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Entretien avec Glez, Slim et Zohoré pour “Caricaturistes, fantassins de la démocratie”

Publié le 27 mai 2014 par Boustoune

Caricaturistes interview

Pendant le festival de Cannes, nous avons eu le plaisir d’assister à un junket en présence de tous les dessinateurs de presse loués dans le très bon documentaire de Stéphanie Valloatto, Caricaturistes, fantassins de la Démocratie.
Nous avons pu échanger avec trois d’entre eux : l’algérien Menouar Merabtène alias Slim, le burkinabé Damien Glez et l’ivoirien Lassane Zohoré. Rencontre chaleureuse avec trois de ces valeureux fantassins de la Démocratie et de la liberté d’expression…
Difficile de trouver des questions à vous poser, puisque le film est déjà très complet…

Zohoré : Ah, mais nous on n’a pas encore vu le film ! Alors on ne va pas trouver les questions à votre place ! Ah ah ah !

Rassurez-vous, je plaisantais ! A vrai dire, j’aurais trouvé intéressant de vous laisser exprimer vos sentiments sur votre présence à Cannes par le biais du dessin. Mais hélas, nous n’avons qu’un temps d’interview limité et peu de place pour manœuvrer… Donc, pour commencer, j’aimerais savoir pourquoi vous avez accepté de participer à ce film ?

Slim : En ce qui me concerne, j’ai accepté par amitié pour Jean Plantu. Je suis un solitaire et je n’aime pas trop me montrer, d’habitude, mais j’ai quand même accepté de me laisser filmer. Je ne regrette pas. Je n’ai pas vu le film non plus, mais j’ai pu rencontrer tous les autres dessinateurs et je suis heureux de constater tout ce que nous avons en commun, à commencer par le même regard décalé sur les choses, le même besoin de s’exprimer librement.

Glez : Je pense qu’on a tous accepté de participer à ce film par sympathie pour Plantu ou pour défendre la cause de notre association « Cartooning for Peace ». On forme un beau réseau de copains, de camarades…

Zohoré : Ce qui est très intéressant, dans ce projet, c’était que, pour une fois, ce ne sont pas nos dessins qui sont mis en avant, mais nos conditions de travail et surtout notre rôle dans l’enseignement de la démocratie dans le monde.

copyright Europacorp

Qu’attendez-vous de sa présentation au Festival de Cannes ?

Glez : On n’attend pas grand-chose de la projection cannoise, en fait. A vrai dire, cela fait un peu bizarre d’être là. Ce n’est pas du tout notre milieu. Cela nous donne l’impression d’être des intrus. D’habitude, on officie dans l’ombre, on est le poil à gratter du monde politique. Là, on se retrouve sous les projecteurs, déguisés avec des smokings, dans le système. C’est amusant…

Zohoré : D’habitude, nous nous moquons des mondanités, et là nous en sommes les acteurs…

Glez : Nous ne sommes pas les créateurs du film, juste des intervenants. On n’en attend donc rien de spécial. On a juste envie de découvrir le résultat.

Zohoré: C’est quand même intéressant d’être présents dans une manifestation aussi médiatique pour faire connaître notre métier.

Glez : Oui, il est bon d’utiliser cette exposition pour faire une petite lumière sur ce métier de dessinateur de presse. Pour certains, il peut paraître un peu désuet, mais nous sommes encore bien vivants et actifs ! Et puis, c’est bien de valoriser la liberté d’expression alors qu’elle est en recul dans certains pays du monde, ou en conquête comme en Afrique.

Dans le film, vous pointez une chose importante : les dessins permettent de toucher des personnes qui ne sont pas alphabétisées…

Glez : Tout à fait. Chez nous, au Burkina-Faso, il y a une grande pauvreté. L’école n’est pas très développée et il y a donc une large partie de la population qui est analphabète. Mais le problème va encore au-delà de ça. Nous sommes dans des pays qui sont des Tours de Babe, où il y a une multitude de dialectes.
La langue officielle issue du passé colonial, le français, n’est pas parlée par tout le monde, et il y a jusqu’à soixante langues officielles recensées dans le pays. A priori, c’est un grand frein pour la presse écrite, mais c’est là que le dessin a sa chance, car sa force se retrouve décuplée. Quelqu’un qui ne sait pas lire peut s’intéresser au journal par le biais des dessins. Même s’il ne sait pas lire, il peut interpréter la caricature, analyser l’expression des visages, imaginer ce qu’il y a dans les bulles… Analphabète ne veut pas dire idiot…
Et puis, dans des pays où la démocratie est très récente le dessin permet d’exprimer quelque chose avant de l’écrire formellement. Le dessin a un caractère pionnier.

Zohoré : Chez nous, en Côte d’Ivoire, c’est la même problématique. On a quand même le français qui permet de communiquer entre les différentes ethnies, mais le dessin possède une force réelle. Il sert de langage universel. Chez nous, on dit que quand on veut cacher quelque chose à des africains, il faut l’écrire dans les livres, parce qu’ils ne lisent pas beaucoup, mais quand il y a un dessin, ils le comprennent instantanément…

Slim : En Algérie, le problème de dialectes est moindre. Mais de toute façon, mes personnages à moi parlent le langage de la rue. Dans mes bulles, on trouve des mots français, arabes, kabyles, des interjections propres à la BD… C’est un langage en soi, mais que l’on parvient très bien à comprendre.

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Un autre des aspects intéressants du film est de montrer la différence de culture qui peut exister entre deux pays frontaliers. Vous n’avez pas forcément le même humour, ni les mêmes tabous…

Glez : Burkina Faso et Côte d’Ivoire sont deux pays qui sont comme les deux faces d’une même pièce. On est totalement soudés historiquement puisque nos territoires correspondent à la Haute et la Basse Volta . Il y a eu beaucoup de croisements de populations. Mais les deux pays sont différents. Les climats sont différents. Au Burkina, c’est le Sahel, le bord du désert. La Côte d’Ivoire, c’est la côte, la mer, les cocotiers… En Côte d’Ivoire, les gens sont plus expansifs. Au Burkina, ils sont plus réservés.
On se connaît très bien, mais on ne se comprend pas toujours. Il peut y avoir des conflits, des disputes,… Alors oui, il y a des éléments culturels différents. Si on regarde le travail des uns et des autres, il y a des choses qui peuvent nous gêner. Des aspects un peu sexuels, par exemple, ou certains aspects politiques difficilement transposables d’un pays à l’autre…

Zohoré : Oui, il y a des différences culturelles, c’est certain. Mais la question des tabous est mouvante. J’entends par là que, dans un pays donné, il y a des périodes où on peut parler de certaines choses et d’autres où on ne peut pas. Chez nous, par exemple, il y a des périodes d’accalmie politique où tout le monde peut entendre n’importe quoi, sur n’importe quel sujet, mais il y a d’autres périodes de tension où c’est plus compliqué. Pendant ces crises politiques et ethniques, les gens sont plus susceptibles et on ne peut pas jouer avec certaines choses.
On ne veut pas se retrouver dans des situations comme chez vous avec Dieudonné, avec des polémiques à n’en point finir.
Nous n’avons pas peur de traiter tous les sujets d’actualité, mais on n’ira jamais mettre de l’huile sur le feu. Il faut être responsable et savoir dire les choses au moment où il le faut, en utilisant la forme adéquate.

Glez : La provocation est dans nos gènes de caricaturistes, mais il faut bien comprendre qu’à un moment, mal employée, elle devient contre-productive. Il y a un équilibre à trouver.

Caricaturistes - 5

Vous répondez un peu à ma question suivante qui était : Vous fixez-vous des limites personnelles ? Vous autocensurez vous ?

Glez : On ne s’autocensure pas vraiment mais on fait attention à certains sujets. Un peu la politique, la religion catholique – mais cela occasionne peu de remous – et un peu plus le sexe. Le Burkina Faso est un pays assez pudibond. Même au cinéma, vous n’aurez pas de scènes de coucheries. Ce sont des spécificités culturelles que j’ai assimilées et que je comprends. J’aborde ces sujets avec parcimonie.

Zohoré : Comme Damien Glez, je fais attention aux sujets politiques, mais je ne me censure pas. Des sujets comme l’Islam, les religions, peuvent choquer, mais la réaction n’est jamais violente. On n’a pas de tabou à ce niveau. Le plus sensible, c’est la question des ethnies, parce que chaque parti politique s’apparente à un groupe ethnique et quand on commence à rentrer dans ces débats-là, ça peut devenir houleux. On avance prudemment. Si tu t’acharnes sur un bord mais que tu épargnes l’autre, on va t’accuser d’être un partisan politique. Mais si tu tapes sur tout le monde, ça passe. On te laisse tranquille.

Slim : La religion et la politique sont étroitement liés en Algérie. Cela a généré de grands troubles dans les années 1990. Il faut faire attention quand on aborde ces sujets.
Pour le reste, je dois dire que j’ai eu une chance extraordinaire par rapport à mes confrères. Je publiai des comic-strips pour un quotidien en adaptant le contenu d’une semaine sur l’autre. D’habitude, il faut avoir un récit complet à proposer, et l’éditeur le publie à son rythme, le redécoupe comme il le veut, etc… Moi, j’ai proposé autre chose, un autre contrat. J’ai dit : « je vous donne sept jours de publications, et pendant que les strips paraissent, je vous créé la suite. » Et ils ont accepté. Cela m’a permis de voir comment les gens réagissaient à mes dessins. Je ne connaissais pas mon lectorat, ses goûts, ses limites… J’ai posé des questions pour voir ce qui plaisait, ce qui choquait, et je me suis adapté en conséquence. Mais ce qui était formidable, c’est que les gens pensaient que mon personnage, Bouzid, dont je racontais le parcours du fins-fonds de l’Algérie jusqu’à Alger, pensaient qu’il existait vraiment et allait venir jusqu’à eux pour apporter la justice !

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Et y a-t-il eu une évolution par rapports à vos débuts ?

Glez : Quand j’ai commencé, on était déjà en train de libéraliser la presse. Mais il y avait des sujets sensibles, comme la représentation du président Sankara. L’imprimeur disait qu’il était impossible de le caricaturer sous peine de représailles. Il a fallu repousser les murs politiques pour pouvoir faire valoir le droit à la caricature.

Zohoré : Notre journal était publié par le même imprimeur que le quotidien gouvernemental, donc il fallait y aller doucement pour ne pas qu’on interdise notre journal.
On a procédé par étapes, petit à petit. Si ça passait, on faisait un peu plus la fois suivante…
Il faut dire aussi qu’en Côte d’Ivoire, on a la culture de l’humour. On tourne tout en dérision, on se moque de nous-mêmes. Donc tout ce qui est dit avec humour passe plus facilement…
Ensuite, les politiciens se sont dit que s’ils faisaient l’erreur de nous interpeller, la population allait protester. Peut-on arrêter quelqu’un sous prétexte qu’il a osé plaisanter ? Donc je n’ai pas subi trop de pressions… Si ! Une fois: Quand on dessinait le président Bédier, on lui mettait une bouteille de vin à la main – il aimait beaucoup ça. Son épouse nous a appelés pour nous dire que Bédier aimait beaucoup notre journal, mais qu’il aimerait qu’on arrête de lui mettre une bouteille dans la main…

Slim : Quand j’ai commencé à vingt ans, je me suis rendu compte qu’en France, les dessinateurs pouvaient traiter de tous les sujets, politiques, religieux, sexuels… Mais en Algérie, c’était impossible. De toute façon, c’est bien simple : le dessin de presse n’existait pas. Il était banni. Ou alors, il fallait faire des dessins gentils, des âneries où on disait que tout allait bien… Sans intérêt…
Je suis donc passé par la bande dessinée parce que c’était toléré. On voyait ça comme quelque chose de puéril – des histoires de petits Mickeys. J’ai commencé comme ça et au fur et à mesure, je me suis rendu compte que par la BD, on pouvait faire passer beaucoup de choses.
J’ai eu la chance de faire paraître mes premières planches dans un journal officiel, l’organe du gouvernement et seul journal francophone agrée. J’avais un strip quotidien en dernière page où je racontais les histoires d’un algérien ordinaire qui se baladait en Algérie avec sa femme voilée et découvrait ce pays. Au passage, je faisais aussi découvrir le pays aux lecteurs, ou le montrait sous un autre jour. Cela a été un grand succès, parce que les gens se regardaient comme dans un miroir pour la première fois, et que mes dessins, dans un journal un peu tristounet où la vraie langue officielle était la langue de bois, était un nuage de fraîcheur

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Comment voyez-vous l’évolution de votre métier ? En Afrique, le cas est peut-être particulier parce que l’accès aux nouveaux média n’est pas encore très répandu, mais en Europe, la presse écrite est sur le déclin…

Glez : L’évolution de notre métier est lié à la fois à l’évolution de la presse en général et à l’évolution de la place du dessin dans la presse. Sur le premier point, on est au début du processus, mais on sera rapidement concerné par l’apparition du web. On y arrivera moins vite parce que les connexions ne sont pas très bonnes, et que la presse payante est compliquée à mettre en place, mais on y viendra aussi. Pour le second point, il y a un danger qui peut être le même un peu partout, c’est que le dessin de presse impertinent fait à la main, à l’ancienne, pourrait être remplacé par l’infographie et des choses un peu plus politiquement correctes. Il faut qu’on se batte dans ce genre d’évènement médiatique pour rappeler l’importance du dessin, tout en apprenant à faire évoluer nos techniques. Parmi les douze dessinateurs présents dans le film, par exemple, il y en a un qui fait des dessins animés sur le web. Il faut qu’on se modernise, qu’on s’adapte…

Zohoré : Le dessin existera toujours. Simplement, au niveau de la technique, cela va évoluer. Je ne m’en fais pas pour le papier qui a encore de belles années devant lui. Mais il faut anticiper.
Déjà, si le dessin est encore fait au crayon, les techniques de coloriage ont évolué. Maintenant tout est fait à l’ordinateur.

Glez : Pour conclure, je vais citer un dessin présent dans le film. On y voit une vendeuse de poisson, une vendeuse de rue, dire qu’on ne peut pas se passer de la presse écrite en Afrique… parce qu’on ne peut pas emballer le poisson avec un site web !

Slim : J’ai une autre idée du web… Moi, j’ai eu la chance d’avoir du succès, mais pour ceux qui sont arrivés derrière moi, ça a été plus compliqué. En Algérie, il n’y a pas de culture du dessin, de la caricature, de la BD. Pendant longtemps, la seule revue de BD autorisée, c’était « Pif Gadget », mais seuls les nantis pouvaient l’acheter, il y avait des quotas… Après, il y a eu la télévision, la vidéo, les jeux vidéo,… Les jeunes ne se sont pas intéressés à la BD. Cela n’aide pas à faire émerger les jeunes talents. Heureusement il leur reste le web où ils peuvent montrer leur travail…


Merci beaucoup, Messieurs, et bravo pour votre travail au quotidien


[Entretien réalisé le 19 mai 2014 sur la plage du Gray d’Albion – Cannes. Merci à Michael Frouin et Léa Ribeyreix de l’agence Cartel pour l’organisation de cette rencontre]


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