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Coup d'état local

Publié le 29 avril 2014 par Dubruel

UN COUP D’ÉTAT (d'après Maupassant)

On apprenait le désastre de Sedan.

La République était proclamée.

Les Français haletants

Jouaient encore aux soldats enthousiasmés.

Des bonnetiers étaient colonels

Faisant fonction de généraux ;

Des revolvers, des poignards, des opinels

S’étalaient autour de ventres mous et gros ;

De petits bourgeois d’allure pseudo-militaire

Commandaient des bataillons de volontaires

Et juraient comme des charretiers

Pour se donner l’air guerrier.

On exécutait des innocents.

On fusillait les chiens errants.

Chacun se croyait combattant.

Les cafés, remplis de buveurs en dolman,

Voulaient paraître de petites garnisons.

Une extrême agitation

Remuait le bourg de Gerdace.

Deux partis étaient face à face :

Le maire, le vicomte de Valmire,

Légitimiste, rallié à l’Empire,

Venait de voir surgir un adversaire

En la personne du docteur Mézaire,

Gros homme sanguin,

Chef du parti républicain

Dans l’arrondissement,

Vénérable de la loge maçonnique

Du département

Et président des courses hippiques.

Le docteur Mézaire

Avait recruté soixante volontaires

Qui hurlaient : « Vive la patrie ! »

Quand monsieur de Valmire

Se rendait à la mairie.

Le vicomte voyait un défi

Dans cet infernal cri

Et un odieux souvenir

De la grande Révolution.

Un matin, en lisant le journal,

Le docteur, avec un geste d’exaltation,

Vociféra d’une voix triomphale :

-« Vive la République !

Vive la République ! »

La République était proclamée.

La France était sauvée.

Tout en s’habillant,

Il donna à Céleste, sa bonne,

Une série d’ordres urgents :

-« Cours chez le lieutenant Magone

Et chez le sous-lieutenant Picard.

Dis-leur que je les attends

Ici immédiatement.

Fais venir aussi Sénard

Avec son tambour, vite,

Vite ! »

Peu après, devant ses fidèles,

Le docteur annonçait la nouvelle :

-« Messieurs, l’Empereur est en prison.

Le journal annonce la proclamation

De la République. Le curé-doyen

Va faire sonner le tocsin

Afin de rassembler tous les habitants !

Nous devons agir promptement.

Étiemble,

Rassemble

La milice sur la place. C’est compris ?

Nous allons : un, occuper la mairie,

Deux : sommer Valmire de m’en remettre les clés

Trois : l’obliger à me transférer d’emblée

Ses pouvoirs. » Peu après, le médecin,

Sabre en main,

Et à pas lents,

S’approcha de la mairie

Où s’était barricadé l’ennemi

Avec ses trois gardes-chasse.

Soudain le vicomte, plein d’audace,

À la fenêtre se montra.

Le médecin l’apostropha :

-« Vous savez les récents événements.

Ils changent la face du gouvernement.

Veuillez me remettre vos fonctions. »

Le vicomte lui répondit avec onction :

-« Docteur, je suis le maire

Et je resterai le maire

Tant que je n’aurais pas été révoqué

Par un arrêté signé du Préfet. »

Le docteur demanda aussitôt à Mélice

De porter au Préfet de Rouen

Un pli urgent

Dans lequel il exposait la situation,

Offrait ses services,

Présentait ses respects et salutations.

Deux heures après, Mézaire

Ayant fait venir Valmire, lui dit d’un ton fier :

-« M. le vicomte, voici la réponse du Préfet :

Ancien maire révoqué. L’aviser.

Recevrez ultérieurement instructions

Pour le Préfet, S. Mussion. »

Le gentilhomme déclara : -« Je me retire.

Je ne veux pas obéir

À cet odieux gouvernement

Qui usurpe le pouvoir.

Je refuse de devoir

Servir la République un seul instant. »

Le docteur, éperdu d’orgueil, s’écria :

-« Hurrah ! Hurrah !

La République a triomphé.

L’empereur-tyran est tombé.

Le Destin vengeur l’a frappé.

La République ramasse son épée brisée. »


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