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Une vengeance étrange

Publié le 11 mai 2014 par Dubruel

LA MAIN (d'après Maupassant)

M. Berthier, juge d’instruction,

Se mit à sourire gravement

-Comme sourient tous les juges d’instruction-

Et nous dit : « Je vais maintenant

Vous conter un souvenir qui date du temps

Où j’étais en poste à Bastia.

Je n’y entendais parler que du prix du sang,

La vendetta,

Ce terrible préjugé corse

Qui force

À se venger d’un affront sur celui

Qui l’a commis,

Un proche, un père, un descendant...

J’ai ainsi vu assassiner

Des oncles, des cousins, des enfants.

Un jour, j’apprenais qu’un Anglais

Venait de louer une petite villa

Sur les hauts de Bastia.

On me dit aussi

Qu’il avait pour seule compagnie

Un domestique maltais

Et qu’il ne sortait

Que pour chasser

Ou tirer au pistolet

Pendant une heure ou deux.

Des commentaires fabuleux

Se disaient autour de ce britannique :

Avait-il fui sa patrie

Pour des raisons politiques ?

Aurait-il commis

Des actes impardonnables ?

Comme les rumeurs grossissaient,

Je me suis rendu chez cet étrange anglais.

Quand j’arrivai, il passait à table.

L’homme, très large, très grand,

Avait les cheveux rouges

Et la barbe rouge.

Il m’offrit un verre de vin blanc.

Je lui posai mes questions.

Avec de grandes précautions.

Il m’a répondu sans embarras.

Et en riant, me raconta :

-« J’ai bôcoup voyagé en Amérique,

Aux Indes, en Afrique….

J’ai chassé le tigre, l’éléphant,

Le gorille, et même l’être vivant ! »

Il me montra ses épées, ses armes à feu

Diverses et variées.

Je m’y connais peu

Mais je faisais semblant d’apprécier.

Accrochée au mur, à côté d’un cimeterre,

Je remarquai

Une main noire et desséchée

Dont le poignet était entouré

D’une grosse chaîne de fer

Je lui demandai ce que c’était :

-« Mon meilleur ennemi.

Vené de Namibie.

J’avé fendu sa main avec ce sabre-là.

Ainsi fixée, elle ne se sauvera pas ! »

Sur un petit meuble peint,

Étaient posés deux revolvers chargés,

Comme si cet homme eut craint

D’être tué.

S’écoula une année

Sans que je le revis.

Un soir, la gendarmerie m’apprit

Qu’il venait d’être assassiné.

Il faisait presque nuit

Quand nous arrivâmes chez lui.

Je levai les yeux là où jadis

J’avais vu l’horrible main d’écorché.

Elle n’y était plus.

Au mur nu,

Seule la chaîne, brisée, pendait à la vis.

Puis je me suis penché

Sur le cadavre. Son cou

Était percé de cinq trous.

On procéda aux constatations.

Aucune porte n’avait été forcée.

Aucune fenêtre n’était cassée.

Le valet me fit cette déclaration :

-« Depuis trois semaines,

Monsieur montrait des moments de haine.

Avec sa cravache d’acajou,

Il frappait la main séchée

À grands coups.

Il se couchait

Très tard et s’enfermait à clé.

Il parlait haut comme s’il se querellait.

Et en permanence, il gardait

Une arme à portée. »

L’Anglais fut enterré le lendemain.

Peu après, les enquêteurs retrouvaient

À la porte du cimetière,

La main, enfouie dans une gibecière.

On a imaginé

Que le propriétaire de la main,

Était venu la récupérer

…Grâce à celle qui lui restait.

C’était bien là

Une sorte de vendetta.


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