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Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

Publié le 25 mai 2014 par Chatquilouche @chatquilouche

J’habitais à mille lieues du lieu qui m’habitait. Pressée de fuir mes quatre murs pour chercher à me DSCN4108retrouver, j’errais alors dans la cité, le pas traînant. Tout occupée à transporter bien malgré moi un océan.

Ce n’était pas la mer à boire. Avec le temps on s’habitue. Les yeux noyés dans l’eau salée, à être sans cesse ballotté de marée haute en marée basse et à cheminer au hasard dans l’opacité du brouillard.

À errer ainsi dans la cité, trop occupée à transporter bien malgré moi cet océan, sans le savoir, j’avais rejoint le clan de ceux qu’on ne veut pas voir. Les détraqués, les exaltés, les prisonniers d’un même souffle océanique.

Mer houleuse, mer agitée, mer en furie

La mer, la mer, toujours la mer

C’est fou ce qu’un humain peut porter dans sa tête. Et dans la tête de tous ces prisonniers, l’océan en vagues déchaînées hurlait et rugissait.

D’aucuns, au milieu de la tempête, se prenaient pour de grands chefs d’orchestre. Et voulant ralentir des vagues le tempo, baguette en l’air, ils battaient la mesure. D’autres se désâmaient en se parlant tout seuls. Pour finir à genoux par supplier la mer. Et d’autres, illustres capitaines d’antiques vaisseaux fantômes, aboyaient sur le pont des ordres inutiles. Et moi, dans ce désordre, pour les avoir trop vus je ne les voyais plus. J’avais tellement de mal à garder l’équilibre sur un sol qui tanguait à chacun de mes pas sans avoir à porter le poids de leurs délires. Figure de proue d’un navire sans gouvernail, j’allais dans le brouillard au cœur de la cité sans autre point de repère que ma pâle silhouette qui, en ombre discrète, se profilait alors aux glaces des vitrines.

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Bien sûr, il m’arrivait de souhaiter parfois que cesse tout ce vacarme et que pour un moment, juste pour un court moment, se calme l’océan. Et que devant mes yeux secs enfin réapparaisse une image bien nette des rues, des bâtiments. Dans ces rares moments, j’espérais bien qu’un jour, à force de se confondre, quelque chose naisse enfin de ces deux univers. Et immobile alors j’attendais que la mer redevienne à l’étale. Pour ensuite m’inquiéter du silence des eaux.

Ce n’était pas la mer à boire. Avec le temps on s’habitue. À vivre ainsi au rythme des tempêtes.

Mer houleuse, mer agitée, mer en furie

La mer, la mer toujours la mer

C’est fou ce qu’en ce temps je portais dans ma tête

Mais un matin vint le silence. Et puis la mer reprit le large. Et moi, sans être sûre de m’être retrouvée, je cessai sitôt de fuir mes quatre murs et du même coup d’errer dans la cité.

Et si, aujourd’hui, de cette cité j’ai oublié le nom, c’est pour y avoir trop souvent rasé les murs.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à

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 force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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