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Atelier d’écriture chez Olivia : Entrevue près du lac

Publié le 21 avril 2014 par Biancat @biancatsroom

unehistoireCette semaine, le moins qu’on puisse dire c’est je suis totalement hors délai pour l’atelier d’écriture chez Olivia ! Mais tant pis, j’ai joué quand même en mettant à profit mes trois heures de train de Marseille à Paris.

Voici donc les mots qu’il fallait placer : éclairage – clarté – lampadaire – attente – rendez-vous – quand – bientôt – demain – jour – nuit – aube – début. Contrainte facultative : soit vous prenez tous les mots, soit vous n’en sélectionnez que cinq et vous ajoutez la consigne suivante : le lieu de l’action doit être au bord d’un lac.

‘-Cynthia, vos parents sont là. Vous allez prendre vos médicaments avant d’aller les voir. Devant moi. Je ne veux pas que ça se passe comme il y a quinze jours, vous vous souvenez ? Vous avez fait peur aux autres patients et vous avez mordu une infirmière. Si une telle chose se reproduit, je serai forcé de vous interdire les sorties dans le parc.

Cynthia s’exécuta sans opposer de résistance. Pourtant Dieu sait qu’elle abhorrait la léthargie dans laquelle la plongeaient ses comprimés, cette absence totale de sentiments, comme si chacune de ses terminaisons nerveuses était comprimée dans du coton. Ce traitement lui faisait perdre la notion du temps et elle avait l’impression d’évoluer dans un univers sans relief, sans couleur, sans goût. Finalement, elle préférait mille fois cette douleur fulgurante qui la frappait parfois sans prévenir à ce désert… et à l’absence de Jensen. Deux semaines plus tôt, la crise qu’évoquait le Docteur avait été telle qu’un cri primal et sauvage, qu’elle n’avait pu retenir, s’était échappé d’elle et lui avait fait perdre complètement le contrôle. Elle revit le visage épouvanté de sa mère, entendit les cris d’effroi autour d’elle, jusqu’à ce que les infirmières la maîtrisent et lui administrent une dose qui l’avait terrassée en quelques secondes et dont l’effet lui avait semblé durer une vie entière.

-Venez, je vous emmène dans le parc. Vos parents vous attendent au bord du lac. Je compte sur vous pour que tout se passe bien. Nous nous verrons ensuite pour notre rendez-vous hebdomadaire.

Cynthia jeta un œil rapide par la fenêtre et aperçut ses parents au loin. La clarté de cette fin d’après-midi lui semblait étrange, cotonneuse, presque triste, si différente des lumières naissantes de l’aube, porteuse des espoirs du jour, qu’elle contemplait chaque matin. A moins que ce ne soit l’effet des médicaments et l’éclairage gris et terne qu’ils apportaient à son quotidien, le début de la léthargie tant redoutée qui la précipitait dans sa nuit intérieure. Puis le Docteur la prit par le bras pour l’accompagner dehors.

-Bonjour ma chérie, comment vas-tu aujourd’hui ? lui demanda sa mère en la serrant contre elle.

Cynthia avait du mal à supporter les efforts visibles que sa mère faisait pour paraître badine, et les larmes qui menaçaient à tout moment de jaillir de ses yeux. Les premiers temps de son arrivée, elle ne l’avait pas reconnue. Tous ses souvenirs étaient comme un amas informe qu’elle n’arrivait plus à déchiffrer. Les noms et les visages s’entrechoquaient dans sa tête sans parvenir à se montrer distinctement à sa conscience. Petit à petit, le puzzle s’assemblait de nouveau, des bribes de son histoire refaisant surface de manière lente et erratique. Elle n’aurait même pas su dire depuis combien de temps elle était là, ni pourquoi. Elle avait d’abord reconnu sa sœur Maya, sa mère, puis son père. Lire la souffrance, puis la pitié, sur ces visages aimés lui avait causé un choc, d’autant plus qu’elle n’arrivait pas à se souvenir de ce qui les avait causés. Malgré ses suppliques, Maman refusait d’en parler. Elle disait que le Docteur Moisan voulait qu’elle se souvienne toute seule, que c’était important. Ce qui provoquait sa colère, du moins quand les médicaments ne l’avalaient pas avant qu’elle n’ait eu une chance de se manifester.

-Maman, quand vais-je pouvoir sortir d’ici ? Demain ? Dans dix ans ? hurlait-elle.
-Bientôt ma chérie, disait inlassablement Maman. Le Docteur dit que tu fais beaucoup de progrès, que ta mémoire revient. Il ne faut pas aller trop vite, il ne faut rien forcer si tu ne peux pas encore te souvenir…

Mais aujourd’hui, Cynthia se sentait plus résignée que d’habitude.

-Ca va, Maman, répondit-elle d’une voix morne.

Puis elle se tut. Elle contempla le lac et écouta la voix de Maman qui se faisait lointaine. Comme à chacune de ses visites, cette dernière lui parla de personnes dont les souvenirs lui revenaient parfois, lui dit qu’elle manquait à tout le monde et qu’elle avait hâte d’organiser la grande fête de son retour à la maison. Papa quant à lui resta silencieux. Il était dérouté par la nouvelle Cynthia et ne reconnaissait plus sa fille dans ce petit être recroquevillé et fragile au comportement imprévisible. Il l’aimait toujours, bien sûr, mais il n’arrivait pas à trouver les mots justes, aussi il se contentait d’être présent. Malgré son mutisme, son attitude était en fin de compte beaucoup plus supportable pour Cynthia que celle de Maman, et les échanges silencieux qu’elle avait avec lui lui apportaient au fond plus de réconfort. Au bout d’un certain temps, le soleil se mit à baisser à l’horizon. Les éclairages et les lampadaires du parc n’allaient pas tarder à s’allumer. Elle interrompit alors le bavardage de Maman.

-Je suis fatiguée Maman, et je commence à avoir froid. Je voudrais rentrer.

Le Docteur Moisan arriva à ce moment-là avec une infirmière.

-Madame et Monsieur Lavoie, je vais devoir vous enlever votre fille, c’est l’heure. Cynthia, Sylvie va vous raccompagner dans votre chambre, j’ai un mot à dire à vos parents, je vous rejoins dans quelques minutes pour notre entretien.

Elle dit au revoir à ses parents, détourna rapidement le regard pour ne pas voir les larmes imminentes dans les yeux de Maman et suivit docilement l’infirmière.’


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