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Voyage en Vodouland ou le chemin de Duchamp à Lacan - Jean-Jacques Mandel

Publié le 02 mai 2014 par Detoursdesmondes
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À la suite de notre visite du musée Vodou de Strasbourg, un texte de Jean-Jacques Mandel :
"Le pays du Vodoun est un Etat magico-religieux, dirigé par une bureaucratie céleste. Un Etat idéal, sorte de démocratie présocratique revisitée par les Borgia, dans lequel si on doit les craindre, les dieux n’en restent pas moins au service des vivants. Les fétiches sont l’expression de ces divinités, la matérialisation de leurs corps. Des corps à l’image de celui des hommes. C’est pourquoi quand les dieux ont faim il faut les nourrir, de lampées de gin ou de schnaps ; quand ils sont en colère, il est urgent de les calmer par des ordalies ! Le vodoun est une langue qui exprime crument les problèmes du quotidien, un peu comme la carte de visite d’un marabout exilé dans la diaspora d’une mégalopole européenne : chance aux jeu, réussite aux examens, protection des voleurs, retour d’affection, troubles sexuels … La sorcellerie comme modèle explicatif de la maladie et de l’infortune tient son succès, hier comme aujourd’hui, à sa capacité de formuler les contradictions d’un ordre social donné. Les fétiches sont des objets médiateurs d’enchantement. Leur pouvoir s’active dans la représentation qui en est faite, et ce sont les énoncés considérés comme des mots-choses, c’est-à-dire comme des activateurs de puissance, qui les encadrent et mettent en scène.
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Choses-dieux ou ready-made ? Pour toute mise en action d’un vodoun ou d’un bocio, la consultation d’un devin est nécessaire car c’est la parole divinatoire qui oriente le consultant dans sa quête. Le devin, indépendamment de la technique oraculaire utilisée, indique ensuite à son client les ingrédients nécessaires aux rites propitiatoires destinés à apaiser la colère d’un dieu ou d’un ancêtre. Et lorsqu’il s’agit d’un malheur causé par un être humain, il est fréquent que le devin qui est bien souvent aussi guérisseur, à côté des offrandes et sacrifices usuels destinés à s’accorder la sollicitude de la divinité la plus apte à résoudre le problème du consultant, entreprends de confectionner un objet à porter sur soi, à ranger auprès des divinités familiales. La taille, la forme et le contenu de l’objet fabriqué dépendent de l’usage auquel il est destiné. Ainsi les statues de grande taille sont-elles destinées à protéger une unité domestique et territoriale plus large qu’un objet qu’on peut glisser dans les replis d’un vêtement, un jumeau mort par exemple.
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Les objets vendus en série, ces ready-made à la Duchamp en tas sur les étals des marchés de Lomé ou Cotonou, pour reproductibles qu’ils soient, n’existent comme choses-dieux qu’à partir de leur passage dans les mains d’un spécialiste qui va les transformer en mots-choses pour sa clientèle. Objet singulier, il le demeure même lorsque les clients se succèdent et un même objet peut contenir le récit de plusieurs histoires individuelles, chaque nouvelle manipulation enclenchant une nouvelle histoire.
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La langue des Vieux Papas. Les fétiches sont gardés, dans l’ombre des cases ou des bois sacrés par des prêtres, les « Vieux Papas », comme les appelait Jacques Kerchache, état-major de la police des frontières entre le Visible et l’Invisible. Des passeurs qui font le va-et-vient entre le monde des vivants et celui des morts. Les bocio des devins guérisseurs, et en général de tous les spécialistes de la médiation entre les différents ordres de l’univers, s’héritent de génération en génération, et le pouvoir de ces « hommes particulièrement doués » est renouvelé dans chaque rite auquel ils participent. Le terme courant parle d’alimenter le fétiche comme on alimente une histoire d’une multitude d’anecdotes pour la rendre vivante. On nourrit les fétiches pour que leur vie soit longue et prospère, pour qu’ils continuent de témoigner des petits et grands récits du monde ordinaire.
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Chaque récit, histoire de patient, avait une temporalité précise, durant laquelle le fétiche était alimenté en fonction du récit et une fois celui-ci terminé, il prenait corps dans un nouveau récit et ce jusqu’à ce que l’insuccès répété signe sa mise au rebus. Ce type d’énoncé rend effectif et réel ce qui est dit ou montré. C’est une véritable langue qui marque sans cesse l’importance du matériel dans la transmission de l’immatériel et c’est l’imaginaire qui aide à la guérison en plongeant le réel dans le symbolique. Une langue en marche pour paraphraser Jacques Lacan.
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L’effroi de la charge. Les rites se réduisent essentiellement aux sacrifices-libations qui ont pour intention et but de mobiliser et de transférer "l'élan vital" et les "forces cosmiques" au triple bénéfice du vodoun auquel on s'adresse, du prêtre sacrificateur le bokonon et de la personne pour qui on officie. La charge des fétiches réside dans l’art du mot-valise cher à Freud qui contient le récit et convoque le sens et les êtres invisibles. Une fois les éléments chargés, ils conquièrent leur propre autonomie et agissent sur les humains en retour. Cadenas, crânes, tissus, ferraille, chaines… Avec ses « Tais-toi ! », ses « Va-t’en ! », la charge renvoie à l’Autre, à l’effroi qu’il procure. La charge est souvent effrayante, gluante, saignante, méchante car elle témoigne de la peur du malade qui est venu consulter et pour qui elle a été confectionnée.
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Une peur vivace dans la mémoire du vodoun qui n’a rien gommé du trauma originel qui fonde toujours l’Afrique moderne : la traite des esclaves. Et si le navire négrier est souvent présent dans les fétiches et les cultes, revisité dans la navette du tisserand, c’est que la tradition orale continue à tisser inlassablement les fils de la parole de ce douloureux souvenir. Plus jamais ça ! Si jamais l’on venait à l’oublier, la multitude de chaines et de cadenas, couverts du sang des libations de victimes expiatoires, aurait vite fait de rappeler à l’ordre l’incrédule".
Jean-Jacques Mandel
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Jean-Jacques Mandel est anthropologue de formation.
En 2001 il a fait une vente publique de fétiches liés aux cultes Vaudou des peuples Fon, Yoruba, Nago, Ewe, du Togo, du Bénin, et du Nigeria dont on peut consulter le catalogue sur le site de l'étude Daffos et Destrournel.
En 2007 il a vendu une partie importante de sa collection à Marie-Luce et Marc Arbogast, puis a également collecté des objets vaudou pour eux. Tous ces objets constituent maintenant une part conséquente du fonds du Musée Vodou.


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Photos de l'auteure au musée Vodou, avril 2014. Courtoisy musée Vodou.

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