jusqu’au sol. Il était inerte. Refusant de céder à la panique, elle déverrouilla un petit panneau au niveau du torse de son coéquipier afin de vérifier le système de survie et l’unité de diagnostic. Ceux-ci fonctionnaient encore – ce n’était certainement pas le fait du hasard – et indiquaient que Covain vivait. Elle poussa un soupir de soulagement. Elle ne l’appréciait guère, mais voir un homme mourir sous ses yeux, quel qu’il fût, était une expérience qu’elle ne souhaitait revivre à aucun prix. Surtout après ce qui était advenu dans la salle des Sauriens. Covain avait seulement été victime d’une légère commotion cérébrale, il reprendrait conscience au bout de deux à trois unités de temps galactique. Ce sacré fier-à-bras. Ce qui s’était produit était sans doute inévitable, compte tenu du fait qu’il réagissait plus souvent avec ses muscles que sa cervelle. En l’occurrence, il n’avait pas réalisé que le miroir était un dangereux amplificateur d’émotions : la peur d’un homme – ou d’une femme – s’y trouvait retranscrite, prenant l’apparence de ses pires cauchemars. Elle se nourrissait d’elle-même, gagnait en force et consistance jusqu’à se muer en désespoir. Alors, celui qui en était la victime, égaré dans ses propres phobies, perdait le contrôle.

Kara elle-même avait vu une part de sa frayeur amplifiée, mais celle-ci s’était mêlée à d’autres émotions – la curiosité, l’espoir de faire une découverte enrichissante intellectuellement. Elle avait compris qu’elle pouvait façonner les images qui lui apparaissaient en faisant jouer tel ou tel sentiment. Un jeu périlleux, cependant. On s’y laissait prendre trop facilement. Elle s’était donc efforcée de recouvrer la sérénité et de se défaire de la fascination que cette étonnante surface engendrait. Pas assez vite, hélas, pour empêcher ce qui avait suivi.

Elle se redressa et posa les mains sur les hanches, évitant de regarder vers la glace. Et maintenant ? Qu’attendaient d’elle ceux qui la surveillaient ?

Comme en réponse à sa question silencieuse, elle crut remarquer un certain tassement de la pièce où elle se trouvait. Aucun doute là-dessus : le plafond s’abaissait. De gris, les murs virèrent au beige, les blocs de pierre disparurent pour laisser place à un revêtement lisse incurvé qui ne s’apparentait à rien de ce que Kara connaissait. En quelques secondes, le décor s’était transformé. Il s’approchait désormais davantage de l’intérieur d’un vaisseau spatial que d’un complexe souterrain. Une illusion de plus ?

Le glissement d’une porte qui s’ouvrait derrière elle la tira de sa perplexité. Une ouverture était apparue, menant vers un couloir assez large pour qu’elle ne puisse en distinguer au premier abord les parois. Devait-elle attendre le réveil de Covain avant d’entreprendre quoi que ce fût ? Ou bien le traîner vers ce nouveau passage ? Non, décida-t-elle. Si comme elle le pensait le miroir représentait la dernière des épreuves qu’ils devaient surmonter, son coéquipier avait échoué. Elle pouvait se permettre de l’abandonner pour un moment. Si ceux qui se cachaient derrière tout cela avaient voulu sa mort, il n’aurait pas survécu jusque-là. 

Kara franchit le seuil, et une porte surgie de nulle part se referma silencieusement dans son dos. Elle n’en tint pas compte, tant ce qu’elle avait devant les yeux était impressionnant. Des dizaines d’alvéoles géantes – c’était là le seul terme qui lui venait à l’esprit pour s’expliquer ce qu’elle voyait – recouvertes d’une substance à moitié transparente étaient alignées en rang d’oignon. A l’intérieur des plus proches elle distingua des silhouettes de tailles et de formes diverses. Des espèces intelligentes, facilement reconnaissables. Cette vision ne pouvait évoquer qu’une chose : la cryogénisation de masse employée par certaines compagnies de transports intersidérales pour leurs passagers… à la différence que la technologie utilisée ici ne ressemblait à rien de référencé. Nul voyant, nul indicateur de santé, cependant, lorsqu’elle s’approcha de l’un des réceptacles, le Kual’Thar qui y était installé – un insectoïde de la planète Rama – lui parut en bonne santé. Chacune des étranges cellules semblait palpiter d’une vie propre – très lentement, au même rythme que la créature qu’elle abritait. Elle se mit à longer les rangées de ce vaste dortoir galactique. Soudainement prise de vertiges, elle fut tentée de prendre appui sur l’un des réceptacles, mais se retint in extremis.

Plusieurs des formes de vie lui étaient inconnues.

Dans l’hypothèse où comme elle le supposait il s’agissait d’espèces douées d’intelligence et qu’elles n’étaient pas apparentées entre elles – elles n’en avaient nullement l'air – cela signifiait qu’elle venait de faire l’une des plus grandes découvertes de tous les temps. Rien de moins. Et elle n’avait encore inspecté que la moitié de la salle ! Ses rêves les plus fous de xénoarchéologue se réalisaient…

L’une des alvéoles était vide.

Elle demeura immobile, bouche bée, son cœur s’emballant comme un cheval fou. Lorsqu’elle parvint de nouveau à respirer, attirée malgré elle, elle fit un pas vers le réceptacle inoccupé. Puis un autre. Ses jambes tremblaient déjà, mais elle crut défaillir quand, dans un scintillement presque aveuglant, la vitre dorée qui défendait l’entrée de l’alvéole se dématérialisa. Les images éparses de sa vie se mirent à défiler. Son enfance, le visage d’ange de sa mère tendrement penchée vers elle. Son androïde Jambo. Les visites de son vieux bonhomme de père, un scientifique de renom qui avait inspiré sa carrière, bourru et plein d’humour. Son premier rendez-vous amoureux avec un Nal’Quan rencontré à l’académie de Nova Prime, son engagement dans la Compagnie d’Exploration Interstellaire.

Si elle s’installait dans le réceptacle, elle avait l’intuition qu’elle partirait pour un voyage sans retour. Elle devrait dire adieu à tout ce qu’elle avait connu et vécu jusqu’à présent. Ce pouvait être un piège, bien sûr. Qui sait si le vaisseau dans lequel elle se trouvait – elle était intimement persuadée de ne pas être le jouet d’une illusion, cette fois-ci – ne se nourrissait pas de l’énergie vitale de ses occupants. Cela paraissait douteux, étant donné l’état de santé apparemment satisfaisant des créatures en sommeil, mais les conditions actuelles elle ne pouvait être sûre de rien.

Faisant volte-face elle se dirigea vers le passage qu’elle avait emprunté. Il s’ouvrit devant elle et elle vit Covain, qui reposait toujours au même endroit. On lui laissait le choix. Elle pouvait renoncer au voyage en espérant parvenir à informer les scientifiques des mondes civilisés de ce qu’elle avait découvert ici. Les conséquences de cette décision seraient au mieux aléatoires : à en juger par les précautions déployées par les êtres supérieurement avancés auxquels elle avait affaire pour ne pas être identifiés, elle doutait fortement qu’ils lui permettent d’apporter les preuves de leur existence. En outre, si après son départ le vaisseau venait à s’évanouir dans la nature, elle se demanderait toute sa vie durant si elle n’avait pas fait le mauvais choix. Cela la rongerait. Elle hésita plusieurs minutes, fit le point sur tout ce qu’elle laissait derrière elle – et se dirigea résolument vers l’alvéole qui l’attendait.

***

Dans la plaine rocailleuse balayée par des volutes verdâtres tournoyantes, non loin de ce qui extérieurement avait l’aspect d’un réseau de cavernes, un halo blanc apparut. Il s’effaça pour laisser place au corps de Covain, toujours inconscient. Celui-ci ne vit donc pas, dans la pâle lumière d’Eridani 48, le décor se troubler pour dévoiler un immense vaisseau argenté. Lequel s’éleva dans un silence de cathédrale à la verticale, prit une trajectoire oblique vers les étoiles et s’éloigna à une vitesse en augmentation exponentielle, ne laissant pas même de traînée derrière lui. Quelques instants plus tard, Covain se réveilla. Il avait la gueule de bois et il lui fallut un moment pour rassembler ses esprits. Comme il ne se souvenait pas avoir absorbé quoi que ce soit justifiant de tels maux de tête – c’était de toute façon interdit par le règlement interne de la C.E.I. – il en déduisit qu’il avait été victime d’un malaise. Sans doute le mélange d’azote, d’oxygène, d’argon et d’hélium de son respirateur s’était-il modifié. Il pouvait s’estimer heureux d’être encore en vie.

Ce n’était pas le cas de Kara Elison, sa coéquipière, lui rappela sa mémoire. A son retour sur la base stellaire d’Orinus 4, il aurait à remplir une tonne de paperasses expliquant comment elle avait trouvé la mort lors d’un éboulement, juste après avoir effectué les prélèvements de trinocium. Un doute s’insinua dans son esprit. L’espace d’une seconde il crut avoir rêvé leur expédition jusqu’au sommet du volcan éteint où ils avaient découvert le trinocium. Il détacha hâtivement son sac à dos et l’ouvrit. Mais non, les échantillons étaient bien là, tout au fond. L’omnicomp signalait des impuretés dans la composition chimique du minerai qui rendraient son exploitation et son raffinement trop coûteux pour en valoir la peine. La Syspulse ne serait pas satisfaite.

Il ne l’était pas non plus, d’ailleurs, pensa-t-il amèrement en récupérant son équipement et en prenant la direction approximative du Hawkangel. Comment pouvait-on perdre la vie au cours d’une mission aussi anodine et routinière que celle qu’il venait d’accomplir ?


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