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Radioactif par Vincent Crouzet

Par Livresque Du Noir @LivresqueduNoir

C’est un roman que je ne pensais jamais écrire. Un projet non inscrit. Quelque chose d’enfoui. Très profondément. Je suis romancier. C’est-à-dire que je me plais à écrire des histoires non vécues, sur la base de souvenirs, de carnets de voyages jamais rédigés mais toujours en moi. Mes yeux ont vu, j’ai entendu, j’ai senti, ressenti, j’ai goûté et aimé, je me suis éloigné dans des lieux perdus, j’ai mangé avec le Diable : je possède la matière pour composer cent romans. Les décors, les conjonctures, les personnages existent mais l’intrigue demeure celle d’un seul roman dans lequel je pose les ingrédients qui tiennent éveillés une lectrice, un lecteur. La latérite devient poussière de brousse, une silhouette incertaine : une princesse xhosa, l’élévation d’une lune rousse : l’éveil des démons. Mon voyage d’hier, cette déception, qui n’était qu’attente, ennui, galères, ce voyage se transforme en roman. Le parcours change, je mets de la fange sur de l’or, ou bien l’inverse. Et j’y prends un plaisir sans pareil.

Radioactif. J’ai transgressé mes règles. J’ai écouté en 2009 deux témoignages, l’un court, l’autre long, très long. Deux paroles différentes, indépendantes l’une de l’autre. Les deux récits ont formé un faisceau. Exceptionnel. Depuis lequel, j’ai découvert une histoire invraisemblable : comment un grand capitaine d’industrie français, une dame en fait, a acheté en 2007, avec l’argent du contribuable, trois mines d’uranium près de soixante-quinze fois leur prix initial. J’ai confronté les témoignages à l’information ouverte, soit ce que chacun peut lire dans la presse, sur le Net. J’ai mis du temps à assembler la mosaïque. J’ai attendu que le puzzle naturellement se forme. Cette fois, j’avais bien, comme précédemment, les décors, la conjoncture, les personnages. Mais aussi l’intrigue. J’ai pris le tout, j’ai injecté mon personnage récurrent désormais en piteuse forme, le colonel Montserrat, j’ai ajouté du sel, un nouvel ennemi – des agents au service de Sa Majesté, du poivre – une rousse odieuse, et fatale, qui nage avec des espèces dangereuses. J’ai transfiguré les visages, les dates, j’ai donné à des puissants le nom de Rois Mages. Et j’ai tout de même écrit un roman.

Je pouvais créer toute autre chose. Rien ne s’imposait à moi. Et puis un soir, par plaisir, j’ai jeté des premiers mots. 4 décembre 2005, 01h15 du matin. Aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv. Zone d’arrivée internationale. Arrivée du vol Ethiopian Airlines 404 en provenance d’Addis-Abeba. Et un nouveau voyage a commencé, hautement radioactif.


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