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LC qu"'il y a littérature" chez Quentin Mouron

Publié le 24 mars 2014 par Lucie Cauwe @LucieCauwe

Dans son troisième roman, "La Combustion humaine" (Olivier Morattel Editeur, 113 pages, diff. Harmonia Mundi), le Canado-Suisse Quentin Mouron épingle habilement un sujet d'actu en ce dernier jour du Salon du livre de Paris: le monde de l'édition.
Il le fait par le prisme d'un éditeur, dénommé Jacques Vaillant-Morel ou plus simplement Jacques Morel, toute ressemblance avec le nom du sien auquel le livre est dédié n'étant qu'un pur hasard. Un petit éditeur donc, arrivé sur le tard dans le milieu littéraire mais qui, en quinze ans, y a fait son chemin.
Des livres sur le milieu de l'édition, il y a en déjà eu plein. Des bons et des moins bons. Il y a deux ans sortaient conjointement le pétillant et pétulant roman de Paul Fournel, "La liseuse" (P.O.L., 220 pages), celui, solide, de Louis Gardel, "Le scénariste" (Stock, 208 pages) et le beaucoup plus discutable "journal de stage" de Bruno Migdal, "Petits bonheurs de l'édition" (La Différence, 142 pages).
Sujet romanesque donc que le milieu de l'édition. Ce que confirme encore Quentin Mouron avec un bref roman joliment troussé, qui ne cache rien des mesquineries de ce petit monde mais arrive aussi à travers le portrait un peu désabusé d'un éditeur genevois à questionner la nature humaine en général.
Le roman s'ouvre sur la lettre qu'un candidat auteur adresse à l'éditeur. Des lettres pareilles, ou des extraits, on en lit plein sur Facebook depuis qu'une éditrice y déverse régulièrement ses trouvailles ou ses exaspérations. Mais quand même, on compatit immédiatement avec Morel tout en découvrant sa  méthode de tri. Ce dernier se soucie avant tout de déterminer "quand il y a littérature". Autant dire, pas souvent. Et même s'il ne course plus le chef-d’œuvre, il a le jugement sec. Tous ces textes insignifiants, il les rassemble dans une poubelle qu'il vide le samedi à la déchetterie avec ces mots définitifs: "voilà toute la littérature moderne".
Le ton est donné mais l'atout du livre de Quentin Mouron est qu'il pratique l'ironie fine plutôt que le bulldozer. Ni requin, ni passionné, son Jacques Vaillant-Morel révèle son humanité. Bien sûr, il aime les écrits de qualité, il apprécie certains de ses auteurs, peu, mais il sait également que les livres, il faut les vendre. Il a donc décidé d'utiliser internet à cette fin. Il fait la promotion de ce qu'il publie sur Facebook et Twitter et utilise la toile pour échanger avec ses auteurs. Un progrès pour celui qui n'est plus tenu de les inviter à un repas: "Les auteurs sont encore plus assommants que leurs bouquins, et ce n'est pas peu dire!", lui fait dire Quentin Mouron.
Cet éditeur techniquement à la pointe permet à l'auteur de brosser un tableau de la grrrrrande famille facebookienne tout en épinglant également les habitudes anciennes de l'édition: sorties de livre, cocktails, presse, salons... Sans oublier les portraits de ceux qui l'animent et quelques lances rompues envers des sujets chauds comme le prix unique du livre, inexistant en Suisse, ou l'édition à compte-d'auteur. C'est fait avec une connaissance de l'intérieur du genre mais sans méchanceté gratuite. Ne dit-on pas: "Qui aime bien, châtie bien"?
Econome de ses mots, Quentin Mouron voit juste et frappe de même. S'il ne rate pas son éditeur, l'envoyant même à la Migros se coltiner une cliente revêche, il défend aussi certains écrivains: "Morel n'avait aucune considération pour ses auteurs, ce qui  ne l'empêchait pas de se plaindre régulièrement de leur ingratitude." Et glisse des vraies personnes comme Jacques Chessex, Vladimir Dimitrijevic, Olivier Morattel ou même Quentin Mouron dans son texte. Et un lieu comme la librairie du DeliVrium Tremens, ultra-branchée, qui aura le mot de la fin de ce roman plaisant de bout en bout, qui marie réalité et imagination, pique d'un venin élégant et nous ramène à la condition humaine et à ses moteurs.
"Un milieu étroit, ridicule, insuffisant", analyse Mouron. Comme la vie de l'éditeur, Jacques Vaillant-Morel. Un milieu qu'on ne peut quitter que d'une seule façon. "La Combustion humaine" le raconte fort bien, à sa façon originale et réussie.

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