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Narcisse, L’image dans l’onde

Publié le 23 juin 2014 par Elisabeth1

Le Centre d’art contemporain de la Fondation François Schneider accueille cet été une exposition, abordant le mythe bien connu de Narcisse. Ce thème prend tout son sens dans ce nouveau centre d’art dédié à l’eau.
jusqu'au 14 septembre 2014

Schneider

C'est avant tout un lieu de paix, de sérénité, un endroit magique pour se ressourcer
en alliant visite artistique et randonnées.

Une vingtaine d’artistes contemporains :
Adel Abdessemed, Kader Attia, Richard Baquié, Patty Chang, Marc Couturier, Michel François, Dan Graham, Fabrice Hyber, Ann Veronica Janssens,  Anish Kapoor, Yayoi Kusama, Alicja Kwade, Bertrand Lavier, François Lemoyne, Claude Lévêque, Oscar Muñoz, Michelangelo Pistoletto, Maxime Rossi, Franck Scurti, Bill Viola et Lawrence Weiner proposent une lecture contemporaine du mythe.
Sous les noms soulignés se trouvent les photos en lien, les autres se trouvent sur le blog.

Métamorphoses dont il entreprend la rédaction en l’an I, Ovide offre dans le livre III une vision personnelle du mythe grec de Narcisse :
« Près de là une fontaine dont l’eau pure, argentée, inconnue aux bergers, n’avait jamais été troublée ni par les chèvres qui paissent sur les montagnes, ni par les trou¬peaux des environs. (…) C’est là que, fatigué de la chasse et de la chaleur du jour, Narcisse vint s’asseoir, attiré par la beauté, la fraîcheur, et le silence de ces lieux. Mais tandis qu’il apaise la soif qui le dévore, il sent naître une autre soif plus dévorante encore. Séduit par son image réfléchie dans l’onde, il devient épris de sa propre beauté. Il prête un corps à
l’ombre qu’il aime : il admire, il reste immobile à son aspect, et tel qu’on le prendrait pour une statue de marbre de Paros. Penché sur l’onde, il contemple ses yeux pareils à deux astres étincelants, ses cheveux dignes d’Apollon et de Bacchus, ses joues colorées des fleurs brillantes de la jeunesse, l’ivoire de son cou, la grâce de sa bouche, les roses et les lis de son teint : il admire enfin la beauté qui le fait admirer ».

Philippe Régnier, commissaire de l’exposition :

Ce mythe de Narcisse a très vite inspiré les artistes, dès l’époque romaine, comme en témoignent les oeuvres sur ce thème retrouvées à Pompéi. Nombreux seront ensuite les peintres à reprendre cette iconographie, de l’école de Fontainebleau avec la fresque de Nicolo Dell’Abbate à partir des dessins du Primatice (Château de Fontainebleau), à Caravage (Galleria nazionale d’arte antiqua, Rome) et Poussin (Musée du Louvre, Paris).

Ce récit, d’une extrême richesse, aborde en premier lieu la question de l’image, de la représentation du monde, soit le fondement même des arts visuels. Une représentation très classique de cette iconographie ouvre l’exposition, avec une toile attribuée à François Lemoyne, Narcisse contemplant son reflet dans l’eau, datant du XVIIIe siècle et conservé au Musée des beaux-arts de Dole. Dans ce tableau, le jeune homme se contemple dans une mare devant un paysage agité caractéristique de la peinture de cette époque.

Atelier de François Lemoyne, Narcisse contemplant son reflet dans l’eau, vers 1728

Atelier de François Lemoyne, Narcisse contemplant son reflet dans l’eau, vers 1728

Bill Viola, The reflecting pool
La vidéo de Bill Viola The reflecting pool (1977-79) (vidéo) reprend à son compte le contexte du mythe de Narcisse : un bassin situé en pleine nature ; un homme sort de la forêt et vient se tenir debout face à la surface de l’eau qui reflète son image. Mais dans l’oeuvre de l’artiste américain, alors que l’homme a plongé, son corps reste suspendu dans les airs et son image disparaît peu à peu de l’onde. Dans cette mise en abyme, le bassin devient lui-même un écran, mais seule la caméra restitue, avec une fidélité troublée, la réalité. Comme dans beaucoup d’autres de ses oeuvres, l’élément liquide, que l’artiste relie d’ailleurs à Narcisse, est primordial. « L’une des choses dont il est important de se rendre compte dans l’histoire de Narcisse, c’est que son problème n’est pas qu’il a vu son propre reflet, mais c’est qu’il n’a pas vu l’eau. C’est le point capital. L’eau est la clé ! », estime-t-il dans une conversation avec Hans Belting.

Fabrice Hyber, Live Vive, 2013 huile, fusain et résine époxy sur toile, 150 x 150 cm Collection Nathalie Obadia

Fabrice Hyber, Live Vive, 2013
huile, fusain et résine époxy sur toile, 150 x 150 cm
Collection Nathalie Obadia

Fabrice Hyber, Live Vive
L’image de Narcisse contemplant sa jeunesse à la surface de l’eau appelle, à son revers, celle du vieillissement inéluctable et de la mort prochaine. Live Vive condense ces deux visions dans une peinture aux teintes douces et au trait allègre. C’est dans cette humeur, où la mélancolie s’exprime gaiement, que Fabrice Hyber dépose ses pensées sur le monde et ses états d’âme dans les « peintures homéopathiques ».

Au-delà du reflet en tant que tel, la nature de l’image renvoyée est aussi centrale. Ovide pose la question de la séduction de Narcisse par sa propre réflexion, de la confrontation avec soi-même, même si dans le cas du mythe, la fascination est extrême. Tout au long du parcours, l’exposition permettra à chaque visiteur, à travers les oeuvres de nombreux artistes, de se confronter à sa propre image, à son visage, à sa personne. Il en sera ainsi avec le miroir accompagné du mot « Fantôme » en néon de Claude Lévêque, Murmures (Fantôme), 2013,

Claude Lévêque, Murmures (fantôme), 2013 Miroir et néon 133 x 77 cm © ADAGP Claude Lévêque Photo. Fabrice Seixas Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris

Claude Lévêque, Murmures (fantôme), 2013
Miroir et néon
133 x 77 cm
© ADAGP Claude Lévêque
Photo. Fabrice Seixas
Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris

Claude Lévêque a imaginé la série Murmures à Venise, où les canaux semblent refléter dans leur lumière douce les chefs-d’oeuvre du passé et les légendes, les souvenirs et les rêveries personnelles, ensemble bercés par les remous de l’eau. C’est par un assemblage simple, d’un objet trouvé et d’un mot en néon, que l’oeuvre convoque une foule de sentiments. Le miroir accroché à l’emplacement d’un tableau ne présente à son regardeur que sa propre image ainsi surtitrée « fantôme », le piégeant peut-être dans sa quête esthétique ou son réflexe narcissique. L’ambiguïté de cette rencontre avec l’oeuvre est accentuée par la fébrilité de l’écriture infantile qui se dédouble sur le miroir, à la limite du lisible. Les mots choisis pour Murmures, tels que « rêve », « poison », « masque »,
« fête », « couteau »,
pourraient composer un portrait impressionniste de la ville, mais sont assez communs et atemporels pour faire rayonner leur propre force poétique.

ou de l’image à facettes renvoyée par le Mirror Mask (2013) de Kader Attia.

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Un masque africain recouvert de morceaux de miroir : l’oeuvre de Kader Attia Mirror Mask renvoie au visiteur qui la contemple une image de lui-même fracturée, décomposée, désarticulée. Une fragmentation de l’image que n’auraient certainement pas reniée Pablo Picasso et Georges Braque qui ont puisé dans l’art africain les fondements du cubisme. Dans le mythe de Narcisse, le héros est subjugué par la beauté de la personne qui lui fait face, en réalité son propre reflet. Kader Attia nous met au contraire face à un double de nous-mêmes qui a perdu toute séduction, face à un masque - un visage tel que vu par un artiste anonyme africain - qui nous interroge également sur les fondements de notre propre culture. Mais ici, le visiteur a aussi la faculté de passer de l’autre côté du miroir… et de lui-même renvoyer une autre image à son interlocuteur.

Pistoletto
Pistoletto nous invitera aussi à nous interroger sur nous-mêmes avec ses Tables du jugement (1980) recouvertes de miroir.

Très tôt, Michelangelo Pistoletto utilise le miroir dans ses oeuvres. Ses premiers
« tableaux-miroirs », qui datent de 1961, présentent à la fois la figure effigie et le spectateur, et rendent présents en même temps celui qui se montre et celui qui regarde. Dans les Tables du jugement (1980) en revanche, le visiteur se retrouve seul face à lui-même et à son environnement qui vient animer la surface du miroir, comme celle de l’eau dans le mythe de Narcisse. Le jugement n’est donc pas à lire seulement par rapport à la personne qui se regarde, mais aussi à l’aune de tout ce qui l’entoure.
« Le miroir n'est pas un point, mais un territoire qui peut prendre n'importe quelle dimension et échapper à n'importe quelle contrainte. Et c'est sur ce terrain que je reconnais le pouvoir fondamental et réel de l'art. Le miroir devient un territoire remplaçant le point, la ligne et n’importe quel matériau produit une marque »,
écrit l’artiste dans le catalogue de l’exposition « Michelangelo Pistoletto. Il tavolo del giudizio » à la Galleria Lucrezia De Domizio, à Pescara, en 1980.

Adel Abdessemed, Nuance né

Adel Abdessemed, Nuance
Une ampoule posée au sol dont la paroi miroir renvoie son environnement. Le filament grésille, varie d’intensité, éclaire plus ou moins la scène. Et puis, brusquement, un pied vient écraser le bulbe dans un fracas. Pour Adel Abdessemed, le mythe de Narcisse est avant tout une histoire de disparition. Celle d’une image qui naît et qui s’enfuit. Mais, l’image n’est pas la réalité, elle n’est qu’une reconstruction de celle-ci. Et l’artiste de citer George Steiner : « Ce n'est pas le passé lui-même qui nous domine (…). Ce sont les images du passé ». Dans cette vidéo, ce sont aussi deux énergies qui se rencontrent, celle de l’électricité et celle d’Adel Abdessemed, comme un big bang. La lampe disparaît en même temps que Narcisse, à la différence près que le héros était une victime et non l’artiste. Nuance !
La dernière salle comprendra aussi des oeuvres extrêmement poétiques, comme la Barque de Saône de Marc Couturier ou la grande installation Passion oubliée (1984) de Richard Baquié.

Patty Chang, Fountain

Patty Chang, Fountain
L’artiste s’observe dans un miroir ; le regard plongé dans ses propres yeux, elle approche ses lèvres de son reflet. Soudain, l’auto-contemplation donne lieu à un acte
anthropophage : la bouche aspire bruyamment la flaque d’eau qui recouvre le miroir. Cette chute burlesque malmène le mythe de Narcisse et celui de l’artiste, tenté de prolonger la grande tradition de l’autoportrait. La scène est littéralement renversée à l’horizontale. Pendant la performance dont cette vidéo est issue, l’artiste apparaissait accroupie au sol pendant qu’un écran rediffusait l’image de cette étrange absorption. Le phénomène du reflet, additionné par la superposition du miroir et de l’eau, est amplifié par la rediffusion, convoquant l’idée angoissante d’un circuit fermé. Ainsi, l’idée poétique de « se boire » par amour narcissique se mêle à la tentation insoutenable de se débarrasser de sa propre image.

Yayoi Kusama, Narcissus Garden, 1966

Yayoi Kusama, Narcissus Garden, 1966

Yayoi Kusama, Narcissus Garden
Yayoi Kusama dévoile pour la première fois son Narcissus Garden à la 33e Biennale de Venise en 1966. Alors qu’elle n’est pas officiellement invitée à participer à l’événement, elle installe cette oeuvre qui fera grand bruit devant les pavillons italien et hollandais. Cette pièce sera ensuite montrée à de nombreuses reprises, jusqu’au dispositif conçu spécialement par l’artiste pour la Fondation François Schneider à Wattwiller. Cette oeuvre constituée de centaines de boules miroir ne peut renier sa parenté avec l’art cinétique mais aussi avec les pois qui peuplent tout l’univers de l’artiste japonaise. Ici, les visiteurs sont invités à se promener à travers les boules qui perturbent totalement la perception de l’environnement et qui leur renvoient de multiples images d’eux-mêmes les suivant dans leurs mouvements. Jusqu’à les conduire à un rapport schizophrénique avec eux-mêmes.

Il sera aussi question d’apparition ou de disparition avec en particulier la vidéo d’Óscar Muñoz dans laquelle un visage tracé à l’encre sur l’eau disparaît petit à petit. Certains artistes jouent également de la métaphore, convoquent l’imagination des visiteurs comme Lawrence Weiner qui proposera une oeuvre recontextualisée spécialement pour l’exposition.
Le parcours s’achève par la pièce d’Ann Veronica Janssens Cocktail sculpture, un aquarium en verre rempli d’eau recouverte de paraffine, dans lequel il devient impossible de se voir… L’exposition comprendra aussi des oeuvres produites spécialement pour la manifestation par Franck Scurti, Maxime Rossi.

Le Centre d’art contemporain Fondation François Schneider
27, rue de la Première Armée
68700 Wattwiller
Tél : +33 (0)3 89 82 10 10
Tarifs : normal 7 euros / réduit 5 euros (enfants de 12 à 18 ans, étudiants, séniors, public handicapé,
carte CEZAM, groupe de plus de 10 personnes)
Gratuité : Museums-PASS-Musées et enfants de moins de 12 ans
Du mercredi au dimanche : 10h-18h
www.fondationfrancoisschneider.org

extraits du texte de Philippe Régnier
photos de l'auteur sauf 1 2 5 7 courtoisie de la Fondation François Schneider
les oeuvres qui ne sont pas en photos se trouvent en liens sous le nom des artistes


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