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Réparer les vivants - Une rencontre d'exception

Par Apollinee

Réparer les vivants - Une rencontre d'exception". L'auditoire L33 de l'Université de Namur était, ce lundi 26 mai, le théâtre d'une rencontre d'exception: invitée par la Librairie Point Virgule de Namur, Maylis de Kerangal se prêta avec grâce, profondeur et vérité à l'entretien de haut vol mené par Anouk Delcourt. Nous vous en livrons quelques bribes ci-dessous après avoir retracé l'argument de ce roman ex-cep-tion-nel et reproduit, à votre intention, la chronique parue sur ce blog, le 1er février dernier:

"... dans son bureau, au revers de la porte, il a scotché la photocopie d'une page de Platonov, pièce qu'il n'a jamais vue, jamais lue, mais ce fragment de dialogue entre Voïnitzev et Triletzki, récolté dans un journal qui traînait au Lavomatic, l'avait fait tressaillir, comme tressaille le gamin découvrant la fortune, un Dracaufeu, dans un paquet de cartes Pokémon, un ticket d'or dans tablette de chocolat. Que faire Nicolas? Enterrer les morts, réparer les vivants."

La naissance d'un pont avait signifié la qualité d'écriture de Maylis de Kerangal. Ce nouveau roman, colossal, fait l'unanimité de la critique, portant son auteur au panthéon des écrivains contemporains.  

Bernard Pivot himself,  se déclare sidéré, qui affirme en sa chronique du 12 janvier (in le Journal du dimanche) "  Car ce livre est un roman, un vrai roman, un très grand roman, un extraordinaire roman qui classe désormais Maylis de Kerangal parmi les écrivains majeurs du début du XXIe siècle. Fluidité et complexité du récit, art du portrait, maîtrise de la psychologie, art des descriptions des visages, des vêtements, des lieux, repères toujours significatifs, empathie sans jamais tomber dans le pathos. Et puis une écriture très originale, la richesse du vocabulaire mêlant avec saveur mots scientifiques et populaires…"

C'est dire

Choqués, violentés par l"annonce du décès cérébral de Simon Limbres, suite à un accident de voiture, Marianne et Sean, ses parents se voient aussitôt,  mais avec tact, proposer de souscrire au don d'organes.  De leur décision dépend la mise en action d'une complexe entreprise de solidarité humaine.

" Que deviendra l'amour de Juliette une fois que le coeur de Simon recommencera à battre dans un corps inconnu, que deviendra tout ce qui emplissait ce coeur, ses affects lentement déposés en strates depuis le premier jour ou inoculés cà et là dans un élan d'enthousiasme ou de colère, ses amitiés et ses aversions, ses rancunes, sa véhémence, ses inclinations graves et tendres? "

Un sujet délicat - une thématique, une réflexion à laquelle chacun de nous peut être confronté. Encore faut-il le traiter avec humanité. Un exercice périlleux que l'auteur réalise magistralement: sondant le coeur, l'âme des protagonistes, personnel médical compris, Maylis de Kérangal en décrit les flux, reflux avec précision. Les descriptions des cadres, lieux, événements, .. participent de cette même exigence scripturale. Résonnent d'une amplitude peu commune.  Quelques envolées lyriques, sobres, cadencées, ont des accents dignes d'Emile Verhaeren

" A deux cents mètres du rivage, la mer n'est plus qu'une tension ondulatoire, elle se creuse et se bombe, soulevée comme un drap lancé sur un sommier. Simon Limbres se fond dans son mouvement, ..."

Vous l'aurez compris, je suis conquise.

Impressionnée

Apolline Elter

 Réparer les vivants, Maylis de Kerangal, roman, Ed. Verticales, janvier 2013, 282 pp

Rencontre du 26 mai - organisée par la Librairie Point Virgule (Namur - Belgique)

C'est à une analyse du roman, de son matériel sémantique - les différentes langues,adolescente, médicale, parentale, ..et des enjeux de l'écriture que se livrèrent Anouk Delcourt  (Libr Point Virgule) et Maylis de Kerangal en une harmonieuse conversation, ponctuée de questions de fond, de réflexions subtiles et sensibles.

Si le travail littéraire consiste essentiellement à donner une forme, explique Maylis de Kerangal, la  trajectoire du roman  s'imposa, dans son esprit, dès le début de sa rédaction . Et de souligner l'importance de la vague initiale, "qui plie et se déroule vers la plage mais aussi vers la dernière page du livre", Une vague  porteuse d'alluvions, de mémoire, une vague qui érode également.

De chant, il fut question, omniprésent dans le roman, de polyphonie - magistralement rendue - des tempo différents qui imprègnent, largo, la première partie du roman, rapide et scandé  - "pente naturelle de mon écriture" - pour la seconde partie, tandis que  la décision parentale précipite la suite des événements.

Violence du don dont on impute l'intention au donneur, sans esprit de contre-don ni de retour,  désacralisation du corps et sa "collectivisation dans une sorte de  pot commun"  et violence de la réception qui prive le receveur d'expression de gratitude furent l'objet d'une réflexion profonde qui démontra, s'il en était encore besoin, combien l'auteur a creusé toutes les implications du sujet. Avec humanité. C'est ce qui fait son côté grandiose.

Si l'écriture rêvée, pour Maylis de Kerangal  "instaure un paysage qui a une persistance sensorielle lorsqu'on a refermé le livre",  on peut affirmer haut et fort, qu'elle a réalisé son ambition.

Apolline Elter 


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