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"Chez nous la comédie est le spectacle de l'esprit, la tragédie celui de l'âme, l'opéra celui des sens" (Jean le Rond d' Alembert).

Publié le 28 avril 2014 par Christophe
Voici un genre que j'aborde assez rarement : le space opera. Mais, depuis l'ouverture de ce blog, j'expérimente beaucoup, en matière de lecture. En plus, le roman dont nous allons parler maintenant m'intéressait par sa thématique autour du théâtre et de l'opéra. Et, à travers ces expressions artistiques, une réflexion sur comment trouver sa voie quand on a perdu sa voix... En main, nous tenons le space opera au titre parfait : "les opéras de l'espace", de Laurent Genefort, que Folio vient de publier en édition de poche. Prêts à partir pour une tournée dans un univers très particulier, en route vers l'inconnu, entre pièges et dangers ?
Axelkahn est une star dans la galaxie toute entière. Sa voix de ténor est l'une des plus connues dans ces mondes habités qu'il sillonne inlassablement pour y donner des concerts qui ne désemplissent pas et se terminent invariablement par de longues ovations. Soucieux de son statut, Axelkahn n'enregistre jamais, seul quelques enregistrements pirates circulent.
Et puis, un soir, alors que la représentation se termine, la voix d'Axelkahn se brise. Lui seul s'en rend compte, sur le moment, mais il sait qu'il vient peut-être de chanter pour la dernière fois. Que cette voix qui lui a assuré gloire, fortune, succès féminins, confort matériel, position sociale, ne sera peut-être plus jamais la même...
A tout prix, il lui faut trouver comment la réparer. Le mot peut paraître un peu rude, mais, en l'occurrence, c'est le mot juste. Car Axelkahn bénéficie d'une technologie avancée pour chanter aussi bien : des biopuces ont été placées dans son corps. Une technologie que seuls maîtrisent ceux qu'on appelle les Yuweh, et dont on ne sait pas grand-chose...
Axelkahn sait que sans sa voix, il ne sera plus rien et que son aura se ternira à toute vitesse. Alors, il cherche comment réparer la panne des biopuces. Son empressement est tel qu'il ferait confiance à n'importe qui, même au premier escroc venu... Echappant de peu à la mort, il se retrouve démuni, incapable de chanter, perdu...
Il ne lui reste qu'une seule solution : retrouver les Yuweh, les seuls qui puissent l'aider. S'il les retrouve. S'ils existent encore... On ne sait pas s'ils sont humains ou quelque chose d'autres, on les considère comme une caste mystique itinérante... On dit qu'ils auraient été vus pour la dernière fois au coeur d'un endroit qu'on appelle les Bulbes Griffith...
Comment décrire les Bulbes Griffith ? Quelque chose qui pourrait ressembler à l'Atomium de Bruxelles, pour trouver une analogie, flottant en plein espace. En fait, un rassemblement de stations spatiales (les bulbes) reliées entre elle par des filins sur lesquels circulent des nacelles. Chaque bulbe est différent, beaucoup sont habités, dirigés par des intendants, d'autres sont déserts et, plus on va vers le centre, moins on en sait sur les conditions présidant à ces lieux peut-être habités et sûrement dangereux.
Or, c'est au coeur de ce site que l'on dit que se trouve les Yuweh... Malgré cette accumulation de "on dit que" et l'incertitude qui tourne autour des Yuweh et de leur existence même, Axelkahn sait qu'il n'a pas le choix : il doit, par tous les moyens, parvenir au centre des Bulbes Griffith afin qu'un Yuweh répare sa voix défaillante. Un voyage à quitte ou double, mais le ténor sait que s'il ne parvient pas à retrouver les Yuweh, perdre la vie n'aura aucune importance...
Alors, il quitte tout. Le peu qui lui reste. Et s'embarque dans une expédition à destination des Bulbes, où se côtoient pèlerins et scientifiques, qui envisagent bien différemment la recherche des Yuweh. Mais, à l'arrivée, au moment de commencer l'exploration des Bulbes, Axelkahn se retrouve isolé... Or, seul, il est juste impensable de partir à la découverte de cet artefact...
Sa vocation va alors reprendre le dessus et, au gré de ses rencontres, il va former autour de lui une troupe itinérante très hétéroclite mais qu'il va réussir à faire monter sur scènes pour le plus grand plaisir du public. Ainsi, au sein de la Compagnie des Fous, il va commencer le long voyage à travers les Bulbes Griffiths, périple au cours duquel, malgré le succès, les dangers seront nombreux...
Lorsque s'ouvre le roman, Axelkahn est une idole, un mythe vivant. Mais, c'est aussi un personnage fort peu sympathique... Imbu de lui-même, méprisant avec les autres, séduisant et jetant les femmes, vivant dans un luxe outrancier, coupé de la réalité, sans contact avec elle, en représentation permanente.
Lorsque sa voix le lâche, le déclin est d'une rapidité surprenante. Et voilà comment le carrosse redevient citrouille : Axelkahn n'est même plus un nom, il n'a plus rien, il n'est plus rien. Et surtout, il est seul, complètement seul. On ne l'a même pas fui à cause de son revers de fortune, non, il n'avait personne proche de lui, à par Koli Latrigue, son orat, comprenez son imprésario et homme à tout faire...
C'est donc une main devant, une main derrière qu'il part explorer les Bulbes Griffith, sans jamais s'intégrer aux groupes qu'il rejoint. Comme s'il était marqué d'un sceau d'infamie... Et ce sont des personnes à la fois très différentes de lui, mais finalement proches dans leur solitude, leur côté paria, qui vont le rejoindre...
Peu à peu, ces hommes et ces femmes, meurtris par l'existence, vont se souder autour du chanteur, mais plus encore, autour des pièces dans lesquelles il va leur donner un rôle, eux qui, dans la vie, n'en ont pas ou peu. A chacun son rôle, sur scène, comme dans la vie quotidienne et le groupe, construit comme une famille, va avancer uni (mais pas sans divergences) vers l'inconnu.
Et il faut ça, face aux populations des bulbes, qui ne sont pas toujours très accueillants... Les intendants sont quelquefois de véritables despotes, menant leurs concitoyens d'une poigne de fer. Il faudra se montrer imaginatifs, roublards et surtout se serrer les coudes pour poursuivre l'aventure face à ces tyrans mais aussi, face aux pirates, aux problèmes techniques, à la lâcheté de certains, etc.
Une cohésion telle que n'en a jamais connu Axelkahn. Même sur scène, il était accompagné par l'orchestre, le commandant plus qu'il n'en faisait partie. Ici, dans sa troupe, au sein de laquelle il s'efface, puisqu'il ne peut plus monter sur scène, il distribue à chacun son rôle avec justesse, pour tirer d'eux le meilleur et toucher au mieux le public. Et l'idée de devoir les quitter un jour (Axelkahn ne veut pas qu'on l'accompagne dans les régions les plus dangereuses) lui fend le coeur...
Et puisqu'on y arrive, parlons de l'art. Genefort multiplie les clins d'oeil à travers le répertoire que Axelkahn élabore au fil des étapes. Mais surtout, on voit comment ce répertoire s'adapte au public des bulbes dans lesquels la Compagnie de Fous joue. Comment Axelkahn, metteur en scène, répond aux attentes, même non formulées, des spectateurs qui viennent les voir.
Et surtout, on voit le théâtre servir tour à tour de contre-pouvoir, dénonçant l'arbitraire, le pouvoir héréditaire, en vigueur dans beaucoup de bulbes, ou bien montrant la vie, l'amour, le quotidien d'une façon drôle et originale. Avec, à la clé, des questions autour du rôle de l'art et de l'artiste dans la société.
Quel est son rôle ? Simple trublion, amuseur, incarnation dans laquelle chaque spectateur peut se reconnaître ou opposant politique cherchant à desserrer l'étau qui écrase une population ? En fait, à chaque bulbe, et même à chaque représentation, la troupe propose autre chose, en phase avec son public ou susceptible de déranger en haut lieu.
Il y a même, dans un des bulbes, une incroyable "battle" entre Axelkahn et l'intendant, le premier répondant du tac au tac aux décrets du second visant à les empêcher de jouer à travers la pièce joué. Une partie d'échecs que remportera le plus malin... A moins que le plus violent soit un mauvais perdant...
Reste que ce voyage va devenir peu à peu une quête initiatique. Bien sûr, Axelkahn ne perd jamais des yeux son objectif premier, retrouver les Yuweh pour faire réparer ses biopuces et retrouver sa voix et son lustre d'antan. Mais, au fil des étapes, le soliste (dans tous les sens du terme) se métamorphose, se montre plus altruiste, plus ouvert aux autres, comprend qu'il a fait fausse route jusque-là, dans son comportement.
Il s'humanise, progressivement, au contact de cette troupe aux allures de freaks dont il tire la quintessence. Il sent bien aussi qu'il est le ciment qui rassemble ce groupe dont aucun des membres n'aurait, en temps normal, d'atomes crochus avec les autres... Qu'adviendra-t-il au bout de la quête, quelle que soit sa finalité ? Redeviendra-t-il l'être prétentieux et bouffi d'orgueil qu'il a été ou aura-t-il été changé par son odyssée dans les Bulbes Griffith, s'il en revient ?
Ne vous trompez pas, "les opéras de l'espace" est un vrai roman d'aventures, bourré de rebondissements, où les spectacles ne sont pas des apartés qui pourraient ralentir la progression du roman, mais en sont des maillons à part entière. Le tout, dans un univers bien particulier, assez différent de celui qu'on attend, la plupart du temps d'un space opera.
Je m'explique. Pas de vaisseaux spatiaux bourrés de technologie, d'univers futuristes ultra-moderne... On est dans un temps indéfini, dans une galaxie qui est (peut-être, mais pas forcément) la nôtre, et la technologie est assez rudimentaire, surtout dans les bulbes. On a compris que les Yuweh sont ceux qui détiennent les secrets de la technologie de pointe, mais comme on ne sait ce qu'ils sont devenues...
La vie dans les bulbes n'est pas non plus aux standards qu'on pourrait attendre. Il y a un côté féodal dans la plupart, loin de sociétés modernes et libres. Les étrangers n'y sont pas toujours bienvenus ou n'ont pas forcément envie de rester dans ces lieux. Et dire qu'on sait que plus on va avancer, pires seront les conditions !
On rejoint les bulbes dans des nacelles qui ont l'air d'être tout sauf confortables, qui fonctionnent avec des carburants rudimentaires, avançant le long de filins, comme un réseau de tramway, on est à la merci de pleins d'impondérables, humains, techniques et même atmosphériques, et ça m'a dépaysé, surpris, intrigué de voir ce décalage entre l'image si moderne qu'on se fait d'un voyage dans l'espace et ces modes de transport quasiment bricolés (mais possédant tout de même quelques appareillages élaborés pour la navigation).
Entre ces personnages étranges et cet univers bizarre, on vogue à la recherche de l'Arlésienne Yuweh, inquiet, au fil des bulbes traversés, de jamais retrouver leur trace. Mais, autant on peut trouver Axelkahn détestable au départ, autant on ressent pour cette improbable équipée une vrai empathie. Et son capitaine fracassé retrouve une aura, différente.
Voilà qui devrait m'encourager à persévérer dans la lecture de space operas à l'avenir. J'en ai quelques uns en attente, dont j'ai lu et entendu beaucoup de bien... Mais cela m'encouragera également à poursuivre le voyage dans les univers créés par Laurent Genefort, dont l'imaginaire m'a dépaysé et emporté. Et je le remercie d'avoir peut-être fait tomber une barrière idiote qui me retenait d'aller dans ces univers livresques...

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