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Matignon selon Pompidou

Publié le 02 avril 2014 par Sylvainrakotoarison

La nomination du nouveau Premier Ministre Manuel Valls intervient quelques heures avant un triste anniversaire.

yartiPompidou201401Il y a juste quarante ans, le 2 avril 1974, dans la soirée, le Président Georges Pompidou était terrassé par la maladie. Avec son septennat écourté en quinquennat, s’était éteint la période dite des Trente Glorieuses, de prospérité et de croissance dans l’après-guerre en France. Le premier choc pétrolier venait de faire exploser le prix de l’énergie et le chômage structurel commençait à se développer pour atteindre les niveaux records d’aujourd’hui.

Pour sa biographie, je propose de revoir mon précédent article à l’occasion de son centenaire, et éventuellement, pour ceux qui, à l’instar de certaines personnalités politiques, voient en Pompidou celui qui a obligé la France à payer des intérêts aux emprunts d’État, je leur conseille la lecture de cet article.

Un collaborateur

Georges Pompidou, l’histoire rappelle qu’il était évidemment le successeur de De Gaulle à l’Élysée, mais avant, il avait été son Premier Ministre, et pour l’instant, le Premier Ministre qui a eu la plus grande longévité, du 14 avril 1962 au 10 juillet 1968 (soit plus de six ans).

Alors que son prédécesseur à Matignon, Michel Debré, était un grand parlementaire et souhaitait préserver les attributions du chef du gouvernement dans le rôle classique d’une démocratie parlementaire, Pompidou n’avait pas la même tradition ni origine. Il n’était pas parlementaire lorsqu’il avait été nommé à Matignon, mais collaborateur de De Gaulle, haut fonctionnaire (Conseil d’État), et, pendant quelques années, membre du Conseil Constitutionnel (du 5 mars 1959 au 14 avril 1962).

Pour De Gaulle, il était avant tout son principal collaborateur, un normalien sachant écrire, d’abord chargé de mission de 1944 à 1946, puis directeur de son cabinet de 1946 à 1953, s’occupant aussi de la Fondation Anne-De Gaulle, du nom de la fille du Général, puis, s’éloignant de De Gaulle pour travailler dans le privé (banque Rothschild), recommandant Olivier Guichard pour lui succéder, il était revenu au service de De Gaulle comme directeur de son cabinet à Matignon de juin 1958 à janvier 1959. Lors de la prise de fonction de De Gaulle à l’Élysée, Georges Pompidou avait été invité à prendre la place à ses côtés dans la voiture présidentielle.

En ce sens, c’est véritablement Pompidou qui fut le modèle du Premier Ministre sous la Ve République, au sens gaullien du terme, au moment où le Président de la République devenait l’élu direct du peuple français (depuis 1962). Selon les mots de De Gaulle, lors de sa conférence de presse du 31 janvier 1964, « le Président choisit le Premier Ministre, le nomme ainsi que les autres membres du gouvernement, a la faculté de le changer, soit parce que se trouve achevée la tâche qu’il lui destinait et qu’il veuille s’en faire une réserve en vue d’une phase ultérieure, soit parce qu’il ne l’approuverait plus (…) ».

Les cadences infernales

Un Premier Ministre nommé par le Président de la République mais soutenu par les députés, eux-mêmes élus par le peuple, et un Président de la République élu par le peuple, voici une dualité qui a abouti à une grande flexibilité de la Constitution jusqu’à provoquer trois périodes dites de cohabitation qui ont transféré le pouvoir de l’Élysée à Matignon, quand la majorité parlementaire nouvellement élue n’était pas de même tendance que le Président de la République. Il ne fait nul doute que De Gaulle ne serait jamais resté à l’Élysée en cas de défaite aux législatives (par exemple, celles de mars 1967), mais il n’est demandé à personne d’être surhumain et d’aller au-delà des seules obligations constitutionnelles : de toute façon, le peuple y retrouvera les siens.

Les fonctions de Premier Ministre ont beau être secondaires par rapport à la fonction présidentielle, elles sont sans doute les plus épuisantes de toutes les institutions. Certains y font des surmenages, comme Raymond Barre en automne 1979, hospitalisé et prêt à laisser la place à …Robert Boulin, et d’autres font même des dépressions, à l’issue de leur mandat, allant même jusqu'au suicide pour Pierre Bérégovoy. D’ailleurs, le titre du livre et du documentaire télévisé de témoignages d’anciens Premiers Ministres réalisés par la journaliste Raphaëlle Bacqué est éloquent : "L’Enfer de Matignon" (éd. Albin Michel, le 10 septembre 2008).
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Pile et face

Comme Jacques Chirac plus tard, Georges Pompidou a été à la fois Premier Ministre et Président de la République, un doublon somme toute très rare sous la Ve République. Les deux ont souffert de relations parfois très difficiles entre le Président et eux-mêmes.

Que ce soit Pompidou, acteur principal de la victoire gaulliste aux élections législatives de juin 1968 et finalement remercié avec ingratitude par De Gaulle quelques jours plus tard, ou Jacques Chirac, sans réelle autonomie sous Valéry Giscard d’Estaing au point de démissionner lui-même en été 1976 (fait historique et unique dans les annales), avec bien plus de pouvoirs sous la cohabitation avec François Mitterrand, les deux se sont retrouvés à fronts renversés lorsque, de l’Élysée, l’un a congédié Jacques Chaban-Delmas malgré la confiance fraîchement aquise dont il jouissait des députés, et l’autre Jean-Pierre Raffarin qui, comme Jean-Marc Ayrault ce 31 mars 2014, a été remplacé en mai 2005 pour "usure" …usure présidentielle.

Le nœud à trancher

Dans son livre testament paru le 31 mai 1974, deux mois après sa disparition, "Le Nœud gordien" (éd. Plon), où il a présenté sa vision posthume des institutions, Georges Pompidou a confirmé la prédominance de l’Élysée sur Matignon : « Le chef de l’État, investi directement de la confiance de la nation, doit être le chef incontesté de l’exécutif. C’est lui qui, avec le gouvernement, doit définir la politique et la conduire. Le Premier Ministre, comme l’indique son nom, n’est que le premier des ministres. ».
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Pourtant, la Constitution du 4 octobre 1958 suggère le contraire dans son titre III.

Article 20 : « Le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation. Il dispose de l’administration et de la force armée. ».

Article 21 : « Le Premier Ministre dirige l’action du gouvernement. Il est responsable de la défense nationale. Il assure l’exécution des lois. (…) Il peut, à titre exceptionnel, suppléer [le Président de la République] pour la présidence d’un conseil des ministres en vertu d’une délégation expresse et pour un ordre du jour déterminé. ».

L’article 8 laisse entendre que juridiquement, un Premier Ministre pourrait refuser de démissionner s’il voulait se maintenir : « Le Président de la République nomme le Premier Ministre. Il met fin à ses fonctions sur la présentation par celui-ci de la démission du gouvernement. Sur proposition du Premier Ministre, il nomme les autres membres du gouvernement et met fin à leurs fonctions. ».

Chaque Président de la République a donc cherché à contourner la lettre de la Constitution, à commencer par son fondateur, De Gaulle, qui demandait à ses Premiers Ministres, dès leur nomination, une lettre de démission sans mettre la date.

Dans le projet initial de révision constitutionnelle qui a abouti le 23 juillet 2008, Nicolas Sarkozy était allé plus loin en voulant modifier l’article 21 (voir le point 4 de cet article) et supprimer la responsabilité de la défense nationale pour le Premier Ministre. Finalement, les parlementaires ont préféré laisser l’article en l’état, avec sa part de flou, et permettre tous les cas, notamment lors des cohabitations.

Premier des ministres

Il était consternant de lire les différents commentaires concernant les rapports entre Nicolas Sarkozy et François Fillon, entre 2007 et 2012, comme si ces rapports de quasi-subordination étaient nouveaux.

En fait, ce lien de subordination a toujours existé depuis 1959, avec plus ou moins de tact, mais avec toujours autant de réalité politique, jusque dans l’attention portée aux détails (en particulier en ce qui concerne les nominations de hauts fonctionnaires ; c’était sur ce sujet que la crise du 16 mai 1877 s’est amorcée au cours d’un bras de fer entre Mac-Mahon et Gambetta).

Quinquennat et concomitance

La mise en place du quinquennat a renforcé ce pouvoir présidentiel sur le Premier Ministre.

Durant son mandat, Georges Pompidou avait tenté, sans succès, d’instituer le quinquennat. Dans son esprit, loin des raisons invoquées par ses lointains successeurs en 2000, le quinquennat visait à renforcer les pouvoirs du Président de la République en renouvelant plus fréquemment sa légitimité populaire. C’était pour cette raison que la majorité gaulliste s’était montrée réticente et finalement, le projet fut laissé à l’abandon (mais jamais officiellement retiré).
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Il était revenu en surface en juillet 2000 par le jeu très subtil de la cohabitation et de circonstances très particulières. D’une part, le renouvellement de l’Assemblée Nationale avait lieu la même année (2002) que la fin du mandat présidentiel. C’était la première fois depuis 1958 sans dissolution. D’autre part, chacun avait intérêt à cette réforme. Lionel Jospin pour reprendre une des 110 propositions du candidat François Mitterrand en 1981 (au même titre que les 35 heures). Quant à Jacques Chirac, qui allait avoir 69 ans à l’élection présidentielle de 2002 (l’âge qu’a actuellement Alain Juppé à quelques mois près), le fait de réduire de sept à cinq ans le mandat présidentiel rendait un second mandat moins extravagant en terme d’âge.

Depuis 2002, la France vit donc au rythme violent d’une élection présidentielle suivie, un mois plus tard, d’élections législatives tous les cinq ans. Ce qui renforce le suivisme des députés de la majorité (même si aujourd’hui, certains élus de l’aile gauche, comme Henri Emmanuelli, seraient prêts à refuser la confiance au gouvernement de Manuel Valls ; mais aucun député n’est suicidaire et une dissolution leur serait fatale dans le contexte actuel).

Dans sa conférence de presse du 31 janvier 1964, voici justement ce qu’en disait De Gaulle : « Tout d’abord, parce que la France est ce qu’elle est, il ne faut pas que le Président soit élu simultanément avec les députés, ce qui mêlerait sa désignation à la lutte directe des partis, altérerait le caractère et abrégerait la durée de sa fonction de chef de l’État. D’autre part, il est normal chez nous que le Président de la République et le Premier Ministre ne soient pas un seul et même homme. Certes, on ne saurait accepter qu’une dyarchie existât au sommet. Mais, justement, il n’en est rien. ».

La fonction présidentielle plus autoritaire mais en déclin ?

Le rôle d’arbitre a finalement vite laissé place au rôle d’initiateur.

Et parallèlement, le niveau personnel des Présidents de la République a été aussi en déclin, comme le faisait remarquer Régis Debray le 5 mars 2011 : « La société du spectacle a cédé la place à la société du contact. Plus de formes ni de protocole. Nous avons un pouvoir qui tutoie, et qu’on tutoie. (…) On est passé de la queue-de-pie au tee-shirt. Il faut que le chef soit tout le monde. Marketing oblige. Il faut qu’il soit en prise directe avec l’émotion du jour. On surfe, on virevolte, on bouge avec tout ce qui bouge. (…) Le plan de vol, c’est le bulletin météo. Ca change tous les jours. (…) Le tout à l’image, c’est le tout à l’ego. Avec la séquence des Présidents depuis cinquante ans, vous voyez le lent déclin du symbole et l’avènement de la trace. Prenons 1958, De Gaulle, grand écrivain et mémorialiste ; Pompidou, prof de lettres ; Giscard rêvant à Maupassant ; Mitterrand grand liseur, encre bleue, et belle plume ; Chirac se tourne vers les arts premiers, mais donne encore du maître à l’écrivain ; Sarkozy embrasse Johnny Hallyday. ».
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Beaucoup de témoignages attestent de la prééminence du Président de la République et de la réduction en pratique des pouvoirs du Premier Ministre sous la Ve République. En voici quelques-uns.

Georges Pompidou (cité par Alain Peyrefitte dans "Le Mal français") : « Le patron, c’est moi. Ce que le Général aura légué de meilleur à la France, c’est la prééminence du Président. Laisser le pouvoir suprême repasser la Seine, permettre que les grandes discussions qui commandent l’avenir se prennent à Matignon et non à l’Élysée, cela voudrait dire à brève échéance que l’Assemblée reprendrait le dessus. ».

François Mitterrand : « La politique de la France, je l’ai moi-même définie et (…) elle est conduite sous mon autorité. ».

Avant d’être élu, le 15 décembre 2006 à Lyon, Nicolas Sarkozy expliquait sa vision des institutions : « Le Président de la République n’est pas un arbitre au-dessus des partis, qui marche sur les eaux parce qu’il a été élu. Le Président, c’est un leader qui a le courage de dire avant les élections tout ce qu’il pense et tout ce qu’il fera et qui a l’honnêteté, au lendemain de l’élection, de mettre scrupuleusement en œuvre la politique sur laquelle il s’est engagé. C’est un homme qui s’engage, c’est un homme qui est responsable, c’est un homme qui assume ses responsabilités, ce n’est pas un homme qui se dissimule derrière un conseiller ou derrière un Premier Ministre. ».

Le 9 novembre 2010, à Colombey-les-Deux-Églises, Nicolas Sarkozy enfonçait le clou de sa supposée "hyperprésidentialisation" en citant De Gaulle : « Si la France m’a appelé à lui servir de guide, ce n’est certes pas pour présider à son sommeil. (…) Le devoir du Président de la République, sa responsabilité devant la nation, c’est de décider dans le seul intérêt général. ».

Amusant de lire aussi ce qu’en pensait François Hollande en juillet 2005, bien avant son élection, en évoquant Jacques Chirac : « Je suis pour une Présidence clarifiée. La fonction présidentielle s’est affaiblie. (…) Jamais un Président n’a eu autant de compétences et de pouvoirs concentrés et jamais il n’a été aussi peu soumis à ses responsabilités. ». Un petit arrière-goût du "Coup d’État permanent"…

Et Manuel Valls ?

Dans l’histoire de la Ve République, trois seulement Premiers Ministres semblent avoir joui pleinement de leurs pouvoirs, avec beaucoup plus d’autonomie que les autres vis-à-vis de l’Élysée, pour deux raisons, parfois cumulées, la santé présidentielle ou la cohabitation : Édouard Balladur (1993-1995), Lionel Jospin (1997-2002) et Dominique de Villepin (2005-2007).

Manuel Valls serait-il le quatrième Premier Ministre autonome sans les deux raisons invoquées ? On peut rester dubitatif sur le sujet. Certes, le caractère très fort de Manuel Valls, son autorité voire autoritarisme, risquent de peser plus lourd que l’indécision molle de François Hollande.

Mais au moindre accroc, et ils seront nombreux, Manuel Valls risquera de sauter : le vote de confiance qui va nécessiter de réunir une majorité à l’Assemblée Nationale (le PS est plus que jamais divisé), les élections européennes, les impératifs budgétaires, la courbe du chômage, etc. Autant d’occasions de voir sa cote de popularité s’effondrer et son action s’enliser…
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Manuel Valls a deux ans de plus qu’Alain Juppé quand il était arrivé à Matignon. L’autoritarisme d’Alain Juppé avait engendré en six mois les dernières longues grèves que la France a connues. J’ai l’impression que c’est bien parti aussi pour lui, qui n’hésite pas à se référer à Tony Blair ou à Matteo Renzi, très à la mode dans les cours européennes.

Est-ce une coïncidence ? La seule personne à réagir à la nomination à Matignon de Manuel Valls (qui a pris ses fonctions le 1er avril 2014 sans poisson dans le dos) et à lui souhaiter bonne chance, c’était François Fillon, un ancien Premier Ministre lui aussi éprouvé par cet exercice très fragile du pouvoir, entre Élysée et opinion, entre députés de la majorité et électeurs. Bonne chance, et bon courage !

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (2 avril 2014)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
Le centenaire de Pompidou (5 juillet 2011).
Les héritiers du gaullisme.
La loi du 3 janvier 1973.
Manuel Valls nommé Premier Ministre.
L’Enfer de Matignon.
Matignon en 2013 ?
Matignon en 2012 ?
Matignon en 2010 ?
Matignon en 2007 ?
Ex-futur Premier Ministre ?
Le quinquennat.
De Gaulle.
Jacques Chirac.
Nicolas Sarkozy.
François Hollande.
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