Magazine Beaux Arts

Et s'il fallait aller très loin pour pouvoir se risquer au plus prêt de soi ?

Publié le 23 juin 2014 par Dominique Rémond

 

saidi02.jpg*

“Une ville, on en part un jour. Pour changer d’horizon, rompre avec les habitudes, aller voir ailleurs. La routine nous lasse, la chaleur nous donne envie de déserter ces allées trop fréquentées pour s’échapper un peu, prendre le large. Descartes nous disait qu’on pouvait trouver le monde entier auprès d’un poêle, dans une chambre. Tout est là, certes, et nul besoin d’ailleurs pour y trouver le monde. Il suffit d’être attentif, d’être “à soi”. Oui, mais Descartes qui, le premier, fut un grand voyageur, bretteur, duelliste, a pris des risques, franchi des frontières illicites, s’est risqué dans des territoires interdits, ce n’est que plus tard dans sa vie qu’il s’est enfermé dans une chambre. Socrate va trouver la Pythie, il fait ce long chemin tout à fait physique, difficile, fatigant, pour s’entendre dire “Connais-toi toi même”. Et s’il fallait aller très loin pour pouvoir se risquer au plus prêt de soi ? Nous sommes des êtres fragmentés, un feuilletage qu’une unité fragile et toujours renouvelée voudrait résumer en disant « je ». Mais ce je, comment saura t-il qui le compose, ce qu’il aime, ce qu’il désire, s’il ne se risque pas hors de lui-même pour, enfin, après revenir à soi ? Le dépaysement est l’image de ce trajet peut-être essentiel qui voudrait qu’on se perdre pour se trouver… Que faire d’un trop proche ailleurs, de son inquiétante étrangeté ? Car c’est le monde, quelque fragment de réel pur qu’on rencontre, tel Don Quichotte, dans ce voyage sans retour. On ne revient jamais de voyage, d’aucun voyage. Quand on part, on ne revient jamais le même, et c’est ce dépaysement, parce qu’il est l’écho à nos fragmentations intérieures, qui brutalise nos accoutumances, tant il est vrai que nous percevons le monde avec des pré-enregistrements continuellement tamisés par ce que nous pensons déjà, savons déjà, anticipons, devinons, pressentons, pour ne pas être attrapés trop brusquement par l’inouï. Ainsi va l’amour quand il est foudre. Il offre tous les dépaysements possibles au détour de la rue d’à côté ».
Extrait de « En cas d’amour », psychopathologie de la vie amoureuse – Anne Dufourmantelle


*illustré par un tableau de Hayat SAIDI : “Chemin de vie”

 


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Dominique Rémond 463 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte