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Histoire gratuite : Confrontation (1ère partie)

Par Eguillot

L'histoire gratuite de ce lundi est issue du recueil de space opera (SF) Les Explorateurs, réédité en 2011. Elle restera une semaine sur ce blog avant de disparaître. Vous pouvez vous procurer le recueil complet sous format ebook et papier sur Amazon, ou sous format ebook sur Apple, Kobo et la Fnac. Il s'agit de la première partie de cette novella. La seconde paraîtra la semaine prochaine. Et si vous habitez dans la région parisienne et que vous souhaitiez vous procurer un exemplaire dédicacé du recueil, bien sûr, vous pouvez vous rendre à l'une des séances de dédicace indiquées sur la colonne de droite de ce blog.

Histoire gratuite : Confrontation (1ère partie)

De l’extérieur, n’importe lequel des officiers et sous-officiers présents sur le pont de commandement aurait jugé le capitaine Neleth Ortez complètement absorbée par sa tâche. L’expression peinte sur son visage où apparaissaient les premières rides de quinquagénaire, au nez en trompette, aux pommettes saillantes et aux lèvres minces était celle de la concentration. Ses yeux noirs comme l’ébène étaient rivés sur sa console de navigation, surveillant la course du Longarm. Cependant une autre partie de son esprit était ailleurs.

Le dédoublement survenait à chaque fois qu’une mission d’une telle importance lui était confiée, dans ces périodes de calme avant la tempête qui précédaient l’intrusion dans les zones les plus dangereuses ou disputées de la galaxie. Celles de ses fonctions cérébrales qui n’assumaient pas les tâches du moment se détachaient pour dériver en apparence au gré du hasard, mais tournaient en réalité toujours autour des mêmes sujets. Des images de son ascension au sein de la flotte de la Confédération des Planètes Unies se succédaient dans son esprit. Elle se voyait dans son chasseur personnel, portant secours à l’un de ses hommes aux prises avec deux intercepteurs nadariens. Au-delà de ses aptitudes naturelles de pilote, son abnégation au combat et sa loyauté envers ses frères d’armes lui avaient valu le respect, puis en montant en grade le dévouement. On lui avait parfois reproché d’en faire trop, mais elle avait l’intime conviction d’agir pour le mieux : en tant que femme, il lui fallait encore et toujours faire éclater la preuve de ses capacités pour obtenir de l’avancement. Même en ce XXXVIème siècle, les antiques préjugés sexistes avaient la vie dure.

Elle revoyait les visages désapprobateurs de la plupart des généraux réunis en conseil de guerre et interrompus par celle qu’ils appelaient à l’époque le « colonel tête brûlée ». L’option stratégique qu’elle avait ce jour-là préconisée à l’amiral Sillian avait pourtant été prise en compte, épargnant de nombreuses vies et une défaite assurée au cours de la troisième campagne contre la Fondation des Indépendantistes.

Neleth avait continué à jouer des coudes, se faisant un point d’honneur de mériter sa réputation de femme de caractère – d’aucuns disaient quand elle avait le dos tourné « emmerdeuse » – jusqu’à devenir capitaine du Longarm. Commander l’un des croiseurs les plus puissants de la flotte de la Confédération était à ce jour sa plus grande fierté… pas même surpassée par le fait d’avoir donné naissance à trois filles.

Viviane, Jennifer et Suzie s’étaient révélées, il fallait en convenir, davantage source de préoccupation, d’embarras ou d’irritation que de satisfaction. Chacune lui reprochait à sa manière de ne pas lui avoir consacré suffisamment de temps dans son enfance. Admettre qu’un capitaine de vaisseau ne pouvait faire passer sa vie de famille avant sa carrière paraissait au-delà de leurs facultés. Du moins, elles auraient pu lui témoigner de la reconnaissance pour les avoir jadis confiées aux meilleures nourrices et aux androïdes-tuteurs les plus aptes à la pédagogie et l’enseignement. Eh bien non, pas un mot à ce sujet. Bien pire, c’était comme si toutes ces fois où elle leur avait rendu visite sous forme de projection holographique avaient compté pour du beurre.

Avec le temps et malgré ses tentatives de rapprochement, la situation ne s’était guère améliorée. Même l’aînée, Viviane, qui lui ressemblait le plus, ne l’écoutait que par intermittence, et encore était-ce pour se vexer des conseils qu’elle lui prodiguait. Brune et svelte, Viviane était une femme d’affaires dynamique et efficace. Pourtant elle ne savait pas diriger sa vie en dehors du bureau. Et quelle susceptibilité ! La dernière fois que Neleth lui avait suggéré de sortir et de s’amuser un peu, elle s’était hérissée comme un porc-épic en exigeant d’un ton glacial qu’elle « cesse de fourrer son nez dans ses affaires ». Neleth craignait bien qu’elle ne finisse vieille fille.

Jennifer était sans conteste la plus déroutante. A l’inverse de Viviane, elle papillonnait d’homme en homme, se préoccupait principalement de son apparence – impossible de prédire la prochaine couleur de ses cheveux – et demandait des avis sur ses toilettes que Neleth était bien en peine de fournir. Sa langue semblait dotée d’une capacité inépuisable d’agitation, l’interminable récit de ses aventures aurait pu remplir plusieurs livres à l’eau de rose. Sans oublier son antienne sur les pouvoirs rajeunissants de ses crèmes antirides – Jennifer travaillait dans un laboratoire pharmaceutique – et la nécessité qu’il y avait à les utiliser pour raviver sa beauté. Neleth possédait tout un stock de ces crèmes envoyées par sa fille qu’elle redistribuait gracieusement aux membres d’équipage soucieux de leur vieillissement cutané.

Quant à Suzie, elle et ses grands principes avaient pendant longtemps été une véritable épine dans le pied. Neleth lui reprochait par-dessus tout son manque d’ambition : aider les nécessiteux de la station Singatran en collaborant bénévolement avec plusieurs associations ne lui avait pas paru le meilleur moyen de réussir sa vie. Avec le recul de l’expérience, Neleth avait toutefois assoupli sa position. En échange, Suzie n’essayait pratiquement plus de la convertir à ses opinions pacifistes.

Les mains de Neleth pianotèrent sur la console de navigation. Les détecteurs longue portée confirmaient que la voie était libre jusqu’à la ceinture coblanite. Au-delà, ce serait la plongée dans l’inconnu, les radiations des astéroïdes du secteur de Coblan faisant barrage aux faisceaux de détection.

Elle entra de nouvelles instructions et l’écran fit cette fois apparaître une impressionnante armada. Croiseurs terriens longilignes, frères du Longarm à la double proue menaçante, destroyers noviens, immenses pointes de titanium et de neutronium en forme de diamant dont chaque facette était bardée de canons à protons, cuirassés andosiens dont l’aspect svelte et effilé dissimulait une redoutable force de frappe, enfin vaisseaux amiraux ezéliens escortés de leurs chasseurs, tous appartenaient à la flotte de la Confédération des Planètes Unies. Au centre de l’imposant dispositif, la planète Ezelias 2, ses stations orbitales et ses satellites de défense. Riche en trinocium et disposant de chantiers de construction spatiaux, Ezelias 2 était l’une des planètes les plus productives de la Confédération. Un objectif stratégique non négligeable, l’un des points d’ancrage à partir duquel un conquérant résolu pouvait envisager d’envahir le reste de la galaxie. Que la planète soit à présent aussi bien défendue ne retiendrait en rien les Zayborgs. L’adversité, même extrême, était pour eux source de motivation et non de découragement.

Tous les renseignements concordaient, qu’ils provinssent des sondes d’observation ou des androïdes disséminés sur leur territoire : les Zayborgs avaient patiemment modifié l’orientation de leurs Relais d’Accélération, si bien qu’ils étaient dorénavant capables de pénétrer massivement dans la périphérie d’Ezelias 2. Par le passé, ils avaient toujours procédé de la sorte, le déplacement et la reconfiguration de leurs Relais précédant de quelques unités temporelles seulement chacune de leurs offensives. L’hypothèse selon laquelle ces grandes manœuvres ne seraient qu’une diversion était hautement improbable car elles exigeaient d’énormes investissements et des calculs aussi longs que complexes et délicats. Neleth redressa le menton et poussa un soupir.

« Vous aussi préféreriez en être, n’est-ce pas ? »

Elle fit pivoter son siège vers l’homme à la large carrure et aux cheveux bruns qui venait d’interrompre ses méditations. Tout autre que James Spiker aurait eu droit à une sèche réprimande pour s’immiscer ainsi dans ses pensées. Mais elle et son commandant d’escadrille avaient trop de campagnes en commun, trop d’escarmouches où ils s’étaient tour à tour reposés l’un sur l’autre pour qu’elle s’offusque de son intervention – peut-être aussi se ramollissait-elle avec l’âge.

« Vous me connaissez, murmura-t-elle. (Elle haussa les épaules.) La bataille sera historique. D’elle dépendra le sort de tous les habitants du secteur.

— Notre mission n’est pourtant pas moins importante, n’est-ce pas ? (Spiker se passa un doigt sur la fossette de son large menton, comme à chaque fois qu’il émettait un doute.) L’amiral Hemcheberria ne priverait pas la flotte de l’un de ses meilleurs vaisseaux sans raison valable ?

— Tout porte à le croire. Nous devons faire confiance à l’amiral, il est notre supérieur.

— C’est ce que l’on appelle une mission d’infiltration, dit Spiker d’un air entendu.

— Dois-je vous rappeler l’importance de ne pas révéler nos états d’âme à l’équipage ? susurra Neleth de manière à n’être entendue que de son seul commandant d’escadrille. L’heure n’est plus aux considérations mais à la préparation opérationnelle. (Puis, à voix haute.) Veuillez lancer la procédure des tests de simulation nº 57 et 63 des escadrilles de combat. »

Le commandant James Spiker claqua des talons avant de s’éloigner non sans une certaine raideur. Neleth étouffa la culpabilité qui pointait en elle. Elle n’aimait pas réprimander celui qu’elle considérait comme le frère cadet qu’elle n’avait jamais eu, mais la mission passait au premier plan. Hors de question de la mettre en danger en faisant part, même de façon voilée, de ses doutes – spécialement pas sur le pont de commandement !

Neleth examina dubitativement la console. Il n’en demeurait pas moins qu’elle non plus n’appréciait guère les opérations secrètes. Avant de recevoir sur son canal privé le message de l’amiral Hemcheberria, elle n’avait en aucun cas eu connaissance de l’existence d’une station de recherche scientifique zayborg au cœur de la ceinture coblanite. Et moins encore de la conception au sein de cette base d’une arme susceptible de « faire basculer le cours de la guerre » selon les propres termes de l’amiral… Malgré sa surprise initiale, il fallait reconnaître que la ceinture, avec son bouclier de radiations, était l’endroit idéal pour dissimuler ce type d’installation. Selon Hemcheberria, la défense de la station reposait davantage sur le secret dont elle était entourée plutôt que sur une présence militaire qui aurait a contrario attiré l’attention. Neleth souhaitait de tout cœur qu’il en fût bien ainsi.

Quant à la simultanéité de sa mission et du déploiement de forces dans le système d’Ezelias 2, elle ne devait bien entendu rien au hasard. Au moment où les Zayborgs avaient les yeux tournés ailleurs, le Longarm s’apprêtait à entrer en action. Cela ne garantissait pas le succès, car si station de recherche il y avait, elle serait de toute façon défendue, mais cela réduisait assurément les risques.

« Michaël, combien de temps avant l’entrée dans la ceinture ? s’enquit-elle.

— Une unité de temps galactique, deux kronitrons et vingt dixièmes, répondit de son habituel ton enjoué le mince androïde aux cheveux blond-platine.

— Bien. Je me rends au centre d’entraînement, dit-elle en se levant. Continuez la surveillance de la zone et prévenez-moi au moindre signe inhabituel.

— Entendu capitaine. A tout à l’heure. »

Neleth sortit d’un pas rapide. L’androïde Michaël était un bon élément mais sa programmation incluait une certaine dose d’onctuosité accompagnée d’une bonne humeur permanente qui avait le don de lui taper sur le système. Ce moyen artificiel de préserver le moral des troupes se révélait parfois tout à fait déplacé, entraînant à l’inverse des réactions violentes de la part de l’équipage. Un exemple parfait d’intentions louables mais en pratique contre-productives.

Elle franchit une porte donnant sur un couloir rectiligne, grimpa sur la plate-forme anti-grav flottant dans l’entrée et prononça à voix haute sa destination. Aussitôt, deux projecteurs de champ fixés à des rails magnétiques de part et d’autre des murs s’orientèrent vers elle. Ils l’englobèrent d’un champ de stase et se mirent en mouvement, l’emportant à vive allure.

« Commandant Callon, revue d’effectifs.

— A vos ordres », répondit Stud Callon dans son P-com.

Neleth franchit l’ouverture du centre d’entraînement d’un pas décidé tout en consultant sa montre. Provoquer une revue d’effectif impromptue était un bon moyen de stimuler et d’évaluer la réactivité des hommes tout en les sortant de la routine. Tout autour d’elle, les soldats abandonnaient leurs appareils de musculation, interrompaient leurs exercices de tir, délaissaient leurs gants de boxe ou jaillissaient des différents accès pour s’aligner en rang d’oignons au centre de la salle. Bientôt, la compagnie au grand complet – six cents hommes en tout – fut réunie.

« Trois minutes vingt secondes. Bon travail, commandant. »

Stud Callon portait un débardeur noir humide de sueur laissant largement apprécier sa musculature bien découplée. Son crâne chauve et sa barbiche noire oscillèrent légèrement en signe d'assentiment. Entièrement refait chirurgicalement à la suite de brûlures au troisième degré, son visage ressemblait à un masque plaqué sur l’original, mais n’en dégageait pas moins une intense énergie.

Neleth régla son P-com de manière à amplifier sa voix, qui retentit dans toute la vaste pièce. Tout en parlant elle faisait les cent pas devant les soldats du premier rang, examinant chacun. Nombre d’entre eux l’avaient déjà aperçue à l’espace musculation ou aux cours de taekwondo.

« Vous le savez tous, dans les deux prochaines unités de temps va sans doute se jouer le sort de ce secteur-ci de la galaxie. La bataille pour Ezelias 2 sera décisive. Nos forces sont supérieures, mais vous connaissez les Zayborgs. Ils sont audacieux, voire téméraires et usent de tactiques parfois déroutantes. Avec eux, rien n’est jamais gagné d’avance. Et justement, nous avons appris récemment qu’ils développaient une technologie susceptible de renverser le cours des choses et de leur donner la victoire. (Elle fit une courte pause afin de donner plus de poids à ses paroles.)

« C’est là que nous intervenons. Nous envahirons leur station de recherche et nous emparerons de cette technologie pour notre propre compte. La plupart d’entre vous ont déjà affronté des Zayborgs sur leur terrain. Vous connaissez leur style de combat et leur imprévisibilité. Leur cruauté n’a plus de secret pour vous. Alors, endurcissez vos cœurs et préparez-vous à une lutte sans merci ! Le sort de la flotte entière dépend de vous, mais je sais qu’il est en de bonnes mains. Je sais que chacun d’entre vous combattra sans répit jusqu’à la victoire finale.» Les soldats demeurèrent silencieux mais Neleth lut dans les regards qu’elle avait chassé une bonne mesure de doute et d’incertitude. Certaines rumeurs révélant que le Longarm ne participerait pas à la défense d’Ezelias 2 avaient probablement déjà commencé à se propager. Des rumeurs particulièrement néfastes pour le moral des troupes.

Du moins désormais, les commandos d’infanterie étaient sûrs de leur rôle à venir. Ces hommes étaient des « durs » et Neleth connaissait bien leur façon de raisonner : quitte à y laisser la peau, ils préféreraient prendre part à un assaut au sol plutôt qu’assister impuissants à une bataille spatiale. Elle désactiva la fonction ampli de son P-com et se tourna vers Stud Callon. « Intensifiez l’entraînement au combat rapproché dans les simulateurs holo. Passez-leur aussi des projections de la campagne de Zarin 8 pour leur rafraîchir la mémoire. »

***

La ceinture coblanite était un immense champ d’astéroïdes tournoyant sur eux-mêmes et autour d’un planétoïde central dépourvu d’atmosphère. Neleth avait mis à profit les kronitrons précédant l’approche finale pour consulter les bases de données du secteur. Lesquelles ne recelaient pas grand-chose à l’exception de recherches des militaires de la Confédération sur les rayonnements perturbateurs émis par les astéroïdes. De nombreux prélèvements de roche avaient été effectués et depuis plusieurs années des études étaient en cours dans divers laboratoires de la galaxie.

Peut-être les Zayborgs avaient-ils décidé qu’ils seraient plus efficaces en montant leur propre centre de recherche sur place...

A contempler les imposantes masses ferrugineuses tournoyant à des vitesses variables, constellées d’impacts de météorites, Neleth fut saisie d’un début d’appréhension. Qui sait quels traquenards dissimulent ces énormes blocsPlusieurs décennies s’étaient vraisemblablement écoulées depuis la dernière exploration systématique du secteur, car en dehors des propriétés particulières des astéroïdes, celui-ci ne présentait en apparence aucun intérêt justifiant l’envoi de sondes d’observation.

Comme pour confirmer son mauvais pressentiment, Orlun s’approcha d’elle, les lèvres plissées comme à chaque fois qu’il était préoccupé. Avec sa large carrure, il ne passait pas inaperçu. Son nez, son menton, sa bouche et ses oreilles trop parfaitement proportionnés – sans compter ses yeux trop symétriques et l’étrange fixité de ses prunelles – ne laissaient aucun doute quant à son statut d’androïde. L’indubitable souplesse de ses mouvements en dépit de sa haute stature et de sa corpulence révélait qu’il avait été conçu pour l’action. Sa programmation s’était heureusement avérée plus sobre que celle de Michaël : quoique doté d’expressions quasiment humaines, Orlun n’en faisait pas usage à tort et à travers et ses inflexions de voix ne s’imprégnaient d’aucune émotion intempestive. Il lui tenait lieu tout à la fois de garde du corps et d’officier-tacticien. Jusqu’à présent elle n’avait eu qu’à se féliciter de ses services.

« Les détecteurs signalent l’empreinte de plusieurs vaisseaux tout proches, annonça-t-il de sa voix au timbre agréablement grave. Plusieurs dont nous sommes sûrs. D’autres pourraient être masqués par les perturbations.

— Montrez-moi ça. »

Les astéroïdes se matérialisèrent au centre du pont de commandement. La projection holographique révélait des formes ovales dissimulées le long des blocs. Neleth les examina. « Des vaisseaux légers de la Fondation des Indépendantistes. Ils chercheraient à nous tendre un piège ? Nous sommes pourtant en paix avec eux.

— J’ai étudié les abords de la ceinture, intervint Michaël d’une voix pleine de chaleur, et d’après mes calculs sur la conformation des lieux il semble raisonnable de conjecturer qu’ils surveillent les voies d’accès en direction du planétoïde central. Ils ne sont cependant pas positionnés de manière à s’opposer à toute intrusion.

— Ils ont dû nous détecter depuis un certain temps, pourtant ils ne bougent pas, dit Orlun.

— Evaluation des rapports de force ?

— Ils peuvent nous infliger des dégâts mineurs mais compte tenu de nos propres chasseurs la probabilité de subir une défaite n’est que de 5 %. Cependant des renforts au-delà du périmètre de détection peuvent surgir à tout moment.

— Major Chimbers, lancez-leur un appel. »

Quelques instants s’écoulèrent sans que Sabrina Chimbers n’obtienne de réponse à ses signaux. Neleth se leva et traversa le pont pour s’arrêter devant le vaste panneau de vitriglass d’où elle se mit à contempler les astéroïdes. En temps normal, les Indépendants ne s’éloignaient jamais autant des colonies ou planètes qu’ils défendaient. Quelle pouvait bien être la mission de ceux-ci ? Et surtout, quel était leur nombre exact ? Les sondes ne permettraient pas de le savoir, n’étant pas adaptées aux contraintes de la ceinture coblanite.

Il y avait tout de même une bonne nouvelle : les simulations préalables réalisées par les scientifiques du vaisseau assistés de Michaël – lequel en tant que navigateur possédait des bases de données étendues en physique, chimie et biologie – avaient démontré que les systèmes de survie des chasseurs du Longarm protégeraient les pilotes des radiations. Le Longarm lui-même supporterait la traversée sans encombre – à condition de pouvoir se frayer un chemin.

Sa décision prise, Neleth se retourna vers les officiers qui attendaient ses ordres. « Commandant Spiker, déployez toutes les escadrilles. L’Alpha nous ouvrira un passage à travers les astéroïdes, la Delta protégera nos flancs et l’Oméga constituera notre arrière-garde. Envoyez trois de vos meilleurs hommes en reconnaissance. Les chasseurs ne devront tirer sur les Indépendants que s’ils sont expressément menacés.

— Bien compris. Comme je suis l’un des trois meilleurs pilotes, je participerai à la mission de reconnaissance. »

Elle n’hésita qu’une seconde avant de faire un signe d’assentiment. Une partie d’elle aurait voulu l’accompagner – même les androïdes Michaël et Orlun se doutaient qu’une certaine complicité la liait à Spiker – mais un bon capitaine s’efforce de faire preuve d’impartialité et dans la mesure du possible n’affiche pas ses préférences.

Trois par trois, les Skinangel jaillirent des hangars. Leurs ailes pointues et recourbées vers l’avant leur conféraient l’aspect trapu de crabes dont les pinces seraient garnies de canons à protons et de lance-missiles. Le cockpit se situait vers l’arrière, adossé à celui des quatre longs ailerons croisés qui surplombait les autres. Les appareils se mirent en formation autour du Longarm. Neleth avait le regard rivé sur les détecteurs de proximité mais aucun des Indépendants ne parut s’émouvoir de ce soudain déploiement de force.

Peu après, Spiker et ses deux ailiers se portèrent en tête. Michaël se connecta directement à l’interface de contrôle du croiseur, comme il le faisait lorsque des manœuvres délicates devaient être accomplies. L’escadrille Alpha s’engagea dans la ceinture, puis ce fut autour de la Delta et du Longarm. En quelques minutes, la flottille traversa les lignes indépendantistes sans que ces derniers ne réagissent autrement que par des messages cryptés. Neleth ordonna au major Chimbers de lancer le protocole de décryptage, sans toutefois se faire d’illusions – décrypter une communication militaire pouvait prendre plusieurs jours.

Les canons à protons des alphas, bientôt suivis de ceux des deltas se mirent en action, détruisant les astéroïdes gênants de petite et moyenne taille. Les débris venaient percuter les boucliers des chasseurs ou celui du Longarm, se transformant aussitôt en éclats incandescents. La plupart du temps les obstacles les plus volumineux s’avéraient suffisamment espacés pour autoriser le passage. Quand ce n’était pas le cas, l’avant-garde se dispersait et le croiseur actionnait ses faisceaux gravimétriques. Les blocs étaient alors repoussés selon les trajectoires préconisées par l’androïde Michaël – certains étant interdépendants, il importait de ne pas créer de réaction en chaîne préjudiciable.

Neleth était en liaison constante avec Spiker, Tolnis et Merel, les éclaireurs de la flottille. Le trio en question repéra plusieurs nouveaux vaisseaux des Indépendants, tous non loin de la bordure externe de la ceinture. D’après Spiker, aucun n’était assez bien armé pour représenter une réelle menace pour le Longarm.

La qualité des communications se détériorait au fur et à mesure que les éclaireurs s’enfonçaient dans l’amas. Pis encore, les perturbations dues aux radiations ne permirent bientôt plus au Longarm de se relier à leurs détecteurs. Neleth conservait un visage impassible, tout en se sentant aussi tendue qu’un ressort.

« Nous serons à portée radar du planétoïde central dans trois minutes, dit Spiker… deux minutes… attendez, je crois avoir aperçu quelque chose sur l’un des astéroïdes. Je fais un passage rapide. Oui… il y a un robot de combat de la Fondation là-dessus… de type arachnide…

— Ici Merel ! Je suis aux abords du planétoïde. Il est bien occupé ! Je répète, il est occupé par l’ennemi ! crrr… protégé par trois… quatre satellites de défense et une frégate zayborg de type Erelion II.

— Des chasseurs Zarin se détachent de la frégate et se portent vers nous (la voix de Tolnis était comme à son habitude étrangement détachée et semblait énoncer un fait de moindre importance).

— Brouillez votre signal radar et battez en retraite immédiatement, ordonna Neleth. Spiker, avez-vous une idée du nombre d’appareils ennemis ?

— Ils sont… douze, capitaine. Ils nous prennent en chasse.

— Revenez à portée visuelle du Longarm. Escadrille Alpha, portez-vous en renfort. Escadrilles Delta et Oméga, restez en position. Ingénierie, stoppez les moteurs. »

Les tirs fusaient tout autour du Skinangel du commandant Spiker, s’abattant sur les astéroïdes dont les éclats décuplaient le danger. James Spiker manœuvrait avec dextérité, louvoyant entre les morceaux de roche, adoptant ses trajectoires en s’aidant d’un mélange d’intuition et d’expérience du combat rapproché. Le module de compensation dont était équipé son monoplace lui permettait d’encaisser les g sans broncher.

Quatre longs cockpits effilés et des ailes aux formes aiguisées de ptérodactyles s’alignèrent dans son sillage. Les Zarin zayborgs augmentèrent leur vitesse, contraignant leur proie à faire de même. Les astéroïdes défilaient maintenant à toute allure, environnés des lumières aveuglantes d’explosions de missiles ou se zébrant de traînées de plasma. Spiker savait la lutte inégale : grâce aux modifications bioélectroniques apportées à leur cortex cérébral à l’échelle moléculaire, ses poursuivants ne faisaient qu’un avec leur vaisseau. Ils étaient des chasseurs nés, leur souplesse et leur férocité ne laissaient pas de place aux faibles parmi ceux de leur espèce. En accélérant ils le contraignaient à prendre des risques inconsidérés. Déjà, son cerveau n’était plus capable de gérer la quantité d’informations que ses nerfs optiques recevaient. Il ne devait son salut provisoire qu’à ses réflexes et à son instinct.

Un petit astéroïde explosa soudain sur sa droite et le Skinangel se mit à trembler de toute part comme s’il allait se désintégrer. Cramponné à son manche à balai, aveuglé par les débris incandescents, Spiker crut sa dernière heure venue. Puis le strident signal d’alarme retentit. Plus de boucliers. Au prochain éclat cest terminé pour moi. Les Zayborgs continuaient à tirer, sans relâche.

Recouvrant la vue, Spiker redressa désespérément sa course pour éviter une massive forme noire aux aspérités tranchantes. Ce faisant il s’aperçut qu’il venait de s’aligner sur la trajectoire de son adversaire le plus proche. Il retint sa respiration et crispa les mains sur son manche à balai, sachant que l’autre ne pouvait le manquer. Pendant un court instant son cœur cessa de battre. Rien ne se produisit. Ou plutôt si, le spot de son poursuivant disparut tout à coup de l’écran radar.

« C’était moins une, commandant. »

La voix était celle d’un des pilotes de l’escadrille Alpha – il ne parvint pas à remettre un nom dessus. Une onde de soulagement le parcourut et il se remit à respirer normalement. Il déglutit avec difficulté. Les alphas avaient brouillé leur signal pour surprendre l’ennemi, de sorte qu’il n’avait pas perçu leur approche.

Deux groupes de six Skinangel plongèrent en piqué vers lui comme pour l’attaquer mais le frôlèrent et poursuivirent leur attaque. Lui-même remonta en chandelle pour entamer un looping, bien décidé à démontrer que sous le lapin se dissimulait en réalité un loup aux dents bien aiguisées.

En quelques instants la situation s’était retournée, les prédateurs devenus gibier. Une fois mené à bien leur premier assaut, les Skinangel avaient désactivé leur brouilleur radar. Le Longarm était suffisamment proche pour que Neleth puisse suivre l’évolution du combat sur une projection holo – néanmoins parasitée. Quatre Zarin avaient été détruits dès les premières minutes. Spiker, Tolnis et Merel avaient tous trois survécu et s’étaient joints à l’escadrille Alpha. Les huit chasseurs zayborgs restants étaient maintenant contraints de se disperser, confrontés à plus d’une trentaine d’unités. Ils vont à leur tour gagner du temps jusquà larrivée de leur frégate. Ils ne se seraient pas aventurés dans la ceinture sans compter sur son soutien. C’était là son principal sujet de préoccupation. Un engagement au beau milieu d’un champ de débris contre une frégate, certes moins puissante mais plus compacte et maniable ne tournerait pas forcément à son avantage. L’ennemi pourrait détourner la course des plus grands astéroïdes et les projeter contre le croiseur.

Et il y avait aussi ce robot arachnide repéré par Spiker. Que mijotaient donc les Indépendants ? Pas le temps dy réfléchir pour le moment. Il faut sortir dici au plus vite. « Escadrille Delta. Ouvrez-nous un passage vers la base de recherche. Escadrille Oméga, protégez nos flancs et l’arrière. En avant toute ! »

Pendant que le Longarm et son escorte se frayaient un chemin, l’escadrille Alpha harcelait les Zarin. Comme à leur habitude ceux-ci se révélaient plus que coriaces : cinq Skinangel avaient déjà été abattus contre seulement trois Zarin de plus. Il était illusoire d’espérer affronter des Zayborgs sans essuyer de perte.

Le Longarm était à mi-chemin de sa destination quand la frégate de type Erelion II entra dans le champ de ses détecteurs. Moins imposante que le croiseur, elle n’en avait pas moins un aspect sinistre avec ses longues plaques triangulaires luisantes et violacées, superposées horizontalement. Neleth n’eut pas à se demander s’ils avaient été repérés, car la frégate lâcha aussitôt une bordée de missiles avant de faire machine arrière. Plusieurs explosions secouèrent trois astéroïdes à proximité, qui se fissurèrent dangereusement. « Restez en formation, ordonna Neleth aux chasseurs. Nous devons sortir du secteur le plus vite possible. » Le croiseur accéléra. Un énorme bloc s’affaissa et tomba à l’endroit occupé l’instant d’auparavant. Les unités de l’escadrille Omega s’égayèrent pour éviter l’obstacle, puis reprirent position.

« Nous avons atteint la vitesse maximale compte tenu des obstacles, signala Michaël avec un entrain tout à fait hors de propos.

— Selon mes calculs, nous ne rattraperons pas leur frégate avant qu’elle ait rejoint les satellites de défense, constata Orlun.

— Je sais, dit Neleth. Nous passerons néanmoins à l’offensive dès que leur base sera à portée visuelle.

— Ne vaudrait-il pas mieux attendre le retour de l’escadrille Alpha ?

— Négatif. Ce serait une erreur de laisser les Zayborgs s’organiser maintenant qu’ils connaissent l’ampleur exacte du danger. Je ne sais pas s’ils disposent réellement d’une arme secrète, mais je ne veux pas leur laisser l’opportunité de l’utiliser. Nous devons frapper vite et fort. Mettez le vaisseau en alerte maximale.

— Bien, capitaine. »

Les Skinangel de l’escadrille Delta surgirent les premiers du champ d’astéroïde, suivis de près par la double proue majestueuse du croiseur de la Confédération. En observant les quatre satellites de défense et la station de recherche sur les écrans de contrôle, Neleth eut une pensée fugitive pour la flotte alliée aux abords d’Ezelias 2. La bataille décisive avait-elle déjà commencé ? Elle ne pourrait le savoir tant qu’elle serait entourée de cette satanée ceinture coblanite.

La frégate zayborg s’était positionnée dans l’intervalle entre deux satellites et la base, mais aucun autre vaisseau ne semblait protéger cette dernière : la stratégie de l’amiral Hemcheberria allait peut-être s’avérer payante en fin de compte.

« Escadrille Delta et Omega ! Je vous transmets les coordonnées de vos objectifs. Visez en priorité les générateurs de boucliers et les armements adverses. Ne vous en prenez pas à la frégate pour le moment. Bonne chance ! »

Suivant les ordres de leur commandant, les groupes Delta et Omega se mirent en formation d’attaque. L’une des règles primordiales dans une bataille étant de ne pas laisser à l’adversaire le choix du terrain, Neleth avait décidé de s’en prendre à un secteur du planétoïde protégé par ses seuls systèmes de défense internes. L’escadrille Delta se scinda en deux branches qui se dirigèrent vers deux des satellites de protection, petites lunes métalliques aussi sombres que la nuit pourvues d’un opercule ovale rouge carmin leur centre. Pendant ce temps les omégas, suivis par le Longarm fondaient vers la superstructure de la base. Il était visible que les Zayborgs avaient aménagé le planétoïde car celui-ci se constituait d’un amalgame de roches d’origine renforcées de titanium. Outre les aspérités naturelles, la surface se hérissait de tourelles de défense à présent en mouvement.

En quelques minutes, l’espace fut illuminé de tirs de lasers, canons à protons et explosions plasmiques. Malgré la multitude des impacts, les senseurs n’indiquaient qu’une légère baisse du niveau d’énergie des boucliers ennemis.

Alors, les puissantes batteries à protons du Longarm s’alignèrent à leur tour sur leur cible. Quand elles firent feu, elles crachèrent des traits mortels qui s’abîmèrent sur son bouclier, irradiant des particules bleutées autour des points d’impact. La station n’avait manifestement pas été conçue pour résister longtemps à une telle force de frappe, car le niveau d’énergie des générateurs de champ protecteur chuta de 30 %. Ses tourelles et celles de ses satellites répliquèrent, la majorité visant le croiseur et le reste les chasseurs.

« Nos boucliers sont à 90 %, annonça Orlun.

— Continuez à faire feu. (A ce moment, une alarme stridente retentit.)

— Ils viennent de larguer des torpilles !

— Contre-mesures. »

Les missiles intercepteurs du Longarm frappèrent les torpilles à mi-chemin, les détruisant dans de grandes gerbes rougeoyantes. Neleth se permit un sourire. Si c’était tout ce dont disposaient les Zayborgs, les défenses de la station seraient bientôt réduites à néant.

« Ici Neil Guedlock, des deltas. Les satellites de défense viennent de se réorienter dans votre direction. Nos tirs ne parviennent pas à percer leurs boucliers.

— Capitaine, nous détectons une inquiétante accumulation de particules ioniques en provenance des satellites » signala Orlun.

A peine eut-il terminé sa phrase que les opercules se soulevaient, libérant deux faisceaux ioniques en spirale qui convergèrent vers leur cible. Touché de plein fouet, le croiseur s’irisa d’un éblouissant éclat violet. La seconde suivante, toutes les lumières s’éteignirent avant de se rallumer. « Système de secours activé, claironna Michaël.

— Les boucliers sont tombés à 40 % », dit Orlun. 

Un double impact ionique ! pensa avec effroi Neleth. Jai eu tort de sous-estimer la vitesse de rotation et la puissance de ces satellites ! « Escadrille Delta, désengagez. (La tension était désormais bien présente dans sa voix, quoique maîtrisée.) Nous allons régler le problème. »

Le Longarm manœuvra pour positionner ses lance-torpilles frontaux en face de l’un des satellites pendant que les chasseurs delta se dispersaient loin de la cible. Avec une froide détermination, Neleth appuya sur le bouton de mise à feu. Une trentaine de torpilles furent libérées en proue, moitié moins en poupe. Le panneau en vitriglass s’assombrit pour préserver la rétine des officiers du pont de commandement de l’insoutenable brillance des explosions en cascade, qui donnèrent l’impression d’assister à la naissance d’une étoile. Une fois les photons dispersés, Neleth écarquilla les yeux.

Intact. Le satellite qui constituait son objectif prioritaire – sans même parler du second à l’arrière – était intact ! Ses entrailles se nouèrent. Les boucliers protégeant sa cible n’avaient perdu qu’un peu plus de la moitié de leur puissance.

« Ils commencent à recharger leur surrégénérateur de particules, dit Orlun en fronçant ses épais sourcils noirs.

— Je viens de parler à l’ingénieur en chef Stegez, intervint Michaël. D’après les données qu’il m’a communiquées, c’est la simultanéité des tirs qui est responsable d’une telle chute du niveau de nos boucliers. Nous estimons que si un seul nous touche à la fois, les dégâts seront divisés par quatre.

— Rechargement des torpilles de proue à vitesse maximale » ordonna Neleth.

Soudain, son regard fut attiré par une silhouette menaçante sur l’un des écrans de contrôle. La frégate zayborg entrait en lice. De ses flancs jaillirent deux douzaines de Zarin aux lignes agressives. Ils se décident donc à intervenir. Le sort de la bataille va bientôt se jouer, mais je nai pas dit mon dernier mot. « Escadrille Delta, occupez-vous des chasseurs, commanda-t-elle. Escadrille Omega, modification d’objectif : visez maintenant les chasseurs et la frégate. »

La situation venait de se compliquer. Les deltas et une partie des omégas engagèrent les Zarin dans un furieux dogfight à deux contre un. A l’organisation rationnelle et au nombre supérieur des unités de la Confédération s’opposaient les figures acrobatiques et téméraires des Zarin. Les tourelles du planétoïde et de ses satellites ajoutées à cette virtuosité équilibraient singulièrement le rapport de force. Au cours de l’assaut initial plusieurs Skinangel furent touchés et s’éparpillèrent en milliers de fragments.

Pour sa part, le Longarm n’avait pas le temps d’effectuer des manœuvres d’évasion qui n’auraient de toute façon pas garanti sa sécurité. Aussi se plaça-t-il de manière à ajuster simultanément de ses canons à protons la frégate et de ses torpilles le satellite dont les boucliers avaient subi les dommages les plus importants. La frégate réagit en se rapprochant du satellite visé et en ouvrant à son tour le feu sur le Longarm.

« Boucliers à 32 %, dit Orlun. Lance-torpilles opérationnels. »

Neleth pressa le bouton de tir. Tandis que le panneau de vitriglass s’assombrissait derechef, elle suivit les poings serrés et le regard fixe la course des engins de mort, signalés par l’éclat bleuté de leur propulseur. C’était une chance qu’ils aient pu recharger avant le satellite de défense. Restait à espérer que la déflagration suffirait cette fois-ci à en venir à bout.

Les explosions survinrent plus tôt que prévu, et ce ne furent au mieux que quelques rougeoiements fugitifs. « La frégate vient de détruire nos torpilles avec des missiles intercepteurs, constata implacablement Orlun. Les satellites de défense auront terminé de recharger leur faisceau ionique dans quinze secondes. »

Bien joué, reconnut amèrement Neleth. Sans nos boucliers, nous ne tiendrons pas deux minutes de plus.

Elle allait donner l’ordre de repli général quand le satellite visé s’auréola d’une éclatante lueur dorée. Puis la petite lune se mit à tournoyer sur elle-même à l’instant où le Longarm était touché par le faisceau ionique de son alter ego. Isolé, ce dernier amoindrit le niveau de défense du croiseur sans le réduire à néant.

Durant les quelques secondes qui suivirent, le cerveau de Neleth eut à assimiler deux informations hautement improbables liées entre elles. D’une part, le satellite avait décroché de son orbite et était en train de plonger vers le planétoïde. D’autre part, un nouveau vaisseau venait de faire son apparition. De moindre taille que la frégate, de forme conique en poupe et rectangulaire en proue, il n’en avait pas moins une puissance de feu non négligeable. Un porte-missiles kualthar. Arrivé par-derrière. Cest lui qui a neutralisé le satellite. Je ne vais certainement pas lui reprocher de sêtre mêlé de ce qui ne le regardait pas.

La frégate zayborg réagit en tirant deux missiles sur le satellite en perdition. Les charges explosives ne suffirent pas à le désintégrer et il s’abîma sur le planétoïde, fracassant une tourelle de défense et creusant un cratère de plusieurs centaines de mètres de diamètre. Dès lors, la sinistre silhouette aux plaques acérées vira de bord pour prendre en chasse le porte-missiles qui avait eu l’audace de contrecarrer ses plans. Celui-ci n’étant pas de taille à résister longtemps, se mit à zigzaguer follement en essayant de se mettre hors de portée et en ouvrant le feu de ses canons arrière.

« Michaël, interceptons la frégate. Manœuvre B4. (Neleth appuya sur un bouton de son P-com.) A tous les membres de l’équipage. Que chacun prenne place dans les sièges de sécurité gravimétriques ! »

Un humain n’aurait pas réussi la B4 avec un bâtiment d’un tel tonnage, mais Michaël n’eut pas l’ombre d’une hésitation : en connexion directe avec le navigateur, il maîtrisait le moindre des paramètres de pilotage.

Le croiseur se dirigea vers son objectif en accélérant de manière exponentielle. Calés dans leur fauteuil dont ils agrippaient les accoudoirs, les officiers humains du pont de commandement scrutèrent, les pupilles dilatées et les mâchoires serrées, la structure dentelée du vaisseau zayborg se rapprocher à une vitesse inouïe. On avait recours à une telle manœuvre dans les cas de figure désespérés : la plupart de ceux qui étaient en poste n’avaient eu à la subir que sur simulateur.

Juste avant ce qui semblait devoir être l’inévitable impact, rétro-propulseurs et compensateurs inertiels s’activèrent à pleine puissance. Le Longarm se stabilisa à quelques dizaines de mètres seulement de sa proie et aussitôt ses canons à protons et à plasma se mirent à parler. Un déluge d’énergie destructrice s’abattit sur le bâtiment zayborg. Ses défenses annihilées, sa coque endommagée, la frégate fit une embardée. Malgré sa maniabilité désormais réduite, elle fit mine d’entamer une courbe pour se retrouver en position de riposter. Quatre Skinangel l’alignèrent sur leur radar de tir et larguèrent leurs missiles. Ses fragments épars se perdirent dans l’espace.

Sans qu’aucun message ne soit échangé, le croiseur et le porte-missiles joignirent leurs forces. Seule son éventuelle mobilité aurait pu sauver le deuxième satellite, car il n’était pas de taille à s’opposer à cette puissance de feu combinée. Mais de type géostationnaire, il n’avait été conçu que pour tourner autour de son axe et fut bientôt anéanti à son tour.

Après avoir redistribué une partie de l’énergie de ses moteurs vers les boucliers, le Longarm apporta son appui aux Skinangel dans la bataille contre les Zarin. Ce faisant, il continuait à démanteler à grand renfort de torpilles autoguidées les défenses du planétoïde. Avant même que Spiker accompagné de quinze alphas n’émerge de l’amas d’astéroïdes, le cours de la bataille avait basculé. Comme il fallait s’y attendre, les Zayborgs retardèrent l’échéance en combattant avec férocité. Les deux derniers survivants allèrent jusqu’à tenter de précipiter leur appareil sur le croiseur afin de lui infliger le maximum de dégâts – en pure perte, car ils furent désintégrés à temps.

***

Leur nombre réduit de plus du tiers, les Skinangel regagnèrent le Longarm – ceux qui ne présentaient pas un risque d’instabilité structurelle du moins, pour le reste ils durent patienter le temps que les méca-rob autopropulsés les aient rejoints pour effectuer les réparations d’urgence. Neleth demanda sur-le-champ un rapport des pertes.

Elle parcourut la liste d’un regard voilé de chagrin. Byrne, Elguer, Rishkov, Ishiko… Elle pouvait remettre un visage sur la plupart de ces noms. A l’issue de la mission, elle contacterait personnellement certains parents de pilotes tombés au combat pour leur annoncer la funeste nouvelle. C’était une tâche qu’elle avait en horreur, mais elle refusait de la déléguer entièrement. Cela aurait signifié se murer dans l’indifférence, rien moins que se détourner de ses frères d’armes et les abandonner à leur sort. Aussi longtemps qu’elle serait capitaine, cela ne se passerait pas ainsi à bord : chaque membre d’équipage devait faire corps. Lorsque l’un d’eux ne revenait pas, chagrin et tristesse retombaient sur l’ensemble du groupe… mais la détermination et la volonté d’en finir avec l’ennemi s’en trouvaient renforcées.

LEvasif, le porte-missiles providentiel qui sans surprise appartenait à la Fondation des Indépendantistes, se maintenait sagement en position d’attente à proximité. On aurait dit un enfant dans l’ombre d’un géant – il ne faisait pas plus du dixième de la taille du Longarm. Les scanners indiquaient qu’il n’avait subi que des dommages superficiels. Sur l’ordre de Neleth, le major Chimbers joignit le commandant de bord. Neleth s’attendait à voir l’hologramme d’un insectoïde kual’thar, ses yeux aux multiples facettes et ses longs membres rigides finement articulés, mais à son étonnement ce fut un humain qui apparut devant elle. Dont le visage ne lui était pas inconnu.

Et pour cause, le colonel Baster Yrm était l’une des figures de proue des Indépendants et un héros parmi ceux de son peuple. Quoiqu’il eût été son adversaire lors des Guerres d’Indépendance qui avaient vu un groupement de planètes échapper à la tutelle économique et militaire de la Confédération, Neleth nourrissait une certaine admiration pour le soldat et le meneur d’hommes. Sa témérité, son intelligence tactique et sa volonté maintes fois affirmée en paroles et confirmée par les actes de ne s’en prendre qu’à des cibles militaires lui conféraient une indéniable aura de prestige. Elle ne l’avait jamais rencontré en personne, mais il avait été suffisamment à la « Une » des médias pour qu’elle reconnaisse instantanément sa mâchoire carrée, ses longs cheveux auburn parsemés de filaments gris lui retombant sur les épaules et ses yeux marron pétillants de vivacité. A l’arrière-plan se tenaient deux officiers kual’thars, immobiles à l’exception de leurs antennes qui remuaient imperceptiblement.

« Colonel Baster ! C’est donc aujourd’hui que nous nous rencontrons...

— Capitaine Ortez, si je ne m’abuse ? Hum… La vie réserve parfois de bien étranges surprises. (Le colonel souriait d’un air mi-figue mi-raisin.) Qui aurait cru que j’en viendrais à sauver la mise à celle qui autrefois brisa le siège d’Ondaron ?

— N’est-ce pas la plus savoureuse des revanches de forcer son ennemie d’antan à dire "merci" ? Et je vous remercie, colonel Yrm, de votre intervention.

— Ce n’est pas par pure bonté d’âme que j’ai agi ainsi, vous vous en doutez.

— Et pour quel motif ?

— Disons que votre arrivée nous a forcés à reconsidérer notre stratégie d’origine.

— Une stratégie qui comprend l’utilisation de vos arachnides disposés sur certains astéroïdes, n’est-ce pas ? (Yrm eut un léger tressautement de sourcils et Neleth sut qu’elle avait vu juste.)

— Il n’est pas question de cela pour l’instant, éluda le colonel. Nous savons que les Zayborgs sont notre ennemi commun, mais quel est votre objectif précis en venant ici ? Jusqu’à présent vous vous êtes contentée de détruire les défenses du planétoïde sans chercher à l’endommager en profondeur.

— La Confédération souhaite mener une enquête sur les activités zayborgs.

— J’en déduis que vous comptez débarquer et vous emparer d’un maximum de leurs technologies…

— Vous n’êtes pas en position de nous en empêcher.

— Jouons cartes sur table, capitaine. Vous êtes une femme intelligente. Vous devez savoir que les Zayborgs développent ici une… arme spéciale, une arme spécifiquement conçue pour éradiquer le genre humain. »

Le léger battement de paupières de Neleth fut le seul indice de sa surprise. Yrm la sonda du regard avec un regain d’intensité, comme s’il espérait extirper d’elle la moindre bribe d’information. Elle ne laissa rien paraître. Les Indépendants semblaient décidément avoir une longueur d’avance, à moins que l’amiral Hemcheberria ne lui ait pas divulgué tout ce qu’il savait – rien de surprenant à cela, elle avait remarqué que l’accroissement de pouvoir allait de pair avec la rétention d’informations, un fâcheux penchant contre lequel elle-même n’était pas immunisée. Elle se composa un sourire de façade.

« Où voulez-vous en venir ?

— Si vous débarquez des troupes humaines, vous les exposerez aux effets de cette arme.

— Ce n’est qu’une hypothèse, colonel. Pour ce que je sais, rien ne prouve son existence. D’ailleurs même en l’admettant, si les Zayborgs en avaient l’usage, ils s’en seraient déjà servi pour préserver leur frégate. Est-ce tout ce que vous aviez à me dire ? »

Baster Yrm la dévisagea dubitativement – l’image qui s’imposa à Neleth était celle d’un dresseur jaugeant un cheval rétif. Puis, une lueur rusée traversa son regard.

« Vous prenez un risque inconsidéré, capitaine. Mais il ne sera pas dit que vous aurez à l’assumer seule. A tout à l’heure… sur la base. »

Avant que Neleth puisse protester, le colonel Yrm avait coupé la transmission. Elle observa avec une perplexité mêlée d’irritation lEvasif s’éloigner en direction du planétoïde, s’interrogeant sur la conduite à adopter. La station zayborg était considérée comme territoire ennemi et à ce titre, traité de paix ou non elle pouvait fort bien faire abattre le porte-missiles dès qu’il s’y serait posé. Impossible pourtant d’oublier aussi vite le rôle que venait de jouer le colonel Yrm. Sans lui, sa mission se serait soldée par un échec et peut-être pire encore.

Neleth grinça des dents. Quel toupet il avait de débarquer ainsi sur la station avec sa coquille de titanium ! Espérait-il donc l’envahir à lui tout seul ? La situation était ridicule. Elle n’avait d’autre choix que de lui prêter main-forte… mais elle le ferait à sa manière.

Les rayons laser du Longarm tracèrent quatre sillons qui se rejoignirent sur la structure renforcée de la base, non loin de plusieurs générateurs de bouclier. A quelques encablures de là, dans une zone jonchée de débris de tourelles automatiques, LEvasif se forgeait lui aussi un passage. Neleth n’avait pas souhaité unir ses forces à celles du colonel Yrm : qu’il se débrouille pour le moment et assume les risques qu’il prenait !

Accompagnée de l’androïde Orlun, elle rejoignit le bataillon de Stud Callon dans sa barge de débarquement. Orlun avait pour l’occasion revêtu une imposante armure cybernétique, en sorte qu’il mesurait maintenant plus de deux mètres. Il portait un multiblast non moins considérable, dont les trois canons pouvaient aussi bien disperser les atomes de leur victime que la découper au laser ou provoquer une déflagration d’ampleur variable. Les modules de combat collés à son dos prêtaient à celui-ci la forme d’une carapace d’Aïltho.

Spiker avait voulu empêcher Neleth de se joindre aux soldats – elle était le commandant en chef et ne devait pas s’exposer, on ne pouvait faire confiance aux Indépendants – mais elle lui avait opposé un refus catégorique. Elle n’avait pas choisi ce métier pour demeurer ad vitam æternam sur le pont de commandement à donner des ordres. Sa place était aux côtés de ses hommes, dans le feu de l’action, là où elle pourrait les commander sans hésiter une seconde quand leur vie était en péril. Spiker devenait trop protecteur en vieillissant – ou en la voyant prendre de l’âge. Sa méfiance à l’endroit des Kual’Thars et du colonel Yrm était peut-être fondée, mais en l’absence de preuves de leur mauvaise foi elle lui avait demandé de s’en tenir à ses responsabilités à venir. « En tant que premier officier vous prendrez le commandement du croiseur, lui avait-elle déclaré. Organisez des patrouilles de Skinangel et prévenez-moi s’il y a du nouveau. »

Les réacteurs s’embrasèrent et trois barges de débarquement se détachèrent du Longarm. Pendant ce temps, le rayon gravimétrique du croiseur attirait à lui la partie métallique découpée par les lasers, provoquant une dépressurisation de ce secteur de la station.

En face de Neleth, dans l’inconfort de la barge où s’entassaient les hommes, derrière le masque de son scaphandre le commandant Callon la scrutait de ses yeux émeraude, sa barbiche noire fièrement pointée vers elle. Elle lui rendit regard pour regard, sans ciller, jusqu’à ce que la sonnerie de débarquement retentisse dans les casques.

Le spectacle de dizaines de soldats se laissant tomber au sol et atterrissant au ralenti avait quelque chose de déconcertant. Neleth se fit l’effet d’une bulle de savon égarée parmi d’autres, flottant dans l’espace. Une fois à terre, elle régla sa ceinture anti-grav de manière à recouvrer sa masse habituelle. Autour d’elles, les hommes agissaient de même : il n’était pas conseillé d’être trop léger en situation de combat. Elle examina les alentours avec circonspection. Tout semblait calme. Le long couloir où ils avaient fait irruption était de forme cylindrique, éclairé par une lueur tamisée blanchâtre émanant des parois. On apercevait à intervalles réguliers de petites fentes parsemant la circonférence. Neleth ne connaissait que trop bien leur usage et son visage se rembrunit. Les Zayborgs les utilisaient comme points d’appui où insérer leurs griffes pour se projeter en avant.

Les Zayborgs… l’amalgame entre leur bestialité primitive et les augmentations biotech dont ils bénéficiaient était véritablement délétère. Pour autant, Neleth ne partageait pas ce mélange de fascination et… oui, d’admiration de la plupart de ses pairs à leur égard. En ce qui la concernait le dégoût l’emportait, et de loin. La plupart des soldats autour d’elle en avaient vu d’autres, pourtant un sentiment analogue se reflétait sous plusieurs masques. Ils jetaient des coups d’œil inquisiteurs à droite et à gauche, tenaient leur blaster comme si à tout instant le pire pouvait survenir. Elle-même frôla la crosse de son désintégrateur avant de se porter – d’un pas un peu trop décidé, peut-être – à hauteur d’Orlun.

« Les parois ont été traitées pour limiter la portée des détecteurs, l’informa-t-il. Permission d’envoyer des modules ?

— Attendez que les troupes soient en position. 

— Ici Spiker. Vaisseau de transport kual’thar en approche de la station. Dois-je l’intercepter ?

— De quel type de vaisseau s’agit-il ? Est-il escorté ? interrogea Neleth.

— C’est un vaisseau de type Polaris 3. Sans escorte. »

Neleth réfléchit rapidement. Il s’agissait d’un transport de médiocre tonnage, ne pouvant pas contenir plus de trois cents unités de combat. S’il se posait, les forces en présence s’équilibreraient, mais l’avantage numérique demeurerait sien. Joli coup de poker de la part du colonel Yrm. Il se renforce sans toutefois me menacer, en sachant quavec un adversaire comme les Zayborgs, je serais stupide de me passer dune aide supplémentaire. Il faudra que je reste vigilante, cependant.

« Laissez-le passer, dit-elle.

— Capitaine ?

— Obéissez sans poser de questions. Je sais ce que je fais.

— Bien, capitaine. » La voix de James contenait suffisamment de résignation mêlée de dépit pour que son point de vue soit dépourvu de toute ambiguïté, mais Neleth décida de ne pas s’en préoccuper.

Le moment venu, deux des six modules d’Orlun se détachèrent de son dos et se mirent à flotter en l’air, petites sondes aux formes aérodynamiques pourvues d’ailerons arrières et d’un double canon de quinze centimètres de long, dont l’œil cramoisi était en permanence balayé d’une ligne verticale. Ils s’élancèrent d’un commun élan dans les deux directions opposées, survolant vivement les soldats – plusieurs hochèrent la tête d’un air entendu en les apercevant. Aussitôt, les images en provenance des deux sources commencèrent à défiler dans le cerveau positronique d’Orlun. La différenciation de ses huit lobes bioélectroniques lui permettait simultanément de traiter ces sources d’informations, de diriger et le cas échéant de faire combattre ses modules par la pensée tout en demeurant lui-même capable de soutenir une conversation ou d’agir en fonction de son environnement proche. « Aucun ennemi en vue, signala-t-il au bout de quelques instants. Des portes bloquent les deux accès. Nous devrions pouvoir en venir à bout. »

Les portes ne résistèrent pas longtemps, en effet. Tandis que le commando de Stud Callon, dans la direction opposée, se chargeait de la sienne, l’un des hommes du groupe de Neleth, juché sur un canon autoporté, affaiblit la structure métallique d’un tir de plasma avant de la découper au laser.

Plaqués contre les parois, les soldats se préparaient au pire, communiquant entre eux dans le langage des signes ou épaulant leur fusil blaster. Neleth fit le vide en elle. Son intuition lui chuchotait que l’ennemi était à l’affût là derrière. Libérée de toute émotion, elle s’apprêta à combattre.

Le canon autoporté tira une nouvelle charge de plasma et dans un grand chuintement la porte en fusion s’effondra. Il y eut un appel d’air et le couloir fut dépressurisé. Ramassées sur elles-mêmes, agrippées aux parois et au plafond, de corpulentes silhouettes aux écailles luisantes et à la gueule étirée recouverte d’un masque jaillirent de tous côtés.

Les hommes de Neleth ouvrirent le feu, mais leurs cibles étaient véloces et agiles, si bien que deux seulement chutèrent pour se tordre dans les convulsions de l’agonie. Les autres répliquèrent en plein vol. Leurs mains griffues tenaient un blaster ou un désintégrateur, leurs épaules étaient surmontées de petits canons plasma mortels et certains torses étaient protégés par des plaques de titanium greffées à même la peau. Et ce fut le chaos. Plusieurs soldats s’écroulèrent à leur tour. D’insoutenables cris de souffrance retentirent dans les casques. Les combats tournèrent à la mêlée générale.

Neleth se fendit pour éviter le coup de griffes qui menaçait son scaphandre et désintégra le crâne lisse et allongé d’un de ses agresseurs. C’était le défaut des Zayborgs et aussi ce qui les rendait si effrayants : ils n’aimaient rien tant que venir au contact pour lacérer les chairs de leurs proies.

Orlun et deux de ses modules faisaient le vide autour d’eux, éliminant avec précision et promptitude les prédateurs qui se présentaient. Même les mieux cuirassés ne pouvaient résister à la puissance destructrice du multiblast. L’un d’eux roula vers lui avec une surprenante vivacité, pour abattre sur son torse sa queue terminée par une boule hérissée de pointes. En pure perte. Les pointes parvinrent à peine à entamer l’armure de combat et Orlun dispersa l’audacieux d’un tir direct.

Un autre se laissa tomber sur le soldat qui s’abritait derrière son canon autoporté. D’un geste sans faille, il lui prit le crâne dans sa puissante main et lui brisa la nuque. Deux hommes réagirent en arrosant le Zayborg de salves laser mais il esquiva en se servant du cadavre comme bouclier. Puis il répliqua à l’aide d’un tube lance-épines greffé à son avant-bras. Les scaphandres furent transpercés et les victimes se mirent à hurler et à se débattre en tout sens quand les pastilles d’acide contenues dans les projectiles éclatèrent dans leur organisme. Le vainqueur, bien que touché à l’épaule, saisit avec un grognement de satisfaction les commandes du canon autoporté et commença à l’orienter vers Orlun.

L’androïde était inconscient du danger, mais Neleth avait suivi la manœuvre. Avec souplesse, elle roula au sol et ajusta le Zayborg d’un premier tir à la hanche puis d’un second à la poitrine.

Les rangs des humains et de leurs ennemis s’étaient clairsemés, mais les premiers étaient plus nombreux. Lors des campagnes sur Zarin 8, il avait été courant qu’un petit nombre de Zayborgs vienne à bout d’humains en large supériorité numérique. Leurs augmentations nanotech, leurs qualités physiques hors norme et leur abnégation semaient la terreur et jouaient en leur faveur. Cependant le groupe de Neleth comptait des vétérans qui ne cédèrent pas à la panique et demeurèrent adossés aux murs en se couvrant mutuellement. Les créatures survivantes tombèrent sous le feu des tirs croisés.

***

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