Magazine Amérique latine

Encore cinq minutes Maria

Par Larouge

 

Encore cinq minutes Maria

Pablo Ramos (Auteur), Bernardo Toro (Traduction)
Encore cinq minutes Maria
  • Broché: 156 pages
  • Editeur : Editions Métailié (10 octobre 2013)
  • Au fond de son lit, à côté de cet homme qui dort comme une pierre, dans la chambre sans fenêtre, Maria retarde le réveil qui va la ramener dans la vie quotidienne difficile de la banlieue populaire de Buenos Aires où elle vit sous le même toit que sa belle-mère, avec un mari coléreux et des enfants séduits par le monde extérieur dangereux. Maria est dépossédée de sa vie, occupée à garder la tête hors de l'eau pour protéger sa famille. Sa vie et sa jeunesse sont passées trop vite, cet homme est sa mort. Encore cinq minutes pour essayer de comprendre comment la jeune femme aimée qu'elle a été est devenue amère et frustrée. Encore cinq minutes pour elle toute seule.
  • Extrait: 
  • J'ai rêvé que j'allais m'endormir, le réveil s'arrêtait parce que j'avais oublié de le remonter et j'allais m'endormir. J'ai ouvert les yeux et c'était vrai : le réveil s'était arrêté. Je l'ai pris sans allumer la lumière, pour ne pas réveiller cet homme, mais au deuxième tour de clef le mécanisme s'est bloqué. Même en essayant de tourner la clef dans l'autre sens, ça ne voulait plus marcher. A force d'insister, j'ai faussé le mécanisme, je suis sûre que je viens de le casser, encore une fois. Les aiguilles marquent deux heures passées. Je peux les voir dans l'obscurité, car elles sont phosphorescentes. Elles jettent un éclat verdâtre qui se charge avec la lumière du jour et s'éteint peu à peu au cours de la nuit. On peut encore distinguer les deux aiguilles, elles sont presque l'une sur l'autre, inclinées vers la droite sur le numéro deux. Il est possible que le réveil se soit arrêté il y a plus d'une demi-heure.
    Je me suis réveillée un peu sonnée. La radio était à fond. Je ne me souvenais pas que le volume était si fort. Je me suis demandé si j'étais bien réveillée, s'il ne s'agissait pas d'un rêve à l'intérieur d'un autre rêve. Cela m'arrive quelquefois, je rêve double. Il m'arrive aussi de rester entre l'éveil et l'endormissement, dans une sorte de demi-sommeil abrutissant, l'obscurité de cette pièce est un puits creusé par l'absence de fenêtre. Je me noie dans cette obscurité. Certaines fois je mets beaucoup de temps à m'endormir, d'autres je ne finis jamais de me réveiller. Je reste dans ces limbes du milieu. Mais là je ne crois pas que ce soit le cas. Cette fois-ci, c'était réel, très réel, je peux m'en souvenir, je peux le sentir, c'est encore vivant dans mon corps. Cette fois-ci, c'était une drôle de sensation, de froid, d'absence. "Gabriel, Gabriel !", j'ai entendu ces mots très distinctement au moment d'ouvrir les yeux. C'était la voix de Gabriel susurrant son propre nom. J'ai eu froid aussitôt, cette sensation de froid dont je viens de parler, est-ce parce que j'étais un peu secouée ? L'absence, c'était autre chose, elle est venue après, non pas à cause de Gabriel, mais à cause de cette chose dont je ne veux pas parler, que je ne peux pas nommer, pas pour le moment. J'ai essayé de retrouver mon calme, de faire descendre la boule que j'avais dans la gorge. Mais je n'ai plus supporté, j'ai glissé la main derrière le lit pour débrancher la radio et j'ai pris le courant. J'ai du mal à croire que tout cela me soit arrivé en même temps, il y a quelques minutes. Et maintenant je parle à l'obscurité, dans une nuit hors du temps, car à mon réveil le temps s'est arrêté à deux heures dix du matin. Une nuit qui sera sans doute très longue, qui semble vouloir occuper toute la place, la nuit la plus longue du monde, de mon monde, de ma maison, de cette chambre.
    Si je me mets à raconter l'histoire du courant que j'ai pris, ils vont penser que c'est une maison de fous. Ma belle-soeur me reproche souvent de ne pas me servir d'un réveil à piles. Je ne supporte pas la sonnerie des réveils à piles, c'est la seule raison. Si ma belle-soeur et Gabriel savaient que cet homme dort toute la nuit avec la radio allumée, ils me harcèleraient de reproches. J'imagine que cet homme met la radio pour éviter de penser ou de rêver. Enfin, je ne fais qu'imaginer, car cet homme n'ouvre jamais la bouche. Depuis un an, il est devenu un peu sourd par-dessus le marché. Le combat que j'ai mené pour qu'il éteigne la radio, maintenant je le mène pour qu'au moins il baisse le volume. Il n'a jamais éteint la radio, il baisse rarement le volume. Est-ce qu'il a peur de ses pensées ? C'est possible. S'endormir avec ce son de friture dans les oreilles est insupportable. Mais si malgré tout je parviens à m'endormir, la radio ne me dérange plus. Est-ce que je commence à m'habituer ? (...)
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