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Certaines n'avaient jamais vu la mer

Publié le 25 mars 2014 par Montagnessavoie
Julie Otsuka, Certaines n'avaient jamais vu la mer, 2012. Ce qu'il y a de bien, quand on n'est pas au travail, c'est qu'on peut dévorer du livre. Celui-ci est assez mince dans son apparence, mais extrêmement dense dans son contenu. Au choix, son style peut énerver ou subjuguer. On peut le trouver nullissime ou génial. Décryptage.  Nous sommes au début du XXème siècle, sur un bateau qui traverse l'océan pour se rendre du Japon aux Etats-Unis. A son bord, des dizaines, peut-être des centaines de jeunes filles japonaises qui quittent leur pays d'origine pour aller retrouver de l'autre côté de la grande flaque les maris qu'on leur a attribué. D'après ce qu'elles en savent, ces hommes ont tous de bonnes situations. En réalité, ils sont ouvriers, paysans, journaliers, exploités. Les femmes vont se retrouver prises au piège de leurs illusions, engluées dans une vie décevante, rude, violente. Jusqu'à ce qu'arrive la seconde Guerre Mondiale et que le frêle équilibre qu'elles croient avoir établi s'écroule. Commencent alors la peur, la traque, les disparitions, puis le silence.  Le livre est écrit comme une partition de chœur antique, sans protagoniste, avec un héros collectif : les femmes. Il peut sembler répétitif, mais il contient en fait un condensé d'informations, une compilation de situations qui démontrent une recherche aboutie de la part de l'auteur. On est entraîné dans ce tourbillon qui se déclenche comme une symphonie, va crescendo, prend des accents graves pour ensuite se faire lugubre. Alors vient la dernière note, et c'est le silence. On n'entendra plus jamais parler des Japonais.  Je n'ai pas souvenir d'avoir jamais lu un livre aussi musical, qui se suffit à lui-même et dont la mélodie et les accords restent en tête longtemps après la lecture. Ce qui est frappant, c'est qu'en plus d'être une oeuvre magnifique, c'est un vrai témoignage historique, la parole redonnée à une population dominée puis exclue de la société, reléguée au rang de traîtres à la Patrie, d'indésirables parqués dans des camps après l'attaque de Pearl Harbor.
"Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n'étions pas très grandes. Certaines d'entre nous n'avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs  jambes étaient arquées, certaines n'avaient que quatorze ans et c'étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d'élégants vêtements, mais la plupart d'entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté - hérité de nos soeurs, passé, rapiécé et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n'avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l'océan nous avait pris un frère, un père, ou un fiancé, parfois une personne que nous aimions s'était jetée à l'eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent, de partir à notre tour."
Pour achever de vous convaincre de vous ruer sur le livre de Julie Ostuka, une vidéo dans laquelle l'auteur elle-même nous parle de son livre et qui montre parfaitement dans quel état d'esprit elle l'a écrit : hommage, récit-vérité, humilité. Et pourtant, maestria. 

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