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Jean-Jacques Goni: éloge de la tolérance.

Par Bernard Deson

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    J’ai connu Jean-Jacques Goni sur les bancs de l’Ecole Saint-Genès en 1977.  Je me souviens de lui comme d’un grand  gaillard brun plutôt maigre et doté d’une fine moustache. Je n’eus aucun mal à le convaincre de participer à la création  d’une revue littéraire [appellation prétentieuse car il s’agissait plus d’un journal de lycéens]. Cette année-là nous allions découvrir l’enseignement revigorant de Joseph Duponcheele, philosophe iconoclaste qui a marqué la pensée de plusieurs générations d’élèves.  C’est grâce à lui – ou  à cause de lui–  que j’ai parcouru Saint-Thomas d'Aquin et Teilhard de Chardin mais aussi (hors programme) dévoré avec fièvre  Le Matin des magiciens[1].  Son influence n’est pas étrangère non plus à la défiance que j’ai développée envers les écrits de Sartre, de Camus, de Nietzsche ou de Freud. Je ne le regrette pas aujourd'hui pour Freud qui fut le plus grand imposteur de son temps mais un peu pour Nietzsche que je redécouvre chaque année un peu plus.  

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    Pour en revenir à Jean-Jacques, en plus de son bac il préparait déjà avec assiduité l’Ecole de Notariat de Bordeaux.  Côté écriture, je dirai qu’il avait un joli brin de plume autant pour la poésie que pour les textes en prose. En témoigne l’une de ses deux contributions au premier (et seul) numéro de notre revue,  l’Incision[2] intitulée « Aveu » :

La vie à l’improviste est revenue

Comme elle avait cessé naguère.

C’est de nouveau la même vieille rue,

Le même jour d’été et la même heure.

La même foule et les mêmes soucis,

Et le couchant n’a pas éteint les flammes

Qu’un soir de mort avait laissées jadis

Clouées au mur du Panthéon à la hâte.

Les mêmes femmes en habits râpés,

La nuit, toujours vont user leurs chaussures

Pour être ensuite à nouveau crucifiées

Par les greniers sur le fer des toitures.

L’une vient à l’instant d’un pas lassé

De s’élever sur le seuil de sa porte,

Surgie de son caveau, pour traverser

La cour de la maison, à demi morte.

Et de nouveau je cherche des prétextes,

Et de nouveau tout m’est indifférent,

Et, nous laissant tous deux en tête à tête,

Notre voisine a passé le tournant.

Le courant passe dans tes mains

Posées sur ma poitrine

Un geste et nous retomberons

Dans les bras l’un de l’autre

Mais le miracle c’est mon lot,

D'un bras, d’un cou de femme,

De son épaule, de son dos,

A jamais corps et âme,

Me tient captif. Mais si dans son

Tourment la nuit m’emmure,

Je veux partir, c’est la passion

Qui me pousse aux ruptures.

   Le deuxième texte publié par Jean-Jacques Goni est un plaidoyer pour le respect de l’autre Dans « Pas pareil » on retrouve tous les ingrédients du racisme ordinaire :

   Les détours d’une promenade en ville nous avaient conduits l’autre jour, un ami et moi, dans un quartier que nous connaissions peu. Assoiffés par une longue déambulation, nous avions poussé la porte d’un café, au hasard…et, une fois installés, nous nous aperçûmes que nous venions de franchir une frontière. Le café était espagnol et c’était visiblement le rendez-vous national de tous les Juan, les Felipe et les Pedro des alentours. Aussitôt dans l’ambiance, nous commandâmes une Sangria qui nous fut servie au son des guitares : improvisant une mini fiesta (que ces mots se marient mal) un musicien et une jolie fille inondent le petit local des flots ensoleillés d’un flamenco admirable.

-  Tout de même, dit mon ami, regarde-les, une guitare deux pieds nus qui voltigent, un appel de voix et les voilà fiévreux de bonheur.

-  Eh bien ! C’est merveilleux ça ! On dirait que tu les critiques…

-  Non, heu…Enfin, je veux dire…ils ne sont pas comme nous. Ce n’est pas pareil, tu comprends…

   Non je ne comprenais pas. Ou plutôt, je comprenais trop bien ce que mon ami voulait traduire : il venait tout à coup de se rendre compte qu’il n’était pas « chez lui » et, comme il n’avait pas fait mille kilomètres en voiture pour trouver cette impression, la chose lui paraissait anormale, vaguement répréhensible. Ce qu’il y avait, c’est que ces Espagnols avec leur guitare et leur flamenco, ils étaient CHEZ NOUS. Des intrus. Des étrangers. Des « pas pareils » ! 

   Remarquez, on n’est pas chauvins. Les Espagnols, les Italiens, les Grecs ou même les Chinois, on les aime bien. La preuve : certains soirs on choisit d’aller manger leur cuisine dans leurs restaurants ouverts chez nous. C’est très amusant, ils ne font rien comme nous. Leurs plats ne valent pas les nôtres mais, à l’occasion, ce n’est pas mauvais. D'ailleurs, en juillet et en août, nous allons volontiers profiter de leur soleil et du change qui est avantageux.

   Seulement, tout de même, quand ils viennent s’installer dans notre pays, ce n’est pas pareil. Il y a une différence de culture, voilà. Ils le sentent bien eux-mêmes d’ailleurs : ils restent entre eux, ils se groupent. Ce n’est pas seulement parce que certains propriétaires refusent de leur louer des logements. En tout cas ça n’y change pas grand-chose. Ils ont leur langue, leur musique, leurs coutumes. Mieux vaut donc qu’en dehors du travail, ils aient aussi leur quartier, leurs cafés, leurs épiceries.

   De temps à autre, pour le folklore ou, comme aujourd'hui,  par hasard on fera un petit tour par là. Mais,  pour l’essentiel, chacun chez soi, on n’a rien à se dire.

   Pas pareil. Mon ami a du sentir que je n’étais pas tellement d’accord avec cette façon de voir. Il a changé de sujet de conversation :

-Tu as lu les journaux ? Dis donc, qu’est-ce qu’ils attendent pour faire l’Europe ? Il y en a qui n’y croient pas vraiment, ce n’est pas possible autrement…

   Le croiriez-vous ? Pour mon ami, le problème de la guitare étrangère et celui de l’Europe unie, ce n’était pas pareil.

Il y a beaucoup de maturité dans les analyses de ce lycéen de dix-sept ans.  Un peu de pessimisme également. Saint-Genès, où nous fîmes nos humanités, était un ilôt de tolérance. Trente-sept ans plus tard cet article reste d’actualité.

Je connais la brillante trajectoire professionnelle de ce jeune homme un peu trop sérieux. J’espère qu’il écrit toujours et qu’il partage avec d’autres « cette énergie que nous possédons en nous et qui résiste à tout, cette force qui fait que nous sommes, cet oxygène que nous respirons à grosses bouffées ».



[1] Le matin des magiciens, Louis Pauwels & Jacques Bergier, Gallimard, 1959.

[2] L’incision, n°1, décembre 1977.


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