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"Si on condamne à mort, il faut bien que quelqu'un exécute. (...) Le bourreau est quelqu'un d'utile" (Michel Folco).

Publié le 24 mars 2014 par Christophe
Un mot sur cette phrase de titre, afin de désamorcer tout début de polémique. Cette phrase est tirée de "Dieu et nous seuls pouvons", de Michel Folco, roman qui met en scène un bourreau. Cette phrase est donc le constat d'un homme directement concerné, pas un avis, et elle vise juste à illustrer le sujet du roman dont nous allons parler. Un roman qui est le troisième volet d'une série de polars historiques, désolé, j'arrive en cours de route, "les enquêtes de M. de Mortagne, bourreau". Une série signée par la romancière Andrea H. Japp, qui nous emmène dans le Perche, au XIVème siècle. Cette troisième enquête, "le tour d'abandon", vient de sortir en grand format chez Flammarion. Je pense qu'il est mieux de lire dès le premier, les références aux tomes sont nombreuses, mais ce livre reste compréhensible aisément et le contexte comme l'intrigue centrale, valent la lecture.
Décembre 1305, le nouveau Duc de Bretagne, Arthur II, qui vient tout juste de succéder à son défunt père, décide de relever de ses fonctions le bailli de Nogent-le-Rotrou, dans le Perche, région qui dépend de son duché. On reproche à Guy de Trais les erreurs commises au cours de l'enquête sur l'assassinat de plusieurs enfants (cf "le Brasier de Justice", premier tome de la série).
C'est Louis d'Avre qui est nommé pour le remplacer. Lui arrive de Paris, car Nogent-le-Rotrou et le  comté du Perche appartiennent au Domaine Royal et ont été donnés en apanage en 1303 à Charles de Valois, frère du roi de France Philippe IV le Bel. Mais, même envoyé à Nogent par l'éminence grise du roi, Guillaume de Nogaret, Louis d'Avre conserve une grande indépendance d'esprit, une farouche intégrité et une soif de justice...
A Paris, justement, la situation est loin d'être extraordinaire. Les caisses du royaume sonnent plus que creux et le besoin de les renflouer se fait sentir... Nogaret doit faire avec un roi intransigeant qui ne revient que rarement sur ses décisions et avec un Charles de Valois impulsif, irascible et qui n'hésite pas à se servir dans les caisses royales pour financer ses moindres caprices...
Pas l'idéal pour assainir la comptabilité du royaume, en somme... Au grand dam de Nogaret, de nouveaux impôts sont décrétés, étranglant un peu plus une population qui tire déjà la langue et peine à assurer sa survie... D'autant que la météo n'est guère favorable : la sécheresse dure et on commence à parler de disette dans certaines régions...
Comme souvent lorsque la sécheresse et la disette menacent, laissant présager une famine prochaine, les abandons d'enfant se multiplient. Dans les paroisses, et c'est le cas à Nogent-le-Rotrou, on installe ce qu'on appelle des tours d'abandon, afin d'évite que se multiplient les infanticides. Autrement dit, un lieu où les mères peuvent laisser les enfants qu'elles ne peuvent élever, souvent des bébés, où ils seront récupérés et pris en charge...
En ce froid hiver 1305-1306, ces tours sont souvent, très souvent utilisés (dans ce sens, le mot "tour" est bien masculin, car ce sont souvent des cylindres tournant sur eux-mêmes). Mais, on se rend bientôt compte que plusieurs des bébés confiés aux tours d'abandon de la ville ont disparu avant d'avoir été pris en charge par les religieux...
Mais, à cette même période, des jeunes femmes sont agressées et tuées, un enfant est assassiné en pleine forêt, d'autres personnes sont attaquées, dont Adèle, la maîtresse d'Eustache de Malegneux, un noble de la région, gendre de la baronne de Vigonrin... D'abord passés inaperçus, certains de ces actes vont arriver aux oreilles du nouveau bailli, Louis d'Avre, à qui tout cela ne dit rien qui vaille...
Pour l'aider dans son enquête, Louis d'Avre va faire appel à un homme qu'il apprend à connaitre et dont il a apprécié la personnalité dès leur première rencontre : Hardouin cadet-Venelle, Maître de Haute-Justice de Mortagne-au-Perche, c'est-à-dire bourreau, qu'on appelle plus souvent Monsieur Justice de Mortagne, question d'anonymat.
Il veut bien mettre son "savoir-faire" au service de Louis d'Avre, mais une autre affaire le turlupine. Il a contribué à faire emprisonner Mahaut de Vigonrin, bru de la baronne déjà citée, accusée d'avoir empoisonné son époux et son beau-père, les propres fils et époux de la baronne... C'est une histoire extrêmement délicate car les preuves manquent...
En outre, Mahaut est la nièce de Constance de Gausbert, Mère Abbesse de l'Abbaye des Clairets, elle-même cousine du pape Clément V... Mais, ce n'est pas cela qui pose problème au bourreau. Mahaut lui rappelle une jeune femme que Hardouin a exécutée avant de découvrir qu'elle était innocente... Du coup, le doute le hante.
Hardouin exerçait sans rechigner la charge qui est la sienne, héritée de son grand-père et de son père... Eduqué, cultivé, intelligent, il doit pourtant faire avec le rejet dont font l'objet les bourreaux dans la société médiévale. Voilà pourquoi il se fait discret, ne se vantant pas de son office et ne le révélant que très rarement. La cagoule qu'il porte au moment des exécutions lui assure de ne pas être reconnu au quotidien...
Depuis qu'il a découvert qu'il avait tué une innocente, il se pose des questions sur sa fonction... Avant, il exécutait sans se poser de questions, mais désormais, s'il obéit aux décisions de justice, il ressent le besoin d'être certain de la culpabilité des personnes dont on lui confie le sort... Il veut que son surnom, Monsieur Justice de Mortagne, soit justifiée...
La vérité, voilà ce qu'il recherche. Et, concernant Mahaut, il a des doutes... Pourrait-elle être innocente des crimes horribles dont on l'accuse ? Avec Guy de Trais, il aurait eu du mal à mener sa petite enquête. L'arrivée de Louis d'Avre, lui aussi épris de justice, pourrait l'aider à relancer les investigations pour en avoir le coeur net...
Un mot, pour aller plus loin sur ce personnage de bourreau, qui est le centre de cette série. Je dois dire que j'ai été très intéressé par ce personnage, fort complexe. Hardouin cadet-Venelle, si on a affaire à lui dans un contexte de relation sociale quotidienne, est un homme charmant et de bonne compagnie.
Un homme comme les autres, avec des préoccupations normales, un coeur qui peut se mettre à battre la chamade lorsqu'une femme lui plait, comme Mahaut, disons les choses clairement. Un homme calme, discret, qu'on pourrait presque ne pas remarquer, tant il se fond dans le décor qui l'entoure...
Pourtant, lorsqu'il doit exercer son métier, il se métamorphose. Il se blinde, ne voyant plus les personnes à qui il ôte la vie comme des êtres humains. De la même manière, car l'exécution n'est pas sa seule tâche, lorsqu'il doit faire avouer un suspect, il devient un autre homme... Une sorte de Dr Jekyll et Mr. Hyde au Moyen-Âge...
Dans "le tour d'abandon", on le voit interroger un suspect et là, l'homme de bonne compagnie s'efface pour laisser place à un homme impitoyable, entièrement concentré pour obtenir ce qu'il veut... Le contraste entre les deux Hardouin est saisissant, impressionnant, même. Je ne suis qu'un lecteur, mais il m'a fait peur !
La scène est courte, rare, dans ces 400 pages-là, et pourtant terriblement marquante... Difficile de ne pas imaginer le visage fermé de cet homme, dur comme la pierre, insondable, déterminé... Difficile de ne pas voir ce garçon doux se transformer en un être fait de violence, une violence froide, contrôlée, ciblée...
On a beau savoir qu'on a en face de nous un tortionnaire, c'est autre chose de le voir en action... Le plus troublant, c'est la façon dont il appréhende sa fonction : véritablement comme un métier. Lorsqu'il endosse, au propre, comme au figuré, sa tenue de bourreau, il se met au travail avec professionnalisme et un côté consciencieux indéniable...
Oui, tout le paradoxe de ce personnage est là, mais aussi tout son intérêt. Bien sûr, il ne s'agit pas de dire que ce qu'il fait est "bien" ou "juste" ou d'ouvrir un débat sur la peine de mort à travers lui, c'est hors sujet (et je suis évidemment opposé à cette pratique), mais cette double personnalité et sa volonté de découvrir la vérité mise face à son implacable application des décisions de justice sont un excellent ressort romanesque...
Pour autant, on est vraiment dans un roman historique. Le contexte est assez touffu, sur une époque qu'on ne connaît pas forcément bien. On est quelques années avant le début des "Rois Maudits", pour donner une référence qui parlera à beaucoup. Certains d'entre vous ont peut-être trouvé que je mettais du temps à entrer dans le vif du sujet, au début de ce billet.
Mais, croyez-moi, tout ce que j'ai expliqué finit par s'assembler (avec d'autres éléments, évidemment, dont je n'ai pas parlé) pour donner une intrigue passionnante, à plusieurs entrées, mais aussi avec des trames qui se rejoignent. On n'est pas au bout de nos surprises et l'intrigue de polar s'inscrit parfaitement dans ce cadre historique.
On voit évoluer des personnages historiques réels et des personnages de fiction. Et les événements relatés eux aussi touchent à ces deux dimensions. Les dissensions à la tête du royaume, les rivalités, les mésententes et les inimitiés sont remarquablement dépeintes, en particulier à travers ce fascinant personnage qu'est Guillaume de Nogaret, véritable Machiavel avant Machiavel...
Pourtant, si ce personnage a quelque chose de franchement dérangeant, il est, à mes yeux, difficile de le décrire sous un angle franchement négatif... Comparé à Charles de Valois, par exemple, son intégrité saute aux yeux. Il est dévoué corps et âme à son roi, à la mission qui lui a été confiée. Là où il devient plus sombre, c'est dans sa façon de recourir à ce qu'on appellerait la raison d'Etat et dans son implication dans la politique religieuse du royaume, mais ce sont d'autres histoires...
Ici, il va mettre son grain de sel dans l'intrigue, à distance, croyant téléguider Louis d'Avre, qui est mû par d'autres objectifs, pourtant. Et, en fin politique, qui n'oublie pas qui il est, un juriste languedocien devenu à force d'abnégation et de travail, le plus proche conseiller du roi... Cela l'oblige parfois à agir en sous-main, et, ici, il va formidablement tirer son épingle du jeu...
Mais cette saga, c'est aussi une plongée dans le Moyen-Âge, dans son quotidien, à travers la vie dans le Perche. Bon, certains trouveront sans doute que Andrea H. Japp use, voire abuse, des notes de bas de page... C'est toujours un équilibre délicat : alourdir le récit en détaillant dans le corps du roman, ou bien installer un glossaire en fin de page, ou encore recourir à ces notes, parfois longues... Japp a fait un choix, et il s'explique.
Dans ces notes, il est beaucoup question de vocabulaire. Le boulot de documentation, en particulier lexicologique, est énorme et on a l'impression de voyager jusqu'au début du XIVème. En modernisant la forme de la langue, pour que les dialogues ne soient tout de même pas trop éloignés de la langue que nous parlons, elle veut respecter le sens des mots. Et l'on mesure à quel point une langue est dite vivante pour de bonnes raisons : des mots courants actuels ont vu leur sens dériver au fil du temps, d'autres ont été modifiés, d'autres ont disparu, etc.
De même, il est question des us et coutumes, des tenues portées par les personnages, des meubles qu'on trouve dans les maisons, des objets du quotidien, et, et je suis certain que vous me voyez venir, eh oui, la cuisine ! Il y a quelques recettes que j'aimerais bien retrouver dans mon assiette. Elles ne sont que décrites, pas d'annexes pour les réaliser chez soi (je le déplore presque), mais un beau panorama de ce qu'on mangeait à cette époque.
Et tiens, pour illustrer cela, une petite anecdote parfaite pour ce temps de carême (et pas d'onomatopées dégoûtées, je vous prie !) : l'Eglise n'ayant pas su dire s'il fallait classer les escargots avec la viande et les autres aliments gras, il était possible d'en manger lors des jours dits maigres... Et on est dans des recettes plus originales que le simple beurre à l'ail...
Bon, refermons la parenthèse culinaire, surtout que je sens que les escargots ne vont pas faire l'unanimité (il y a de super desserts, dans le livre !) et terminons en disant que "le tour d'abandon" est un roman hybride, véritable roman historique avant que ne s'enclenche vraiment les enquêtes proprement dites, pour un dénouement surprenant (euh, faites gaffe avec l'alimentation, quand même, je dis ça, je dis rien...).
J'avais déjà lu des romans d'Andrea H. Japp, des romans noirs contemporains, cette fois, je sens que je vais me pencher plus sur ses séries médiévales, rattraper le retard dans cette série autour du bourreau de Mortagne, mais aussi, car elles sont indirectement liées, la série intitulée "les mystères de Druon de Brévaux.

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