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Salle 5 - vitrine 6, côté seine : 9. de la symbolique du fruit du mimusops ...

Publié le 27 mai 2014 par Rl1948

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,

Je respire I'odeur de ton sein chaleureux,

Je vois se dérouler des rivages heureux

Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;

 

Une île paresseuse où la nature donne

Des arbres singuliers et des fruits savoureux

 (...)

Charles  BAUDELAIRE

Parfum exotique

(Les Fleurs du Mal)

dans Oeuvres complètes,

Paris, Seuil,

p. 56 de mon édition de 1968

     Au cours de nos deux dernières rencontres, amis visiteurs, celles des 13 et 20 mai, j'ai cru bon d'évoquer le mimusops, ce fruit de l'arbre éponyme, parce que vous en avez un simulacre en faïence siliceuse bleue ici devant vous, dans la vitrine 6, côté Seine, de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre (E 14190)

E 14190 - Fruit du mimusops

et surtout, un peu plus loin, quelques exemplaires d'un brun orangé, vrais ceux-là, dans cette coupelle de la vitrine 9 ; j'y reviendrai en temps utile.

Coupe-6---Fruits-du-Mimusops--N-1417-.JPG

     

     Vous aurez alors remarqué qu'afin de mieux connaître ce mimusops, je fis appel à la littérature des Anciens, qu'elle soit scientifique, avec Théophraste ou classique, avec Diodore de Sicile, Pline ou Strabon, revue et parfois amendée par des savants qui nous sont plus contemporains, tels G. Schweinfurth, V. Loret, R. Germer, N. Beaux et N. Beaum, parmi d'autres ...

     L'exergue de ce matin vous ayant probablement mis la puce à l'oreille, vous aurez deviné qu'il me siérait aujourd'hui, en vue d'apposer un point définitivement final à ce sujet, d'inviter la poésie amoureuse, voire d'un érotisme chaleureusement sensuel, - comme la définissait feu l'égyptologue belge Philippe Derchain -, qui fit florès au milieu de la XVIIIème dynastie, soit approximativement au début du XIVème siècle avant notre ère, dans une classe sociale privilégiée grâce à l'opulence toute nouvelle que permirent les conquêtes, notamment celles de Thoutmosis III, ainsi que je vous le laissai sous-entendre, dans la rubrique Littérature égyptienne, en 2008, quand je vous fis lire quelques chants d'amour.

     Et notamment, dans le cycle de ceux du Papyrus Harris 500, celui-ci, - anonyme, comme toute la littérature égyptienne d'ailleurs, les "Sagesses" exceptées -, que je vous propose dans la traduction de Pascal Vernus :  

Je suis en train de descendre le fleuve

Sur "l'eau du Souverain, Vie, Santé, Force",

Après être entrée dans "Le-(bras)-de-Rê".

J'ai l'intention d'aller préparer les tentes,

A l'occasion de l'ouverture de l'embouchure au canal-Ity.

Je me mettrai à courir sans m'arrêter.

J'évoquerai Rê en pensée ;

Et alors je regarderai l'entrée du "frère",

Quand il se dirigera vers le "Domaine".

Je veux me tenir avec toi près de l'embouchure du canal-Ity,

Et que tu entraînes mon coeur vers Héliopolis de Rê,

Tandis que je me mettrai à l'écart avec toi

Près des arbres parmi ceux du Domaine.

Je veux saisir les arbres du Domaine,

Que je prendrai comme mon éventail.

Je regarderai ce qu'il fera,

Tandis que mon visage sera tourné vers le Jardin,

Et que mon giron sera empli de (fruits du) perséa,

Ma chevelure sera ployante de baume,

Tandis que je serai comme la Vénérable maîtresse des Deux-Pays ...

     Vous aurez compris, amis visiteurs, qu'à Héliopolis se prépare une fête en l'honneur de la crue du Nil, probablement à son niveau de hauteur maximal autorisant ainsi la mise en eau d'un canal qui permettra l'alimentation de toute la région.

     Une jeune fille, la "soeur", profite de sa fonction d'aider à élever des tentes vraisemblablement en vue d'héberger tous ceux qui participaient aux festivités, pour rencontrer le jeune homme, le "frère", qu'elle chérit.

     (Permettez-moi d'indiquer dans cette parenthèse que semblables formulations, caractéristique dans la poésie amoureuse égyptienne, définissaient, au-delà de toute considération familiale, ceux qui s'aimaient ; et d'ajouter que, notamment dans le premier vers de L'invitation au voyage, ainsi que dans sa version en prose, Charles Baudelaire adoptera cette même notion de "soeur d'élection".)

     Dans l'extrait du poème du Papyrus Harris que je viens de vous réciter, il m'intéresserait maintenant d'épingler plus particulièrement ce vers qui, j'espère, ne vous sera pas passé inaperçu :

     ... Et que mon giron sera empli de (fruits du) perséa

     Autrement dit, après avoir coupé, en guise d'éventail destiné à se protéger de la chaleur ambiante, l'une ou l'autre branche feuillue de l'arbre lui-même - que nous connaissons maintenant, rappelez-vous, sous le nom scientifique de Mimusops laurifolia, ou schimperi -, la jeune fille en cueillera quelques fruits dont elle embellira sa poitrine.

     Si l'art égyptien de la statuaire vous a familiarisés avec divers motifs végétaux stylisés, gravés à la pointe des seins, qu'ils soient de déesses, de reines ou de particulières, la poésie amoureuse n'est pas en reste : seins-fleursseins-fruits -, pour reprendre les belles et poétiques images de l'ouvrage de Richard-Alain Jean et Anne-Marie Loyrette référencé ci-dessous -, s'y retrouvent à l'envi : fleurs de lotus mais aussi fruits du grenadier, du palmier-doum, de la mandragore ou, comme ici, du mimusops, sont prétextes à comparaison avec les seins de l'Aimée. 

    Assimilations bizarres,conclurez-vous peut-être.

     Pas vraiment si vous considérez la symbolique érotique dont certaines fleurs, certains fruits, - prémices aux rapports amoureux -, étaient porteurs. 

     Geste bizarre que de poser des mimusops sur sa poitrine, penserez-vous également

     Pas vraiment si vous tenez compte que, parmi d'autres croyances phyto-religieuses, ce fruit, que les Égyptiens voyaient arriver à pleine maturité à la fin de la saison sèche, paraissait annoncer l'arrivée de la crue du Nil nourricier, promettant fertilisation des terres agricoles, partant, abondance au pays et à ses habitants.

     De sorte que j'aime à interpréter la décision de la jeune fille comme le désir de faire comprendre à l'Aimé qu'à l'instar du fleuve, mais aussi des végétaux, preuves manifestes d'un monde fructueux et fécond, elle est elle-même belle promesse de fertilité.

     Aussi, peut-elle annoncer, en parlant de lui :

     Je regarderai ce qu'il fera ...

     Quelle plus belle invite serait-elle encore à même d'adresser à celui dont elle espère l'étreinte ?

     Tels les bouquets et les guirlandes funéraires ornant le cou et le torse de certaines momies que j'ai rapidement évoqués la semaine dernière parce que composés de branchages, de feuilles et de fruits du mimusops, gages, par analogie avec le cycle solaire, du retour à la vie, d'une nouvelle naissance assurée au défunt dans l'Au-delà, ces drupes dont elle se couvre la poitrine, doivent à ses yeux et devront à ceux du jeune homme être aussi gages d'autres nouvelles naissances : celle de leur passion amoureuse, celle des enfants à venir ...

     Un texte anonyme grec, - Papyrus Oxyrhinchus XV 1796 -, ne proclamera-t-il pas, un millier d'années plus tard :

     Puisse le perséa frais sous ses verts feuillages porter de très beaux fruits (...)

Sa maturité sous la sécheresse est le signe qu'est proche le jour agréable où l'on verra l'eau nouvelle du Nil débordant, lorsque l'arbre ayant bu, voit, sous l'effet du changement d'air, s'élever hors du nouveau bourgeon en même temps que le fruit, une jeune pousse qui s'étend dans le verger

     Et notre poème consigné sur le P. Harris 500 de se terminer par ce vers :

     ... Tandis que je serai comme la Vénérable maîtresse des Deux-Pays ...

     Probablement est-il fait là significative allusion à la déesse Hathor, principe féminin universel, source de l'activité créatrice, à propos de laquelle, à maintes reprises déjà, j'ai souligné l'importance des symboles sexuels qu'elle véhiculait ; notamment à la fin de ce rendez-vous dédié aux cuillères ornées.

  

     L'éros, conclut fort à propos Philippe Derchain, fut, par toute une part de la philosophie égyptienne, regardé comme le premier moteur de l'univers.

     C'est à cette symbolique érotique qu'à nouveau, amis visiteurs, en invitant cette fois le fruit du mimusops à notre table, j'ai choisi de vous rendre sensibles ce matin.

     Fûtes-vous convaincus ?

     Vos commentaires, éventuellement, le confirmeront ... ou l'infirmeront. 

      (Remerciements appuyés à un lecteur parisien qui m'a fait l'immense plaisir de se rendre au Louvre pour y photographier en gros plans toutes les coupelles exposées dans le socle-vitrine 9 que nous aborderons en détails ... dans quelques mois, voire l'année prochaine plus probablement.)

     

BIBLIOGRAPHIE

BONNEAU  Danielle

La crue du Nil, divinité égyptienne à travers mille ans d'histoire, 332 av. J.-C. - 641 ap. J.-C., 'après les auteurs grecs et latins, et les documents des époques ptolémaïque, romaine et byzantine, Paris, Klincksiek, 1964, pp. 49-50.

DERCHAIN  Philippe

Le lotus, la mandragore et le perséa, dans CdE Tome L, n° 99-100, Bruxelles, F.E.R.E., Janvier-Juillet 1975, pp. 82-6.

JEAN Richard-Alain/LOYRETTE Anne-Marie

La mère, l'enfant et le lait en Égypte ancienne. Traditions médico-religieuses. Une étude de sénologie égyptienne (Textes médicaux des Papyrus Ramesseum n° III et IV), Paris, L'Harmattan, 2010, pp. 72 et 79.

VERNUS  Pascal

Le cycle du Papyrus Harris 500. Premier ensemble, dans Chants d'amour de l'Égypte antique, Paris, Imprimerie Nationale Éditions, 1993, pp. 77-8 et 181. 


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