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"Celui qui pense qu'il n'y a rien de plus dangereux, de plus pernicieux, de plus diabolique qu'un rebelle, qu'il l'assassine, qu'il l'assomme, l'étrangle, le saigne, publiquement ou secrètement" (Martin Luther).

Publié le 28 mars 2014 par Christophe
Voilà un titre qui illustre aussi bien le roman que mon mauvais esprit, puisque, dans notre du livre du jour, ce sont bel et bien des catholiques qui appliquent à la lettre ce conseil donné par l'initiateur de la Réforme, Martin Luther... Après "Dans les griffes de la Ligue", Jean d'Aillon poursuit l'exploration du siège de Paris, en 1590, événement méconnu de l'Histoire de France, et, tout en se plaçant au plus près des faits historiques, il tisse la trame d'un vrai roman d'aventures dans "La Bête des Saints-Innocents" (en grand format chez Flammarion). Ce roman est la chronique d'une capitulation annoncée, au cours de laquelle tous les moyens seront bons pour diaboliser le nouveau roi, Henri IV, mais aussi une incroyable foire aux ambitions...
Avec l'assassinat d'Henri III et l'avènement du protestant Henri IV, a commencé la huitième guerre de religion. Le nouveau roi, dont les catholiques refusent de reconnaître la légitimité, est obligé d'imposer son autorité en reprenant une à une les plus grandes villes de son royaume. Paris, plus que toutes les autres, se montre violemment opposée à l'arrivée du nouveau souverain.
Après la bataille d'Ivry, en mars 1590, commence un terrible siège, un véritable blocus de la capitale par les troupes d'Henri IV. Blocus qui va durer jusqu'à l'automne, entraînant une effroyable famine, qui va faire, selon les estimations, des dizaines de milliers de morts, transformant Paris en un gigantesque cimetière à ciel ouvert.
"La Bête des Saints-Innocents" commence au début du mois d'avril 1590, alors que les vivres commencent à se faire rares. C'est la Ligue, parti catholique violemment opposé au protestantisme, qui dirige Paris à travers le conseil des Seize, composés de bourgeois parisiens jugeant inenvisageable de laisser entrer Henri IV dans la ville.
Les Ligueurs voudraient que Charles de Bourbon, qu'ils appellent d'ailleurs Charles X, monte sur le trône. Mais celui-ci meurt en mai 1590, poussant la Ligue à une nouvelle radicalisation. Alliée de la Ligue, la famille de Guise, qui rumine l'assassinat d'Henri le Balafré à Blois, en 1588, commence à songer à voir l'un des siens monter sur le trône de France.
Le clan des Guise est mené par la Duchesse de Montpensier (ennemie personnelle d'Olivier Hauteville, le personnage central de cette série) et son fils, le Duc de Mayenne, nommé l'année précédente lieutenant général du royaume par le Parlement de Paris. A leur service, des lansquenets, soldats souvent originaire d'Allemagne ou de Lorraine, en première ligne dans les combats contre les troupes royales.
Et puis, il y a l'Espagne... Le royaume voisin voit également d'un très mauvais oeil l'avènement d'Henri IV. Philippe II soutient donc la Ligue, fournissant troupes et moyens pour résister à l'entrée du nouveau roi dans la capitale française. Mais le roi d'Espagne, qui se voit comme le plus ardent défenseur du catholicisme en Europe face à la montée du protestantisme, commence à se dire qu'il pourrait prendre la tutelle sur le royaume de France, en faisant monter sa fille sur son trône...
Lorsque le blocus est levé à l'automne 1590, les dissensions entre ces différentes parties, chacun oeuvrant pour son propre compte, tandis que Henri IV, qui fait tomber une par une les villes rebelles dans son escarcelle, attend son heure... Plus de siège, mais une pression constante qui laisse peu d'espoir à la Ligue, aux Guise ou aux Espagnols, de parvenir à leurs fins... Sauf solution radicale...
Voilà pour le contexte historique général, qui est le contexte central du roman, puisque le livre retrace la fin du blocus, le retour à la normale, la montée des dissensions entre les différentes factions, la propagande acharnée de la Ligue pour assimiler Henri IV au Diable (foi, croyances et superstitions se rejoignent vite...), manigances politiques, règlements de compte, radicalisation des uns et tentatives pour calmer le jeu avant l'entrée, inéluctable, du roi dans sa capitale...
Et, dans tout cela, Jean d'Aillon entremêle avec une rare habileté les faits historiques et sa trame romanesque, l'une et l'autre se complétant parfaitement. Parlons d'abord, mais brièvement, de cette arme, extraordinaire, dont les plans circulent dans Paris, prêts à être vendus au plus offrant. Une arme qui, si elle tombait entre certaines mains, pourrait servir de pierre angulaire à un plan capable de changer la tournure des événements...
L'autre histoire débute pendant la famine occasionnée par le siège... Alors qu'on meurt de faim (au sens propre du terme) dans tous les coins de Paris, les cadavres jonchent les rues avant d'être conduits aux fosses communes. Le cimetière des Saints-Innocents est l'un des plus importants de la capitale et l'activité y est quotidienne...
Pourtant, dans ce climat d'horreur, la découverte de corps va déclencher une vraie psychose. Ces personnes ne sont en effet pas mortes de faim. Au contraire, elles ont manifestement permis à leur assassin de se nourrir... A plusieurs reprises, dans les alentours du cimetière, on retrouve des corps partiellement dévorés...
Témoins de cette histoire, un couple d'aristocrates provençaux, venus veiller aux derniers jours d'un de leurs parents. Ils s'appellent Reynière de Sade et Yohan de Vernègues et ont connu Henri IV enfant... Pour autant, tous deux sont catholiques, sans être des fanatiques, et, si Reynière ne voit pas forcément l'avènement d'un protestant, elle n'est pas du genre à prendre les armes pour l'empêcher.
C'est à eux que que Pierre Pigray, chirurgien, disciple d'Ambroise Paré, va parler pour la première fois de l'hypothèse d'un monstre hantant les rues de Paris à la recherche de chair fraîche... Un loup-garou. Petit à petit, l'idée gagne les consciences, renforçant la peur qui règne dans Paris... Même une fois la famine terminée, la bête semble tuer encore...
Les Ligueurs les plus acharnés n'ont pas besoin de plus pour accuser Henri IV, le diabolique, d'avoir envoyé ce monstre pour nuire un peu plus aux Parisiens. En chaire, les prêtres ligueurs rivalisent de créativité pour effrayer leurs ouailles et désigner le seul et unique responsable de tous leurs malheurs : le maudit Béarnais qui veut s'emparer du trône. Jehan Louchart, commissaire de police et ligueur forcené, mène l'enquête, en partant du principe qu'il recherche un monstre.
Dans ce contexte incroyablement tendu, où les violences sont quotidiennes, où les Parisiens redoutent chaque jour l'attaque des troupes royales, où l'on se méfie de tous, de peur d'être dénoncé comme politique (comprenez : quelqu'un dont la conviction anti-protestante n'est pas jugée assez forte), où l'on emprisonne, torture, exécute en deux temps, trois mouvements, sur un simple soupçon, une telle histoire ne peut que remettre de l'huile sur le feu...
Lorsque Olivier Hauteville, envoyé par le roi, retourne dans Paris, ville où il se sait considéré comme un espion et où il risque la pendaison à chaque instant, c'est une ville aux prises avec tous ces maux qu'il trouve. Lui ne croit pas au loup-garou, il sait que l'époque est aux superstitions mais qu'il n'y a rien de plus imaginatif et dangereux qu'un homme tout ce qu'il y a de plus normal...
Alors que les rares partisans d'Henri IV encore à Paris ont besoin d'aide, car l'étau se resserre sur eux, l'affaire de la Bête du cimetière des Saints-Innocents va une nouvelle fois réunir deux ennemis intimes : Olivier et Louchart. Et ce sera au plus malin, au plus retors, à celui qui parviendra à piéger l'autre... ou à le tuer. Et tous les coups, même les plus tordus sont permis...
Evidemment, si on est pas un amateur de romans historiques, on risque d'être un peu perdu. Car, ne vous y trompez pas, la trame romanesque est au service du récit historique, pour le rendre vivant. Tout ce que j'ai évoqué dans ce billet repose sur des faits avérés et, si Jean d'Aillon met son petit grain de sel pour assaisonner tout ça.
Il remplit les blancs, comme pour l'étonnant choix final de Jehan Louchart, utilise des techniques de fiction pour agencer les faits ensemble, fait interagir les personnages réels et les personnages de fiction qu'on rencontre dans le cours du récit, intercale un récit d'aventures et de cape et d'épée, plein de bagarres, de courses, de trahisons, de ruses mais aussi d'amour et d'humour, pour alléger la densité et la dramaturgie de la partie historique.
Et l'on se rend compte à quel point l'histoire peut parfois (presque) se suffire à elle-même pour proposer un récit captivant et des rebondissements susceptibles de figurer dans des romans. Je me suis rendu compte à quel point je connaissais mal cette période, à part "Ralliez-vous à mon panache blanc", phrase qui aurait été prononcée par Henri IV à la bataille d'Ivry, et "Paris vaut bien une messe", annonçant sa conversion au catholicisme, une fois les tensions retombées...
Entre les deux, un panier de crabes incroyable, dans lequel Jean d'Aillon a décidé de mettre le nez... Avec quelque chose que j'ai trouvé très intéressant : le pouvoir instauré par la Ligue est proche... d'un régime républicain ! Enclavé au coeur d'une monarchie de droit divin, voilà qui n'est pas banal, à défaut d'être viable dans la durée !
Et, par ailleurs, si la population parisienne rejette dans son ensemble (en tout cas, tous ceux qui sont restés dans la capitale pendant le siège) l'idée de voir Henri IV régner, il ne faut toutefois pas imaginer une homogénéité dans le degré de fanatisme. Les Seize sont déterminés et jusqu'au-boutistes, les franges les plus populaires sont manipulées et poussées à la radicalisation...
Mais, on voit également des personnages plus modérés, peut-être plus opportunistes, mais surtout, qui refusent tout autant le protestantisme du nouveau souverain que l'arbitraire du régime instauré par la Ligue dans la capitale. Il y a ceux qui, sentant le vent tourner, et se ménagent une sortie de secours lorsque Paris tombera ; et ceux qui, tout en ayant choisi un camp, celui des catholiques, restent intègre dans leurs fonctions et refusent que les Seize imposent leur pouvoir par la terreur et l'injustice...
Ces ajustements, tels les déplacements de pièces sur un échiquier où c'est le Roi qui mettrait mat ses adversaires au final, sont aussi au coeur de ce roman. Ils induisent les actions et les réactions de tous les personnages, historiques ou de fiction, faisant évoluer les alliances, les intérêts communs, les lignes de front, mais aussi les haines et les rancoeurs... La pitié et le pardon n'ont pas droit de citer dans ce Paris-là.
Dernier point que je voudrais aborder à travers ce livre, c'est le travail effarant de Jean d'Aillon. Voilà longtemps que je croise ce nom, mais j'ai attendu l'an passé pour me lancer dans la lecture de cet auteur. Le moins qu'on puisse dire, c'est que c'est un romancier prolifique, qui propose en parallèle plusieurs séries, qui peuvent parfois se recouper, se rejoindre, se prolonger les unes les autres...
"La Bête des Saints-Innocents" en est une parfaite illustration, faisant intervenir autour d'Olivier Hauteville, de façon plus ou moins importante, des personnages issus d'autres séries : j'ai évoqué Reynière de Sade et Yohan Vergnères, présents dans un précédent roman situé 25 ans avant celui-ci, on parle aussi de l'étude de notaire Fronsac, tenue par le père de Louis, héros d'une série se déroulant sous les règnes de Louis XIII et Louis XIV, etc.
La façon dont tout cela s'entrecroise a des allures de Comédie Humaine, une oeuvre qui nous raconte la grande histoire de notre pays à travers des destins de fiction qui participent, tous à leur manière, à faire cette histoire, tout en devant se frotter à des affaires plus anecdotiques. Je ne sais pas si on peut vraiment parler de polars historiques pour ce qu'écrit Jean d'Aillon.
Ses livres le sont, mais pas seulement. Ce sont de vrais romans d'aventures, de véritables romans historiques remarquablement documentés et alimentés, une façon ludique d'entrer dans l'Histoire tout en se rêvant chevalier, l'épée au poing, ou chevauchant à bride abattue, justicier au coeur pur, plein d'honneur et de fidélité. Un cure de jouvence, un retour en enfance !
Et "La Bête des Saints-Innocents" ne déroge pas à cette règle.

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