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[note de lecture] Geneviève Huttin, "Une petite lettre à votre mère", par Véronique Pittolo

Par Florence Trocmé

Huttin1-214x300 Comment parler des siens, de soi, du passé, sans tomber dans le piège du narcissisme  ou de l’autofiction complaisante ? Romancer l’archive, tenir l’écart, la juste distance, tel est le défi difficile de Geneviève Huttin dans cet autobio-poème qui expose des personnages familiaux, familiers, dans le contexte douloureux de la guerre et des années 50. Une ambiance rétro et mélancolique, un climat se dégagent de ces pages, de ces vers, ces enjambements, comme la photo de la mère sur la couverture, sur fond brumeux, qui est le noir et blanc des albums de famille. La mère est le personnage clé du roman familial, figure unique, portrait ultime, ainsi que Barthes la définissait dans La Chambre claire : Noyau rayonnant, irréductible, cette grâce d’être une âme particulière, une qualité. Dans le souvenir elle revient, plus petite que réelle, plus compacte, une mère poupée du Sud, avec son air corse, les cheveux très noirs en coque. La lettre du titre est petite, mais c’est le message, la bouteille à la mer d’une fille prodigue qui interroge l’indicible, ce qui arrive, qu’on n’a pu éviter, la disparition brutale du père. Il est précisé dans le livre précédent, Cavalier qui penche (2009, Préau des Collines) : Ton père resta en creux. Le disparu est la synecdoque absolue, restreint à un détail touchant, le pardessus mouillé accroché à la patère. Tous, dans notre enfance, nous avons connu, nous avons aimé le vêtement familier accroché dans l’entrée, l’enveloppe de l’être cher. Évoquer sa famille, ses non-dits, ses secrets, ne peut se faire qu’avec un masque de fiction, une attitude légendaire de fille prodigue qui revient sur les lieux – la province, à l’Est, à une époque où on enrôlait les jeunes Alsaciens et Lorrains dans l’armée allemande. Établir une généalogie épique, où les hommes, les frères, les pères, étaient sanglés par l’uniforme. Geneviève Huttin tient ce pari subtil dans une écriture délicate, modeste, sincère, comme sa voix de radio. 
 
Ma voix n’est pas assez forte … dénarcissisée.  
 
À partir du récit qui a façonné un destin, un drame (suicide, sidération), puis sa résilience, dans les langues troublées, les patois, les argots de frontières incertaines, seule une narration décantée, ou plus précisément le poème, peut permettre, sans injonctions, par chuchotements et clairs obscurs, d’atteindre une vérité. Ce pari est gagné. 
 
[Véronique Pittolo] 
 
Geneviève Huttin, Une petite lettre à votre mère, Le Préau des collines, 2014 
 


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