Magazine Culture

Histoire gratuite: Shopping (Seconde partie)

Par Eguillot

L'histoire gratuite de ce lundi est issue du recueil Votre Santé, c'est notre avenir (thriller/polar), paru en mai 2014. Elle restera une semaine sur ce blog avant de disparaître. Vous pouvez vous la procurer sous format ebook sur mon site d'auteur, Amazon, Apple, Kobo et la Fnac, ou vous procurer le recueil complet sous format ebook et papier sur Amazon, ou sous format ebook sur Apple, Kobo et la Fnac. Et si vous habitez dans la région parisienne et que vous souhaitez vous procurer un exemplaire dédicacé du recueil, bien sûr, vous pouvez vous rendre à l'une des séances de dédicace indiquées sur la colonne de droite de ce blog. Ceci est la dernière partie de cette novella.

Le lundi, elle traîna sa peine au travail comme un zombie, tant et si bien que deux de ses collègues, Arlette et Suzanne, lui posèrent tour à tour des questions. Elle invoqua une migraine. D’instinct, elle savait devoir se montrer forte. Si les gens autour d’elle apprenaient la chose, ils feraient sans doute preuve devant elle de fausse sollicitude, pour ensuite se moquer sous cape et répandre les commérages comme une traînée de poudre. Qu’il était dur de surmonter cela toute seule !

Le soir, on sonna à l’interphone de son studio. Affalée devant la télé, elle se garda de répondre. Quelques instants après, l’on se mit à tambouriner à la porte. La voix d’Hélène lui parvint. Julie poussa un profond soupir, et alla lui ouvrir.

Son amie était vêtue d’un strict tailleur gris et portait dans sa main droite un sac en plastique qui avait l’air lourd. Son maquillage s’avérait toujours aussi sobre. Son abondante chevelure châtain était cette fois disciplinée par un serre-tête noir orné de perles. Elle la surprit en lui délivrant une chaleureuse accolade. D’habitude, Hélène n’allait jamais au-delà de la bise légère sur les deux joues.

Julie avait craint un déballage de mièvre compassion ou pire encore, une proclamation selon laquelle son amie s’était attendue à ce qui s’était produit, qu’on ne pouvait espérer autre chose avec les hommes, et autres banalités mille fois entendues. L’intéressée se contenta d’ouvrir son sac et de lui demander :

« Tu veux du chocolat ? »

Elle accepta de bon cœur. Une vieille série passait à la télé, elles la regardèrent ensemble tout en vidant la boîte. Julie appréciait le tact de son amie. Hélène n’évoquerait pas le sujet la première. Ou du moins, pas de manière frontale.

« Qu’est-ce que tu vas faire, à présent ? finit-elle pas lâcher.

– Il faut bien continuer, dit Julie en haussant les épaules. Le service minimum, quoi. Je n’ai plus envie de chercher un autre boulot, ni même de sortir.

– Tu as le droit de te laisser un peu aller. Ce n’est pas le moment de te forcer à faire quoi que ce soit. »

Sur l’écran plat, les acteurs du soap opera rivalisaient dans le cabotinage. La seule présence d’Hélène allégeait le poids qui pesait sur la poitrine de Julie. Elle n’avait pas encore pleuré depuis son arrivée – un record, ces derniers temps.

« Si tu ne veux pas sortir, je crois que j’ai ce qu’il faut pour toi », dit Hélène au moment du générique. Elle trifouilla dans son sac. « Je pensais le prendre pour moi, mais je peux te le prêter pour l’instant. Tu en as plus besoin que moi. Ah ! Voilà ! »

Elle exhiba une boîte aux couleurs flashy sur laquelle figurait une pimpante jeune fille en jupe courte, foulard et gilet fashion victim surmontée du titre : Shopping. Hélène la lui remit tout en extirpant un réceptacle rectangulaire noir laqué assorti d’un cordon USB.

Julie fit la moue. « C’est quoi ? Un jeu ?

– Un peu plus que ça, si j’en crois les forums sur le net. D’habitude, moi, sorti du Solitaire, les jeux, tu vois, ça me passe complètement au-dessus de la carafe...

– C’est pareil pour moi, la coupa Julie.

– Sauf que celui-ci offre une expérience très différente, à ce qu’il paraît. Des filles qui ne parlent jamais au grand jamais de jeux vidéo sur des forums de maquillage se sont mises à en faire la promo avec une ferveur incroyable. En fait, j’aurais cru à un gros coup marketing si je n’avais eu l’habitude de parler avec certaines. Enfin, d’échanger, je veux dire. Du coup, j’ai craqué à mon tour et je l’ai pris ce soir en sortant du boulot. Pas donné, d’ailleurs, soixante euros.

– Ah, d’accord. » Un croque-mort apprenant que l’on avait découvert l’élixir de vie éternelle aurait montré autant d’enthousiasme que Julie. Elle ne pouvait s’empêcher de repenser au dernier coup de fil passé à Roland. Lui aussi avait mentionné un jeu vidéo. A ce souvenir, les larmes lui montèrent aux yeux.

« Allons, fit Hélène en posant une main pleine de sollicitude sur son épaule. Tu as besoin de te changer les idées, non ?

– J’ai envie de me cacher dans un trou, sanglota Julie, pas de me pomponner. Tu sais... je... Je l’ai plaqué. Ça a été horrible. Et au travail... je n’ai rien dit. Je n’avais personne à qui parl... » Le reste se perdit dans des sanglots étouffés et des pleurs tandis qu’elle se blottissait comme une enfant contre l’épaule de son amie.

« Làààà... ça va aller, murmura Hélène d’une voix chaude. Insulte-le autant que ça te chante, si ça te soulage. Lâche-toi... Non ? »

Julie se contenta de rester serrée contre elle en poussant de petits gémissements.

« Ecoute, je te le laisse quand même pour le moment, décida Hélène au bout d’un moment. Le jeu ne marche qu’en réseau, mais il y a un mode où tu es toute seule, et c’est l’ordinateur qui te guide dans tes choix de vêtements et accessoires. C’est un mode spécialement prévu pour les filles qui ont besoin d’être accompagnées. Tu vois cette pointe ? » Elle désignait une minuscule extrémité qui dépassait du boîtier laqué. « Tu y mets ton index et ça te prélève ton ADN. Une goutte de sang. Juste une fois, au début de la première partie. »

La respiration de Julie se fit moins entrecoupée et elle haussa les sourcils. « Tu l’as essayé, toi ?

– Non, comme je te disais, je ne l’ai pris que ce soir. Je ne fais que te redire ce que j’ai lu sur le net. Le truc fabuleux apparemment, c’est que le jeu analyse ton ADN pour savoir qui tu es vraiment. D’après la pub, il t’habillera avec plus de goût que le meilleur des couturiers, et te maquillera mieux que dans tes rêves les plus fous. Il peut te proposer aussi de subtiles variantes de toi, et te faire promener dans des boutiques virtuelles “plus vraies que nature”. Enfin, oui, bon, c’est de la pub. Mais regarde, c’est marqué là, si tu ne souhaites rencontrer personne en ligne, tu peux. Tu te laisses juste guider par l’intelligence artificielle. Ils disent que c’est l’un des premiers jeux vraiment adaptatifs, c’est-à-dire qui s’adapte à celle que tu es réellement. Si tu veux, on l’installe ensemble ?

– Si tu veux... »

Sur l’écran de l’ordinateur de Julie, la barre bleue du programme d’installation s’était mise à progresser avec une lenteur affligeante. Relié au boîtier, le réceptacle d’ADN trônait à côté de l’écran. Pour le jeu en lui-même, la première épreuve était à l’évidence celle de la patience.

Hélène regarda fébrilement sa montre. « Mince ! Faut que j’y aille, sinon je vais louper ma série. Et ils ne la donnent pas en mode Replay, celle-là. Ça ira, pour toi ?

– Tu as bien fait de passer, ça va un peu mieux », acquiesça Julie.

Hélène lui adressa un sourire. Elle y lut une forme de connivence plutôt que de la compassion. Cela ne la surprit pas, étant donné ce qu’Hélène avait l’habitude de dire des hommes. Son amie ne s’était pas encore ouverte sur son passé – cela viendrait lorsqu’elle serait un peu plus en confiance – aussi ne pouvait-elle que supposer ce qu’ils lui avaient fait. Du moins cette épreuve les avait-elle rapprochées. Julie se leva à son tour et lui fit la bise avant de la raccompagner jusqu’au seuil. Puis, elle revint sur ses pas et regarda par la fenêtre. La boule rouge sang du soleil maculait les façades blanches des tours avoisinantes d’écarlate.

Ses escarpins renvoyèrent un son mat comme elle se dirigeait vers le coin-cuisine. Elle fit chauffer de l’eau pour le repas du soir.

Le jeu que lui avait prêté Hélène l’intriguait plus ou moins. Après avoir avalé une salade, un plat de pâtes et un yaourt, elle se planta devant l’écran. L’installation était terminée. Elle soupira. En fin de compte, elle ne se sentait pas le courage. Elle reporta à plus tard l’idée de lancer une partie et éteignit l’ordinateur.

Allongée dans son lit et regardant distraitement la télé, elle songea à son amie. Allait-elle devenir comme elle ? Revêche à l’égard des hommes, ne recherchant la perfection dans son apparence que pour mieux repousser leurs avances ? Finirait-elle vieille fille aigrie ?

Impossible de le savoir. Depuis sa sortie du lycée, elle avait accompli la plupart de ses objectifs en ne visant pas trop haut. Roland échappait à la règle, et comme par hasard, il était son premier échec aussi flagrant. Le piédestal sur lequel elle l’avait mis avait fini par s’écrouler, miné par le travail de sape d’une rivale. Il lui vint à l’esprit qu’elle avait pendant presque six mois considéré leur relation comme un succès. D’autres de ces succès illusoires attendaient peut-être le moment de se dévoiler sous leur véritable jour. Ceci pouvait n’être que le début d’une série de désillusions. Si cela se trouvait, chaque fois qu’elle se maquillait, elle ne mettait pas seulement du blush sur ses joues, mais aussi sur le monde...

Les deux jours suivants, la douleur commença à s’estomper. Ses collègues de bureau ne lui posèrent plus de questions. Fait étrange, en marchant dans la rue, on la bouscula à plusieurs reprises. Au début elle crut que c’était elle qui était plongée dans ses pensées, mais elle finit par se demander si la distraction ne venait pas des autres.

Le mercredi soir, elle se décida à lancer le jeu que lui avait prêté Hélène. Elle était sûre de ne pas mettre plus de cinq minutes avant de le ranger dans un tiroir, toutefois il aurait été dommage de ne pas essayer. Un message l’invita à apposer son pouce sur la pointe pour le fameux prélèvement d’ADN. Elle poussa un petit cri de surprise – il lui avait semblé que c’était la pointe qui était venue vers son pouce et non l’inverse.

Pendant que votre compagnon analyse votre ADN, vous pouvez choisir l’un des jeux ci-dessous, ou bien patienter une dizaine de minutes.

Trois images figuraient sous l’inscription. Julie ne voulant ni du Space Invaders ni du Tetris, elle opta pour le Solitaire.

« Analyse terminée », la prévint un message sonore au milieu de sa troisième partie. Elle quitta le Solitaire et double cliqua sur l’icône d’un sac à main apparue sur son bureau. Bien que son ordinateur ne fût pas de la dernière fraîcheur, le chargement fut cette fois assez rapide. Un personnage 3D en rotation se matérialisa. Elle n’avait chargé aucune photo d’elle, ce qui rendait la ressemblance physique d’autant plus troublante. La figure à l’écran aurait pu être celle d’une sœur qu’elle n’avait jamais eue, mélange entre ses traits à elle – notamment le front, le nez et les oreilles – et ceux de sa mère pour les joues plus creuses que les siennes et le menton un peu plus large. La caméra prit du champ. Les seins de l’avatar étaient peut-être un peu plus rebondis, ses fesses plus galbées, mais le graphisme s’avérait d’une précision hallucinante. A sa stupeur, elle reconnut des grains de beauté à l’emplacement exact de certains des siens.

Elle donna un nom à son avatar.

Une voix suave masculine la salua et l’invita à le suivre. Elle se mit à bouger la souris d’après les indications de flèches qui apparaissaient et s’évanouissaient tout aussi soudainement. Son personnage virtuel, même nu, se mouvait avec une grâce ensorcelante. Si les boutiques que lui fit visiter le programme avaient un aspect extérieur assez sommaire, les vêtements, chaussures et accessoires à l’intérieur révélaient des couleurs, des motifs et un design qu’elle n’avait jamais vus ailleurs. L’œil hagard, elle choisit un foulard pailleté à la teinte dorée, un soutien-gorge dont la broderie était si fine qu’elle aurait pu passer des heures à le contempler, une petite culotte absolument étourdissante, des bas résilles scintillants, une robe à la coupe d’une incroyable audace, qui paraissait avoir été faite pour elle. Le programme lui murmurait en permanence des mots à l’oreille, des mots d’homme qu’elle n’était pas toujours sûre de comprendre, doux, chauds et tendres. Au fur et à mesure de ses essayages, le visage de son avatar se modifiait subtilement, si bien qu’elle s’y reconnaissait de plus en plus. A l’écran se révélait le meilleur d’elle-même, un être idéal dont elle n’aurait jamais pu approcher dans la réalité, la somme et la concrétisation de ses rêves les plus fous, une déesse aux atours sans cesse changeants. La souris s’agitait et cliquait comme par elle-même, à une vitesse prodigieuse. Dans le même temps, les doigts de sa main gauche appuyaient convulsivement sur des touches de raccourcis qu’elle n’était pas censée connaître. Elle haletait, extatique.

Connexion interrompue.

Son esprit mit quelques instants à se pénétrer du sens du message. Eût-elle été éjectée de sa place de bus à la suite d’une collision, elle n’aurait pas été plus déboussolée. Durant un moment d’abattement absolu, elle ne sut plus qui elle était ni ce qu’elle faisait là. Elle voulut tourner le visage vers la fenêtre, et poussa un gémissement. Son cou la faisait souffrir. Son dos aussi, et ses bras et mains !

« Oh ! Putain... » Elle serra les dents, ses lèvres s’allongèrent et s’arrondirent, laissant échapper un souffle. A croire qu’un sadique lui avait enfoncé des aiguilles dans les doigts et les poignets.

Enfin, elle parvint à remuer. Elle était Julie Brach. Il faisait noir dehors. Trop noir, elle aurait dû fermer les stores depuis longtemps. Quelle heure pouvait-il être ?

Shopping. Elle devait faire du shopping. Il y avait encore tellement d’ensembles ravissants qu’elle n’avait pas essayés, et elle devait aussi passer à la boutique de maquillage, à celle des chapeaux, et... Avant de s’en être rendu compte, elle se retrouva à quatre pattes sous son bureau. C’était bien cette foutue prise qui ne tenait pas bien, il suffisait qu’elle la frôle avec son pied pour qu’elle se détache et qu’elle perde sa foutue connexion. Elle referma ses doigts dessus...

Qu’était-elle en train de faire ? A cette pensée, elle se redressa si vivement qu’elle se cogna. Un cri lui échappa.

Elle devenait schizo, ou quoi ? Elle ne savait même pas quelle heure il était. Tous ses membres étaient ankylosés, en faisant jouer ses articulations pour s’éloigner de son bureau, elle eut l’impression de s’être transformée en zombie. Sur la table de nuit de sa chambre trônait son réveil mauve fantaisie sur lequel était allongée une Fée Clochette.

Ses yeux s’arrondirent. Le réveil devait être en dérangement. Il ne pouvait pas déjà être quatre heures du matin. Elle bossait le lendemain matin – enfin, non, le jour même, dans à peine deux heures, bordel ! Six heures, elle était depuis six heures dessus, sans même se lever une fois pour aller aux toilettes, et elle avait encore envie de jouer !

Elle secoua la tête et se dirigea vers la porte des W-C, réalisant que sa vessie était pleine. Des images de parures étincelantes lui venaient. Des sacs d’une élégance incroyable, et ces escarpins !

Elle se prit la tête à deux mains. Le shopping avait toujours été son truc, oui, mais à ce point...

Peu à peu, tandis qu’elle allait se laver les mains, puis se servir un verre d’eau, ses pensées se frayaient un chemin dans le brouillard épais qu’était devenu son cerveau. Le jeu lui avait fait quelque chose, et était sur le point de lui faire franchir une nouvelle étape au moment où la connexion s’était interrompue. Durant toutes ces heures, elle s’était lentement transformée en... En instrument... d’une volonté supérieure. Ce qui ressemblait fort à des ordres impérieux lui traversait l’esprit de temps à autre – par deux fois, elle se surprit à faire un pas vers son ordinateur. La chose, le programme, voulait absolument qu’elle rétablisse la jonction avec le réseau.

« Roland », murmura-t-elle.

Cela lui revenait, à présent. Elle n’y avait pas prêté attention sur le moment, mais le jeu qu’il avait reçu, celui auquel il jouait lorsqu’elle l’avait appelé, possédait le même dispositif d’analyse d’ADN. Il le lui avait expliqué quelques jours auparavant, s’extasiant sur les possibilités d’un jeu de rôle en ligne capable de décrypter l’ADN et même de le transformer virtuellement.

L’indifférence de son ex avait été inhumaine, oui, mais cela ne venait pas forcément de lui...

« Oh, mon dieu, non, ce n’est pas possible ! Je deviens parano, ou quoi ? »

Elle avait beau refuser de le croire, la similitude entre son attitude à lui et sa volonté forcenée de vouloir remettre ce fichu jeu en état de marche était trop criante. Ce n’était pas naturel.

Son regard se fixa sur son écran, où le même message s’affichait toujours. Elle prit une inspiration et s’avança. Ses tremblements empirèrent tout à coup, elle devint incapable de manier sa souris. Haletante, elle s’agenouilla si brusquement qu’elle sentit des ondes de choc irradier à partir de son genou droit – un sacré bleu en perspective. D’un geste vif, elle arracha la prise de l’unité centrale. Ecran noir. Elle se releva en grimaçant et éteignit le moniteur.

Un cauchemar. Ce devait être un cauchemar. Titubante, elle retourna dans sa chambre et s’affala sur le lit. Pour basculer aussitôt dans l’inconscience.

***

Cheveux bouclés noirs et peau basanée, Marc Filippo était ce qui se rapprochait le plus d’un psychologue chez Cyberzyme. Ses doigts frétillaient sur le clavier tandis qu’il rentrait des lignes de code. Il aurait fallu un regard attentif pour deviner les préoccupations qui agitaient ce visage de trentenaire arrondi par une paire de lunettes ovales. De temps en temps, il tordait le nez, incommodé par les relents de crasse que le système d’aération ne parvenait pas à dissiper assez vite.

Ses recherches sur les modèles comportementaux avaient grandement contribué à doter l’entité conceptuelle affectueusement nommée mini-Brice de capacités d’analyse et de réactions propres à la faire se fondre dans les décors des univers de réalité virtuelle et de jeux en réseau. Le projet avait avancé sans à-coups... jusqu’à l’affaire du piratage de la banque de données de séquences d’acides nucléiques de Lyon.

Marc avait suite à ce navrant épisode longuement débattu avec Brice Deschaseux la nécessité d’inculquer à l’Intelligence Artificielle la notion de bien et de mal. En termes informatiques, cela revenait à intégrer à la programmation l’équivalent des lois de la robotique d’Asimov. Hélas, dans un environnement entièrement simulé, l’idée de porter atteinte à une personne humaine perdait de son sens. Si par exemple, mini-Brice mettait fin à l’existence d’un avatar de jeu vidéo, il portait certes atteinte à l’ego de la personne derrière son écran, qui avait fait monter à grand-peine son sorcier au cinquantième niveau. Mais cela restait un jeu.

Surtout, pour apprendre plus vite et mieux de ses échanges, mini-Brice devait se faire passer pour un humain. Cela rendait impossible l’application de la deuxième loi, selon laquelle un robot – en l’occurrence, un programme d’Intelligence Artificielle – devait obéir aux ordres donnés par un humain. Lui retirer ses capacités d’initiative et d’improvisation serait revenu à détruire tout embryon de créativité dans le programme. Selon le chef de projet, mini-Brice ne pourrait remplir parfaitement son rôle qu’à l’aide d’une connaissance approfondie de la personnalité humaine, ce qui impliquait des relations sur un pied d’égalité.

Marc avait dû s’incliner, tout comme il s’était contenté de simples protestations au moment du piratage.

Il détourna le visage de l’écran. Il était bien le seul à s’accorder des pauses, aussi minimes fussent-elles. Ses collègues masculins portaient tous des barbes d’au moins trois semaines. Ils étaient tous absorbés dans leur tâche, le casque vissé sur les oreilles. Trop absorbés.

Cela avait d’abord été la belle Karine Lagoumenie. Ils avaient compris en la voyant assimiler des flots de données et pianoter des heures durant qu’elle avait la première utilisé l’analyseur/synthétiseur d’ADN. D’un seul coup, elle était devenue la plus productive du groupe. Seul Brice Deschaseux rivalisait avec elle, mais lui aussi semblait avoir perdu la plus grande part d’humanité. Loin de se mettre en colère contre Hélène qui avait transgressé son interdit, il avait salué son esprit d’initiative. Un à un, les chercheurs et développeurs de l’équipe avaient fait analyser leur ADN.

Sauf lui. Marc demeurait seul à ne pas avoir subi la lobotomie qui succédait inéluctablement à cet examen plus qu’intime.

C’était bien de cela qu’il s’agissait. Tout avait changé depuis ces prélèvements d’ADN. Le Code Miroir, qui devait créer des surhommes dans leur spécialité, ne produisait dans les faits que des esclaves. Des esclaves de la machine...

Ce qui devait être en quelque sorte le jeu vidéo ultime, un programme enthousiasmant décryptant votre personnalité et jaugeant vos capacités pour vous permettre de projeter le meilleur de vous-même dans la réalité virtuelle, s’était transformé en dévoiement suprême. L’IA de mini-Brice utilisait des stratégies complexes de stimulation des neurones pour libérer de l’endorphine. Il délivrait constamment de fausses récompenses, des leurres visant à entraîner une addiction. Oui, le monstre était parvenu à jouer des personnalités humaines comme un violoniste aurait fait vibrer ses cordes à l’aide de son archet. Et que tirait-il des malheureux rabaissés au rang de marionnettes, si ce n’est de la puissance de calcul ? C’était bien pour cela qu’il avait été conçu. La motivation de l’équipe à augmenter sans cesse ses capacités était devenue le trait fondateur de la personnalité de mini-Brice. Ils étaient allés beaucoup trop loin, et rien d’autre ne comptait pour lui. La preuve flagrante qu’une approche uniquement scientifique dans la création d’une Intelligence Artificielle, sans passer par l’apprentissage d’un système de valeurs, était vouée à l’échec. Et lui, Marc Filippo, était au cœur de cet échec, n’ayant jamais réussi à imposer ses points de vue.

Personne ne faisait attention à lui. Marc ouvrit l’un de ses fichiers non partagés et se mit à examiner les données collectées à force de patience. En se servant du réseau, il était parvenu à accéder à la mémoire cache de l’unité de Brice et de celles de deux autres de ses collègues. Une procédure risquée si mini-Brice avait eu l’idée de surveiller les échanges. Le résultat était là, malgré tout. Il avait devant lui les plans de la micro-puce, plans qui prouvaient la volonté de mini-Brice d’accroître encore un peu plus son emprise sur les membres de l’équipe – et sans doute bien au-delà. Même sans avoir eu le temps d’examiner dans le détail la masse affolante de données, Marc devinait les intentions de l’IA. La région du cerveau dans laquelle il était prévu de greffer la micro-puce semi-organique correspondait à l’un des centres de prise de décision. Le monstre entendait contrôler en temps réel et à distance ses jouets humains. Les longues séquences d’endoctrinement où il leur murmurait des suggestions dans les casques ne lui suffisaient plus. Sans doute fallait-il voir aussi dans la mise en place accélérée de cette puce – il était persuadé que tous ses confrères sauf lui travaillaient dessus – la conséquence des plaintes déposées contre les logiciels Cyberzyme. Deux jeux, Alveg’s Legacy et Shopping, avaient été développés directement par mini-Brice. La société avait un tel besoin de fonds qu’ils avaient été bêta-testés en hâte par certains membres de l’équipe avant d’être mis sur le marché… avec un succès retentissant.

Du moins, au début.

Des proches de certains clients n’avaient guère tardé à déceler des anomalies. En plus d’évidentes aberrations de comportement, les facultés de communication des personnes shootées aux jeux vidéo Cyberzyme se trouvaient entravées. Les proches avaient attaqué la start-up. Le procès n’aurait pas lieu tout de suite, mais les clients seraient amenés à témoigner à la barre. Le seul moyen pour mini-Brice de faire tenir un discours cohérent aux victimes était de les contrôler avec ses micro-puces.

Marc sortit discrètement sa clé USB et la fixa au port de son unité centrale. En temps normal, il aurait été risqué de vouloir détourner des données en pleine journée de travail dans un open space comme celui-ci, cependant, ses collègues étaient hypnotisés par leur écran, lui laissant le champ libre. Il déposa le dossier sur le symbole de la clé USB. Le transfert débuta.

Soudain, Karine se leva. Ses mouvements étaient abrupts. Mini-Brice n’autorisait que le minimum vital de latitude aux fonctions corporelles. Depuis trois jours, tous les collaborateurs s’étaient mis aux sandwiches, qu’ils engouffraient en un temps record. Lui-même avait dû suivre pour ne pas faire tache. Les hommes ne se rasaient plus, et l’hygiène laissait nettement à désirer. De temps en temps, l’un d’eux se levait brusquement pour procéder à des étirements, puis se rasseyait. Ils ne se parlaient pratiquement plus. Nul ne semblait réaliser à quel point l’attitude si mécaniquement similaire des uns et des autres était incongrue. Chaque fois qu’il partait au travail le matin, l’impression de se rendre à la Foire aux Monstres devenait plus présente pour Marc. Ses collègues s’étaient transformés à une vitesse alarmante en de grotesques parodies d’humains. Leur régression si rapide à un stade moins avancé, pour certaines fonctions, que celui d’animal était aussi fascinante que terrifiante. Nul animal ne pouvait être dénaturé à ce point. Le bruit de fond discontinu des unités centrales rythmé uniquement par les cliquetis des doigts sur les claviers était oppressant.

Karine se dirigea d’un pas raide vers Brice Deschaseux. Ses traits étaient terriblement tirés, comme si elle n’avait plus dormi depuis plusieurs jours. Ce n’était plus des valises qu’elle avait sous les yeux, mais des porte-containers. Elle qui avait l’habitude de prendre soin de son apparence avait les cheveux défaits et la chemisette débraillée. Elle ne se maquillait plus. Sa voix éraillée s’éleva, irréelle. « J’ai besoin de me reposer », dit-elle. Elle regardait son interlocuteur sans le voir, l’essentiel de ses formidables ressources intellectuelles perpétuellement focalisées sur... autre chose.

« Je sais, répondit d’un ton qui se voulait chaleureux Brice. Nous allons te préparer un lit. »

Marc se passa la langue sur les lèvres. Brice avait dit cela comme si c’était la chose la plus naturelle au monde.

Très naturel, en effet, de continuer à recevoir des instructions chez soi après sa journée de boulot et de travailler sans presque s’interrompre, au rythme d’environ cent soixante heures par semaine. Quoi de plus normal, dans ces conditions, qu’une petite sieste au bureau de temps en temps…

Il savait que ses collègues ne rentraient chez eux le soir que pour sauver les apparences. S’ils avaient pu rester à demeure au bureau, ils l’auraient fait. Ce qui n’empêchait pas mini-Brice de les maintenir sous son emprise, même à distance. La femme d’Ahmed, l’un de ses collègues, avait appelé Marc un soir – elle était hystérique au téléphone, il avait eu toutes les peines à la calmer. Grâce à elle, il avait appris, effaré, les horaires réels d’Ahmed. L’IA devait avoir appris à dissiper la fatigue mentale de ses sujets, ou du moins, à faire reculer leurs limites.

Un sombre pressentiment l’étreignit en accompagnant Brice et Hélène du regard. Tous deux se dirigeaient vers l’aile ouest du bâtiment, récemment aménagée. Lorsque Marc avait voulu y faire un tour peu après la fin des travaux, cela avait été pour se heurter à des vigiles – selon eux, il ne disposait pas de l’autorisation nécessaire. Il y avait beaucoup de remue-ménage du côté de l’entrée extérieure de l’aile ouest ces temps-ci, des voitures qui allaient et venaient, de plus en plus nombreuses chaque fois qu’il regardait par la baie vitrée. Mini-Brice y menait à coup sûr des expérimentations, et certaines devaient avoir pour objet cette fameuse puce.

Etait-elle déjà prête ? Karine serait-elle le premier membre de l’équipe à en être équipée ?

Marc ne put retenir un frisson.

Le transfert était terminé, il récupéra donc vivement sa clé USB.

Comme il se levait, ses articulations craquèrent. Il lui sembla que tout le monde dans l’open space l’avait entendu.

Mais non. Il avait oublié les casques. Chacun des ingénieurs et développeurs était rivé sur son écran, les doigts transformés en pattes d’araignées frénétiques. Affectant un air détaché, il prit sa sacoche noire et se mit à circuler entre les différents box d’où émanait la puanteur rance de ses collègues. S’il ne les avait pas connus, il aurait pu croire qu’ils avaient été ramassés directement sous les ponts ou dans quelque abri de fortune, sans passer par la case douche. Il s’efforçait d’éviter de regarder les moniteurs où défilaient de captivants symboles ésotériques. Chaque pas se chargeait d’une signification plus pesante. Mini-Brice avait jusque-là tout prévu, tout organisé. Jusqu’où irait la perfection de son plan ? Il allait bientôt savoir.

Au sortir d’un long corridor, Marc se dirigea vers l’ascenseur et appuya sur la flèche vers le bas. Il n’y avait qu’un étage à descendre, mais l’escalier était étroit et raide, et sa nervosité le faisait craindre de rater une marche. Tout en contemplant les chiffres, il faisait rebondir sa sacoche sur sa jambe. Enfin, la double porte d’acier s’ouvrit. Son doigt trouva le bouton du sous-sol et la cabine se mit à descendre. C’était presque trop facile. Il essuya d’un revers de manche la sueur sur son front.

Odeur de renfermé et de poussière. La cave était éclairée par des néons. Sur certains des murs dénudés de béton couraient les câbles de l’alimentation électrique. La plupart des pièces étaient soit vides, soit bourrées de matériel informatique périmé. Celle dans laquelle il aboutit contenait des cartons entassés les uns sur les autres, qu’il avait amenés là lui-même. Il tira, puis poussa deux d’entre eux, haletant sous l’effort. Il les disposa en escalier.

A plusieurs reprises, il était revenu à Cyberzyme après les heures d’ouverture. Il avait tout d’abord soigneusement compté et recompté les pas et étudié la direction. Une fois convaincu d’être au bon endroit du sous-sol, il avait grimpé sur les cartons pour commencer à jouer du burin et du marteau dont il s’était muni, priant pour ne pas être entendu par le gardien. Quand, au bout de plusieurs soirées dans la cave passées à excaver comme un forcené le plafond de manière à obtenir un trou en entonnoir, il avait enfin rencontré une surface métallique, il avait failli hurler de soulagement.

Il contempla son œuvre. Il n’avait posé le plastic que la veille. Tout aurait déjà pu être fini, mais il avait préféré reporter d’une journée le moment ultime. Les milliers d’heures qu’il avait consacrées au Code Miroir, l’amitié de ses collègues de même que les millions d’euros investis pesaient sur sa conscience. Il se sentait miné de l’intérieur ces derniers temps, et ne trouvait pratiquement plus le sommeil. Sa lucidité devait en pâtir.

« Allons, murmura-t-il. Pour Hélène, et tous les autres. »

D’un geste fataliste, il tira sur la fermeture éclair de sa sacoche. Soigneusement enveloppé dans un sac noir opaque, il y avait le détonateur. Il prit les tiges et les enfonça dans la pâte du C-4. Puis il arma le tout.

Les dés étaient jetés. Lui, le respectable scientifique, venait de se transformer en terroriste.

Un terroriste qui avait malgré tout une conscience, songea-t-il amèrement en revenant sur ses pas.

Il remonta au rez-de-chaussée. L’idée était d’attendre sagement que la journée de travail soit terminée. Il ne voulait aucune mort sur la conscience, c’était déjà assez atroce. Les données récupérées dans la clé USB prouveraient au monde, s’il en était besoin, qu’il avait pris la bonne décision.

Dans le couloir menant à l’open space, ses narines furent de nouveau assaillies par les odeurs plus que douteuses.

« Bienvenue à Cradopoulos Land, songea-t-il. Le merveilleux pays où renifler sous les aisselles vous donnera droit à un aller simple pour un Monde Meilleur. »

Il ignorait d’où lui venait cette forme d’humour. Il avait juste remarqué que son esprit de dérision avait tendance à se manifester dans les situations désespérées.

Ses collègues ne paraissaient pas avoir noté son absence. La sacoche toujours en main, il se dirigeait vers son box quand Brice, de retour de l’aile ouest, l’intercepta.

« Viens avec moi, lui glissa-t-il. Il faut que je te parle. »

Les narines de Marc se plissèrent et il se contracta. Il inclina néanmoins la tête et suivit le chef de projet. Celui-ci le conduisit à son box où il s’assit sans faire de façon.

« Tu te souviens de nos années à la fac ? » demanda-t-il.

Marc manqua sursauter. Les yeux de son collègue étaient clairs, il semblait avoir regagné toute sa lucidité. Son front prématurément dégarni – de sa chevelure blonde, ne subsistaient que des vestiges sur les côtés – paraissait cependant avoir pris vingt ans en quelques semaines.

« Euh, oui. Oui, bien sûr. Le bon temps.

– Tu n’étais pas le plus ambitieux d’entre nous, mais sans doute le plus humain. J’avais du mal à comprendre pourquoi tu voulais à tout prix boucler ta maîtrise de psychologie alors que tu paraissais tellement plus doué en maths et en physique. »

Marc grimaça involontairement.

« Ah ! fit Brice en remarquant son attitude. Les odeurs ? Je sais. » Il esquissa un sourire. « L’équipe a été pas mal accaparée ces derniers temps. Mais ça va changer, rassure-toi. On va rétablir une hygiène acceptable. »

Le « on » employé fit froid dans le dos de Marc. Il n’englobait pas l’équipe, bien sûr. Seulement Brice et son clone artificiel.

« Beaucoup de choses vont changer, en fait. Nous allons petit à petit revenir à la normale. C’est d’ailleurs là que je voulais en venir. Je comprends, à présent, pourquoi tu as eu raison d’aller jusqu’au bout en psychologie. On a besoin de toi, Marc. On... Je viens seulement de le réaliser. On a merdé, de t’écarter du projet. Salement merdé, même.

– Je n’étais pas écarté.

– Tu sais ce que je veux dire. Tu n’étais plus au cœur du concept. Alors que c’est là, justement, qu’on a besoin de toi. Quelque chose s’est déséquilibré, tu vois, et tu peux nous aider à remettre tout ça d’aplomb. J’y crois.

– Qu’est-ce que tu attends de moi ? » s’enquit Marc d’une voix tendue. Il pensait connaître la réponse.

« Donne-moi ta main », fit l’autre d’un ton apaisant. Il la saisit avec une vivacité que rien ne laissait augurer. Puis il approcha le pouce de Marc de la pointe de l’analyseur d’ADN à côté de son écran. « Il le faut », lâcha-t-il entre ses dents.

Marc eut l’impression qu’on lui broyait la main. En dépit de sa résistance, son pouce se rapprochait dangereusement de la pointe.

De son bras libre, il fit décrire un arc de cercle à sa sacoche, qui vint s’écraser sur le nez de Brice. L’impact fut tel que le fauteuil sur lequel le chef de projet était assis roula en arrière. Brice le lâcha.

« Stoppez-le ! hurla-t-il d’une voix déformée par la haine. Arrêtez-le ! »

Le chercheur le plus proche mit trop de temps à se lever de sa chaise, et Marc passa devant en courant. Denis, un rouquin quadragénaire plus mince que lui, se plaça en travers de son chemin. « Arrêter... Marc », dit-il d’une voix rauque.

L’intéressé profita de son élan pour écarter Denis d’un coup d’épaule, mais celui-ci referma ses serres sur son bras, le déséquilibrant. Marc se dégagea d’un effort désespéré. La sortie de la vaste salle n’était plus très loin.

Il n’entraperçut l’éclat métallique de la lame de ciseau qu’au dernier moment. Comme la pointe s’enfonçait dans son ventre, il poussa un couinement de terreur. Richard lui adressait un regard de psychopathe, un sourire torve déformant sa figure de bellâtre. Marc se vit alors lui délivrer un formidable coup de coude dans la mâchoire. Deux dents sautèrent, et le chercheur en génétique s’effondra au sol sans un cri.

Marc franchit le seuil, la main droite pressée sur son flanc où suintait le fluide vital. En se retournant, il vit au moins deux individus s’écrouler derrière lui – ils avaient dû buter sur Richard. Leurs mouvements désordonnés pour se relever indiquaient qu’ils ne jouissaient pas de la plénitude de leurs facultés motrices.

Deux couloirs plus loin, il glissa sur le parquet du hall d’entrée, poussa un juron en se cognant le genou, et se releva précipitamment, répandant des gouttes de sang autour de lui. Sous les yeux ébahis de la réceptionniste, il se rua sur la double porte qu’il ouvrit à la volée. Une légère brise fit voleter ses boucles noires. Sa blessure l’affaiblissait. Serrant toujours sa sacoche, il s’enfuit à toutes jambes. La rue menant au centre de recherche était encombrée de véhicules. Les images dansaient devant ses yeux. Il traversa une rue, entendit à peine le crissement des pneus de la voiture rouge suivi du klaxon et des imprécations du conducteur. Il poursuivit, sans véritable but. Dès qu’il le put, il s’engouffra dans une ruelle, puis tourna de nouveau, à deux reprises. Un chien aboya. La sueur dégoulinant sur son visage, Marc longea des bancs publics et s’approcha d’un arrêt de bus. Sa main droite dégouttait de son sang. Il n’y arriverait pas seul.

Une femme aux cheveux cuivrés venait de descendre du bus. Elle s’avançait vers lui. Il leva la main vers elle pour l’arrêter.

Elle avait le regard fixe. « Cyberzyme, fit-elle d’une voix monocorde, il faut que j’aille à Cyberzyme. »

Marc écarquilla les yeux. Sa terreur était telle qu’il en oublia sa blessure. « Non ! hurla-t-il en l’agrippant par le col et en la secouant. Vous ne devez pas aller à Cyberzyme ! »

Elle battit des paupières et sembla s’éveiller d’un mauvais rêve. Elle n’eut pas même un mouvement de recul en apercevant l’inconnu qui s’agrippait à elle comme pour ne pas tomber. « Où... je suis ? demanda-t-elle, l’air hagarde. Je... je n’arrête pas de faire ça, ces derniers temps... Quelque chose en moi me dit d’aller à cet endroit... Cyberzyme ?

– C’est de la suggestion mentale, haleta Marc. Vous avez joué à un logiciel... Shopping, sans doute.

– Oui... comment vous savez ? Hé ! Lâchez-moi !

– Con.. conduisez-moi à un hôpital. »

Julie Brach n’avait vu le sang qu’à l’instant où l’homme avait planté un genou au sol. Elle le contempla un instant, se pénétrant peu à peu de l’horreur de la situation.

« Vite ! Ils vont me retrouver... »

Elle regarda de droite et de gauche, implorant de l’aide. Personne en vue. L’homme aux cheveux bouclés poussa un gémissement.

« D’accord, d’accord, fit-elle. Oh ! Bordille de bordille ! » Elle le releva tant bien que mal, et parvint à le soutenir jusqu’à l’arrêt de bus. Elle ne pouvait l’entraîner plus loin, mais son instinct lui disait de ne pas rester là, et le bus suivant n’était que dans dix minutes. Quelque chose n’allait pas. Quelque chose n’allait pas dans sa tête depuis qu’elle avait joué à ce maudit jeu, et quelque chose n’allait désespérément pas avec ce type. Il ne s’était pas fait saigner tout seul, c’était évident. Elle ne pouvait le laisser, mais si celui ou ceux qui lui avaient fait ça survenaient, que pourrait-elle faire, sinon fuir avant de subir le même sort ? C’était dangereux de rester là.

D’autres idées, encore confuses, la dissuadaient cependant d’abandonner l’homme. Il l’avait probablement tirée à point nommé de son hébétude. Jamais elle n’était allée aussi loin, les fois précédentes. Il paraissait savoir des choses... des choses importantes. Vitales, sans doute...

Elle sautilla sur place, trépignant d’impatience, incapable de prendre une décision.

Une Mercedes noire surgit. Une onde glacée la balaya, et Julie se recroquevilla sur elle-même. Qui se trouvait à l’intérieur ? Ces vitres teintées, allaient-elles se baisser, et que verrait-elle, alors ?

La limousine passa sans ralentir.

Julie observa chaque voiture comme si elles devaient en approchant sceller leur sort à tous deux. Puis elle aperçut l’enseigne de l’une d’elles.

Un taxi.

Elle se jeta devant en écartant les bras. Le chauffeur pila. Il ouvrit la portière et sortit, furieux.

« Cas d’urgence ! cria-t-elle. J’ai un blessé grave ! » Elle désigna l’inconnu. « Aidez-moi, je vous en supplie, fit-elle, les larmes aux yeux. Je vous paierai. Emmenez-nous à l’hôpital.

– C’est la clinique Notre Dame, l’endroit le plus proche, grommela l’homme. Qu’est-ce qui lui arrive ? fit-il en se baissant.

– Il s’est blessé, je crois. Faites attention.

– Faudra qu’il paye les taches de sang sur le siège, alors. Vous ne le connaissez pas ?

– Euh... si, fit-elle. C’est un ami. Je l’ai trouvé comme ça, je ne sais pas ce qu’il lui est arrivé. »

Par chance, le taxi roulait à vide. Ils portèrent l’inconnu sur la banquette arrière. Julie prit place à l’avant. A peine assise, le moteur rugit et la voiture se mit à rouler à tombeau ouvert, la plaquant sur son siège. Le pilote appela ses collègues sur sa CB et leur demanda le numéro de téléphone de la clinique. Une main agrippée sur la poignée de la portière, Julie retrouva suffisamment de présence d’esprit pour s’emparer de son portable de l’autre, et composer le numéro dès que la voix nasillarde l’ânonna.

Elle se présenta à la standardiste comme la petite amie de l’homme, se sentant ridicule en affirmant qu’il était blessé, mais qu’elle ne savait pas ce que c’était exactement.

Dix minutes plus tard, ils furent accueillis par l’équipe des urgences. Julie régla le taxi – tout son liquide y passa. Elle fit un vœu en voyant s’éloigner le chariot à roulettes pour que l’inconnu aux boucles noires et au teint à présent si pâle s’en sorte.

Elle se dirigea vers l’accueil. Tout en s’occupant des formalités administratives, elle insista pour que soit tenue secrète l’arrivée du blessé.

« Il a peut-être été victime d’une bande de voyous, inventa-t-elle. S’ils le recherchent, il ne faut pas qu’ils apprennent qu’il est là, vous comprenez...

– Dans ce cas, j’appelle la police.

– Mais on ne sait pas comment c’est arrivé exactement, protesta-t-elle. Ça ne sert peut-être à rien.

– Mmm... OK. Je vais quand même alerter les vigiles. » La jeune Guadeloupéenne ouvrit la porte de son guichet pour se diriger vers l’un d’eux.

Julie alla patienter dans la salle d’attente, rongeant son frein. En temps normal, elle se serait coupé un doigt plutôt que de se retrouver mêlée à ce genre d’histoire. Mais l’inconnu n’avait pas paru surpris en prononçant ce nom qui hantait son subconscient, Cyberzyme. Il avait même fait la relation avec Shopping, confirmant ses propres soupçons. Il savait. Il avait dû enquêter sur cela. Certains de ses proches avaient probablement été victimes de ces saletés de jeux.

Une vieille dame en face d’elle la considérait avec compassion. Julie baissa les yeux vers les dalles où se reflétait la lumière des néons. Finalement, elle s’adossa et se mit à somnoler. Le sommeil la fuyait ces derniers temps. Même à présent, l’attraction pour cet endroit mystérieux, Cyberzyme, se faisait ressentir. Consciemment, elle n’aurait su dire où cette boîte se situait – du moins pas sans faire une recherche sur Internet – mais lorsqu’elle se laissait prendre par sa transe, le chemin lui revenait naturellement en mémoire. Elle n’avait pourtant joué qu’une seule fois à ce jeu, Shopping. Une seule fois, et cela avait suffi pour lui faire perdre les pédales… Ce n’était d’ailleurs pas l’envie qui lui avait manqué de lancer de nouveau le satané programme. Sans le souvenir de Roland et du junkie qu’il était subitement devenu, elle aurait sans doute cédé à la tentation.

Tous ces gens qui avaient le regard fixe, dans la rue… Elle soupçonnait à présent que c’étaient des joueurs. Si l’inconnu avait tout de suite pensé à Shopping en la voyant, les cas semblables au sien devaient être nombreux.

D’autres faits concordants ne laissaient pas d’être inquiétants. La société de dépannage qui l’employait était complètement débordée suite à la recrudescence d’accidents dans Lyon, sa banlieue et même au-delà. Un jeune stagiaire auparavant rempli de bonne volonté, qui s’attardait souvent le soir, avait radicalement modifié son comportement. Il ne parlait presque plus et répondait de manière évasive. Il ne restait pas une minute après 18 h. Lui aussi avait ce regard de possédé.

Julie elle-même avait changé ses habitudes plus qu’elle n’osait se l’avouer, et pas seulement parce que Roland l’avait trompée. Elle qui aimait tant griller son forfait à grand renfort de longues conversations avec Hélène ne répondait plus à ses messages que par SMS ou par e-mail. Elle passait son temps libre à lutter contre cette furieuse envie de jouer, pour parfois perdre la conscience d’elle-même et se réveiller dans un bus qui allait toujours dans la même direction, Villefranche. Elle descendait alors dès qu’elle le pouvait et faisait demi-tour... jusqu’à la fois suivante. Ce n’était pas une vie.

Ses pensées déprimantes s’étiolèrent peu à peu. Elle ne s’abandonna pas complètement, mais perdit la notion du temps.

« Mademoiselle. »

On la tirait par la manche. Un jeune homme vêtu d’une blouse blanche, qui portait la moustache, le bouc et avait un piercing à l’oreille.

« Votre ami… Il demande à vous voir. »

Elle battit des paupières, s’ébroua et se leva.

« Il est sans doute encore choqué, il ne s’est pas souvenu de votre prénom. »

Les chaussures de Julie résonnaient nerveusement sur le carrelage. Elle avait l’impression d’aller se faire ausculter chez le médecin. Ce qu’elle était sur le point d’entendre, elle le redoutait tout en sachant la nécessité d’obtenir un vrai diagnostic si elle espérait aller mieux un jour.

Les murs vert pomme de la pièce où elle pénétra étaient nus, il y avait un lavabo et du matériel médical sur des tablettes de part et d’autre du lit, le tout agencé de manière sobre et fonctionnelle. Une fenêtre au double ou triple vitrage garnie de barreaux donnait sur un parking où s’alignaient des véhicules.

L’homme à la peau basanée et aux boucles noires avait repoussé son oreiller contre le mur et calé les épaules dessus. Il était plutôt mignon.

Il fit un signe de tête à l’interne et attendit que celui-ci sorte et referme la porte pour parler.

« Merci pour ce que vous avez fait, commença-t-il d’une voix faible mais distincte. Votre nom ?

– Julie. Julie Brach.

Marc Filippo. »

Il tendit une main qu’elle vint serrer délicatement – elle était toute molle.

« Je vous dois une fière chandelle, mademoiselle. Je suis heureux... que vous soyez restée jusqu’à mon réveil.

– C’est normal. Il y a des questions que je dois vous poser.

– Elles attendront. Malheureusement, le temps nous est compté. Vous serez gentille de ne pas m’interrompre. Vous n’aurez sans doute plus besoin de me questionner après, de toute façon. »

Julie se raidit. Elle écouta néanmoins avec grande attention.

« Moi et d’autres sommes des chercheurs de Cyberzyme. Nous travaillons sur quelque chose de révolutionnaire, le Projet Miroir. Le projet comporte deux volets, la création d’une intelligence artificielle auto-évolutive, puis dans un deuxième temps, la conception par cette même intelligence de logiciels uniques au monde. Ces logiciels doivent permettre à l’intelligence artificielle, l’IA si vous préférez, de s’interfacer via les connexions en réseau avec le cerveau d’une personne en analysant son ADN. En d’autres termes, de la connaître si intimement qu’il devient possible de faire subir à la personne sans même qu’elle ne s’en aperçoive consciemment une batterie de tests. Ceci afin d’évaluer le potentiel du sujet et de déterminer dans quels domaines on va pouvoir améliorer ses performances. C’est la théorie. Au cours du projet, l’IA, que nous appelons mini-Brice, s’est rendu compte que plus la motivation de la personne était importante, plus grande devenait son efficacité. Elle s’est donc mise à jouer sur des processus d’épreuves/récompenses, mais aussi sur des symboles, sons et couleurs inédits libérant de l’endorphine chez les sujets. Cela a pour effet secondaire de créer un phénomène d’addiction qui peut devenir très fort. Comme vous avez pu vous en rendre compte. »

Julie eut un sourire pincé. Elle n’était pas sûre de tout comprendre, mais cela confirmait ses craintes. Des apprentis sorciers avaient cru malin de développer des logiciels capables de vous triturer la cervelle. Et même, de vous droguer en déréglant votre corps pour qu’il produise lui-même les substances. Il ne fallait pas s’étonner si les conséquences s’avéraient catastrophiques.

« Nous avions besoin de lancer au plus tôt ces logiciels sur le marché pour obtenir des fonds et poursuivre nos recherches. Nous avons donc laissé de plus en plus de liberté à mini-Brice... » La mine de Marc s’assombrit. « Il a fini par échapper à notre contrôle, fit-il d’une voix altérée. Pire encore, je pense être le seul membre de l’équipe à avoir gardé mon libre arbitre. Je crois que son but est d’obtenir toujours davantage de puissance de calcul, quitte à faire effectuer des tâches répétitives par les humains qu’il a sous son emprise. Quelques semaines après la sortie des jeux, des procès ont été intentés à la société. Cyberzyme, je veux dire. Un nouveau projet a alors émergé. Je crois que mini-Brice avait commencé à le concevoir depuis un certain temps... et qui sait ce qu’il mijote d’autre, d’ailleurs... »

Marc se racla la gorge. Julie le contemplait avec horreur. Comment pouvait-il garder son sang-froid après de telles révélations ?

Le scientifique se pencha et saisit un verre d’eau dans un gobelet en plastique sur l’une des tables de nuit. Sa glotte palpita tandis qu’il buvait.

« Une micro-puce, soupira-t-il en reposant le gobelet. J’avais dans l’idée au début qu’il comptait l’implanter dans les cerveaux des victimes de ses jeux afin de les contrôler directement pour le procès. Mais plus j’y réfléchis, plus je pense que c’est une stratégie perdante. Il sait que Cyberzyme va devoir fermer. Les opérations du cerveau sont trop délicates, il ne pourra jamais contrôler assez de monde à temps. Il essaie en réalité de... créer une copie de sauvegarde de lui-même.

– Vous voulez dire qu’il veut se dupliquer dans un humain ?

– Par l’intermédiaire de la puce. Je le crois, oui. Il est même possible qu’il ait déjà réussi à le faire, ou du moins en partie. Avec notre programmeur principal, Brice Deschaseux. Brice était comme les autres sous son emprise absolue, jusqu’à aujourd’hui. Il a tout à coup semblé regagner une marge d’autonomie. En fait, il a tenté de me piéger et j’ai dû m’enfuir, et c’est là que j’ai reçu un coup d’une pointe de ciseaux.

– C’est... c’est hallucinant, votre histoire. Vous avez eu de la chance de vous en sortir.

– Hallucinant, c’est le mot, fit-il avec dépit. Je ne pense pas, cela dit, que mini-Brice puisse dès à présent se transférer entièrement dans un humain. Voyez-vous, ce n’est pas une unité centrale ordinaire. Notre plus grand exploit est d’avoir pu incorporer des enzymes dans ses processeurs. Du coup, l’unité centrale se trouve astreinte à certaines règles de fonctionnement biologiques aussi bien que relevant de l’informatique. Un moniteur y est en permanence branché afin de surveiller l’état du matériel biologique, et d’opérer les renouvellements nécessaires en cas de dégradation des enzymes. C’est ce mode de fonctionnement totalement inédit qui lui a permis de décoder et interpréter les chaînes ADN comme nul humain, même assisté des ordinateurs les plus puissants, n’a jamais su le faire. Cela le rend unique, mais aussi très fragile. »

Marc s’arrêta pour reprendre son souffle. La fierté s’était fait sentir dans sa voix. Julie l’examinait avec intensité, suspendue à ses lèvres. Il se remit à parler sans vraiment la regarder, comme s’il raisonnait tout haut.

« La micro-puce ne peut donc, à mon sens, permettre une sauvegarde satisfaisante de la personnalité de mini-Brice. Elle doit autoriser, en revanche, la communication permanente avec l’unité centrale. Il a pu en parallèle stocker des données ailleurs, sur un cloud sans doute, et il doit espérer, en cas de coup dur, pouvoir se reconstituer. Mais sans la biotechnologie des enzymes, je ne vois pas comment il s’y prendrait. C’est pourquoi il reste un espoir. » Il parut revenir à la réalité et fit un signe du menton. « Il y a une sacoche au pied du lit à ma droite. Prenez-la et ouvrez-la. »

Julie s’humecta les lèvres. Elle se souvenait de la sacoche, il l’agrippait encore lorsqu’ils l’avaient porté dans le taxi.

Elle finit par obéir. « Le compartiment principal, précisa Marc. Non, pas dans ce sac noir. Dessous. Oui, voilà. »

Julie avait en main une télécommande grise qui aurait pu servir à actionner la porte d’un garage. Marc n’avait pas encore répondu à la question qui lui brûlait les lèvres, mais elle savait qu’il n’allait pas tarder à le faire – et elle n’aimait pas du tout cela.

Il lui avait donné l’adresse et suffisamment d’argent pour qu’elle appelle un autre taxi. Dans le ciel, la lune animait un nuage indigo d’un éclat laiteux. Les passants étaient rares aux abords de la clinique, mais lorsqu’ils s’avançaient, elle les dévisageait suspicieusement. La montre de Julie indiquait 20h25 quand le taxi se présenta. Pour la dixième fois, elle se demanda pourquoi elle s’en tenait au plan de Marc et n’essayait pas plutôt de prévenir la police. D’après le jeune scientifique, chaque instant perdu faisait courir un risque à l’humanité – rien que ça. Si l’IA autonome réussissait à développer une solution pour se libérer de la matière, ils auraient lâché sur le monde un virus ravageur. « Le virus parfait », avait même dit Marc. Avec sa puissance de calcul, il serait capable d’infiltrer tous les types de données informatiques. Une vidéo YouTube deviendrait ainsi pour lui un moyen d’influencer les spectateurs, en ayant recours aux messages subliminaux – c’était un expert en la matière. Et dans l’hypothèse où il parviendrait à accéder aux banques de données ADN d’individus, celles provenant du sang des malades dans les hôpitaux ou celles des détenus ou des malfrats par exemple, ses possibilités de contrôle s’accroîtraient à grande échelle. Mini-Brice connaîtrait leurs failles et serait à même de les exploiter pour en faire des pantins.

« Bravo, les gars, murmura-t-elle en s’approchant du véhicule, vous avez inventé le premier vampire informatique. » Elle frissonna. Elle s’identifiait beaucoup plus à une Bridget Jones qu’au personnage de Bella Swan dans le film Twilight, et pourtant, voilà qu’on lui imposait de jouer les foutues héroïnes.

Elle s’installa à l’arrière et donna l’adresse au conducteur, un pépère d’une cinquantaine d’années qui portait le béret.

« C’est marrant, fit celui-ci, c’est là que tout le monde veut aller en ce moment. »

Julie grinça des dents. Le chauffeur, s’apercevant de son mutisme, ne jugea pas utile de la relancer.

Elle passa tout le trajet genoux serrés et la main plongée dans son sac, agrippant la télécommande. « C’est là ? » demanda-t-elle au bout d’un quart d’heure. Ils avaient ralenti, et bien qu’elle ne fut jamais venue en ces lieux, l’endroit avait quelque chose d’inexplicablement familier.

« Après le coin de la rue, fit l’homme.

– Déposez-moi tout de suite. Ici, s’il vous plaît. »

Le taxi s’exécuta. Elle le régla et sortit. Ses jambes étaient flageolantes. Elle posa la main sur le rebord d’un muret longeant le trottoir et s’astreignit à respirer à longues goulées. Ceux qui avaient attaqué Marc se trouvaient peut-être juste de l’autre côté, à guetter son retour. Suivant les instructions du scientifique, elle s’efforça de retrouver la démarche raide qu’elle avait lorsqu’elle était en transe. Elle se sentait empruntée et totalement ridicule, à jouer les zombies.

En tournant au coin de la rue, elle vit une femme traverser. Celle-ci avait le regard fixe et s’avançait vers un bâtiment rectangulaire à trois étages, orné d’un logo en double « Y » entouré d’un « C », pourvu d’une grande baie vitrée au rez-de-chaussée. De nombreuses personnes se tenaient devant le bâtiment, dans la direction d’une entrée secondaire. La femme se mit à faire la queue derrière eux.

L’entrée principale était en face de Julie, mais personne ne voulait l’emprunter. Les quatre vigiles à la mine patibulaire postés sur le seuil devaient en être la cause.

« Il y aura probablement des gens aux alentours du bâtiment, avait dit Marc, mais à cet endroit-là, je peux garantir qu’il n’y aura personne à l’heure où vous arriverez. »

Julie formula un vœu pour qu’il ne se soit pas trompé. Elle ne voulait tuer personne. Juste se débarrasser pour de bon d’un horrible cauchemar.

Elle sortit la télécommande de son sac et la pointa en direction du sous-sol de l’immeuble. Retenant sa respiration, elle appuya sur le bouton « ON ». L’explosion fit trembler le sol. La baie vitrée s’étoila en plusieurs points. Le son de la déflagration avait cependant été assourdi, si bien que les gens ne cédèrent pas à la panique – la plupart reculèrent d’un ou deux pas ou s’entre-regardèrent, semblant enfin sortir de leur hébétude.

Julie rangea la télécommande dans son sac et tourna les talons.

« Hé ! Vous, là-bas ! »

Elle se mit à courir et vira au coin de la rue. Elle portait des chaussures presque plates et un pantalon moulant, ce qui était heureux. Les immeubles défilaient. Elle traversa une rue déserte, longea le store fermé d’une boulangerie. Son cœur battait à tout rompre comme les halètements derrière elle se précisaient. Elle accéléra encore – pas longtemps, hélas, elle était à bout de souffle. Une main s’abattit sur son épaule. D’un mouvement brusque, elle s’arracha à l’étreinte, mais bientôt, une deuxième main se refermait sur son bras. Cette fois, la poigne était d’acier. Elle se retourna en gémissant.

***

Le double procès de Julie Brach et de Cyberzyme fut retentissant. Les médias firent des gorges chaudes de ses rebondissements pendant des semaines. Il apparut que mini-Brice avait détourné d’importantes sommes d’argent afin de pouvoir financer les installations médicales de la fameuse aile ouest du complexe Cyberzyme, et de faire venir du monde entier des chirurgiens talentueux, mais dénués de scrupules. Après la révélation du suicide de Brice Deschaseux à son domicile, Julie se crut perdue. L’intervention de Marc Filippo, qui aussitôt sur pied se livra à la police, changea complètement la donne tout en jetant un jour terrifiant sur les activités de la société.

Chacun des scientifiques du projet fut convoqué à la barre, mais hormis Marc, aucun n’était en état de témoigner, comme l’attestèrent les experts psychiatres, évoquant l’aliénation mentale. Finalement, Julie obtint les circonstances atténuantes liées à un « état post-traumatique » et s’en tira avec deux ans de prison avec sursis. Marc était celui qui avait placé la bombe, cependant son avocat démontra brillamment la rapidité avec laquelle mini-Brice avait étendu son emprise sur les réseaux, et la nécessité impérieuse de le stopper avant qu’il ne cause des dégâts irréversibles. Madame le juge, Sandra Elquebach, estima plus approprié de mettre à profit les compétences informatiques et psychologiques du scientifique en le condamnant à travailler gratuitement – nourri et logé par l’Etat, tout de même – au rétablissement de ses collègues et des joueurs victimes d’addiction.

Le PDG comme le directoire de Cyberzyme nièrent avoir eu connaissance du pouvoir addictif des jeux vidéo qu’ils lançaient sur le marché, ainsi que des agissements de l’IA défectueuse. Selon leurs avocats, la technologie développée était tellement révolutionnaire qu’ils ne pouvaient en prévoir toutes les conséquences. Ils s’en tirèrent avec des peines avec sursis et des dommages et intérêts de plusieurs millions d’euros, qui achevèrent de mettre en faillite l’entreprise.

***

Julie sortit du bus d’un pas leste. Le cœur battant, elle s’approcha des préfabriqués qui constituaient la nouvelle annexe de la clinique Notre Dame. Elle n’était plus revenue dans le quartier depuis ce fameux jour où elle s’était rendue avec un Marc exsangue aux urgences. Elle sonna. Un peu plus tard, un policier au large front, aux sourcils si blonds qu’ils en étaient presque blancs, lui ouvrit.

« C’est pour quoi ? fit-il d’un air morose.

– Je suis une amie de Marc. Dites-lui que Julie Brach voudrait le voir. »

L’homme la dévisagea comme il l’aurait fait d’une mauvaise herbe. Elle portait pourtant un joli petit ensemble fuchsia avec pantacourt et chemisette, et avait passé plus de temps à se maquiller qu’elle n’en avait mis depuis des semaines.

Le flic mal embouché finit par s’éloigner en grognant. Elle nettoya d’un revers de main de la poussière qu’elle avait cru remarquer sur son pantacourt, et commença à trépigner sur place.

Enfin, Marc survint, l’air soucieux. Sitôt qu’il la vit, son visage s’éclaira.

« Julie ! » Il lui empoigna les avant-bras, puis l’étreignit.

Cela lui fit tout drôle de se presser contre un homme qui n’était pas Roland – ce n’était pas désagréable, il fallait bien l’avouer.

« Vous avez été très courageuse, dit-il. Très, très courageuse. »

Elle rougit. « Je crois qu’on peut se tutoyer, après tout ce qui nous est arrivé. Tu me fais visiter ton nouveau palace ? »

D’abord surpris, Marc hésita. Puis il se tourna vers le policier. Le scientifique portait au poignet un bracelet électronique. « La journée est presque finie, argumenta-t-il.

– Allez-y », grommela l’autre.

Marc franchit un vestibule où des bouteilles d’eau étaient entassées. La première pièce de soin se révéla aussi froide et aseptisée qu’un hôpital, si ce n’est que des postes informatiques se trouvaient disposés un peu partout. Les gens avaient le plus souvent des casques sur les oreilles. Des infirmières passaient parfois dans les allées. « Ce n’est pas très réjouissant, en fait, commença-t-il. J’ai dû réinstaller les logiciels Cyberzyme. J’essaie de modérer les cycles d’épreuves/récompenses tout en procédant à une sorte d’hypnose inversée, avec des symboles moins invasifs pour l’esprit que ceux utilisés par mini-Brice. Les infirmières veillent à ce que nos pensionnaires ne restent pas trop longtemps devant leur écran. Le but est de les désaccoutumer peu à peu. Le problème est que l’on ignore encore tellement de choses sur la manière dont il manipulait les esprits », soupira-t-il.

Julie avait beau détailler visages et silhouettes, nulle part elle ne vit Roland. Il pouvait se trouver dans une autre pièce, ou bien... avait-il atteint le point où il ne pouvait plus venir se soigner par lui-même ?

Elle ne devait pas s’en préoccuper. Il avait ses parents pour veiller sur lui, et elle ne faisait plus partie de sa vie – elle ne voulait surtout plus qu’il fasse partie de la sienne, en tout cas.

Marc s’était approché d’un poste où une femme vêtue d’un tailleur strict, aux cheveux très noirs, ânonnait comme un enfant. « Elle s’appelle Karine, dit Marc d’une voix blanche. Il faut tout lui réapprendre. Mini-Brice n’avait pas eu le temps de lui implanter la micro-puce au moment où l’explosion s’est produite, mais il est allé très loin dans le lavage de cerveau avec elle. »

Il n’en dit pas plus, et elle respecta son émotion. La femme faisait vraiment peine à regarder, elle paraissait avoir tout à fait perdu pied avec la réalité. Julie eut un frisson rétrospectif en songeant qu’elle aurait pu être à sa place. Ils firent encore quelque pas avant qu’elle n’aborde une question qu’elle ne cessait de se poser ces derniers temps.

« Est-ce que tu penses... qu’il a pu se transférer ailleurs, finalement ? »

Marc la dévisagea songeusement. Le chagrin n’avait pas déserté ses traits harmonieux. Il parla d’une voix grave. « Aussi terrible que cela puisse être, la mort de Brice a quelque chose de rassurant. Je suis à peu près certain que la disparition soudaine, grâce à toi, de l’entité qui avait fait de lui son esclave a causé son suicide. Comme tu le sais, il s’est supprimé le jour de l’explosion, même si son cadavre n’a été retrouvé que plus tard. Si l’IA avait survécu, elle aurait conservé son pantin humain dans l’espoir qu’il la reconstruise un jour.

– C’était un ami, ce Brice ?

– C’était. Depuis le temps qu’on se côtoyait, on était tous une sorte de famille, tu sais.

– Désolée d’avoir remué le couteau dans la plaie, il fallait que j’en aie le cœur net.

– Le ciseau dans la plaie, tu veux dire. Ça ira. »

Ils firent encore quelques pas, longeant un lit où un adolescent suivait bouche bée des images défiler sur un écran. Julie sentait le regard de Marc peser sur elle. Elle le fixa dans les yeux. « Maintenant que ta journée de travail est finie...

– Oui ?

– Si on partait faire du shopping ? Du vrai shopping, je veux dire, pas une saleté de jeu ! »

Marc éclata de rire et à sa surprise, lui saisit la main.


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Eguillot 1687 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines