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[Carte blanche] La "Pléiade Jaccottet" et José-Flore Tappy, par Bernadette Engel-Roux

Par Florence Trocmé

La "Pléiade Jaccottet" et José-Flore Tappy 
 

Jaccottet
La publication des œuvres d’un écrivain dans la collection La Pléiade de Gallimard n’est pas un phénomène éditorial banal. Celle d’un poète vivant est même un fait rare. Parmi les poètes, seuls Claudel, René Char et Saint-John Perse ont précédé Philippe Jaccottet pour le vingtième et début du vingt-et-unième siècle. Rappelons tout de même qu’Henri Michaux a refusé. On peut supposer que c’est pour ne pas se singulariser et pour ne pas mépriser le remarquable travail de ceux qui entourent son œuvre de leur parole critique que Philippe Jaccottet y a consenti, on imagine que ce ne fut pas sans débat intérieur.  
 
Reste le phénomène éditorial qui donna lieu à certaines manifestations saluant l’œuvre ainsi rassemblée, l’homme en « figure absente » (Philippe Jaccottet ne vint pas aux journées organisées à Lausanne, à Strasbourg ou à Paris) et le travail des critiques.  
Et là, il faut rendre hommage à celle qui a mené ce travail, non pas seule certes, mais en équipe : José-Flore Tappy et ceux qu’elle a choisis pour l’aider dans la tâche, et l’aventure : Hervé Ferrage, Doris Jakubec, Jean-Marc Sourdillon ; Fabio Pusterla ayant posé la préface. 
À Paris, le 14 mai 2014, deux grands moments ont présenté l’ouvrage prestigieux en présence de tous ses artisans. Le matin, au Petit Palais, dans les Mercredis de la Poésie organisés par la MEL, José-Flore et son équipe répondaient déjà aux questions amenées par Jean-Michel Maulpoix et relatives au « chantier ». Le soir, l’Ambassade de Suisse organisait une soirée qui rassemblait des officiels, des « pléiadistes » mais aussi de vrais amateurs, des amis, des proches, des lecteurs et des fidèles de l’œuvre.  
 
En cette circonstance, José-Flore a lu le texte que j’ai souhaité redonner ici. Un peu contrainte par le protocole et sans doute émue elle-même, elle a évoqué avec toute la probité et la fine sensibilité qui sont les siennes l’énormité du travail mené, les difficultés rencontrées en chemin, les surprises heureuses et les renoncements consentis, mais sans jamais avancer son rôle ni sa propre responsabilité de maître d’œuvre. Emue à mon tour par ce texte que je découvrais en l’écoutant, je lui demandai dans un premier temps de me l’adresser pour avoir le plaisir de le relire à loisir. Puis, à relecture, ce discours (qui n’en est pas un) m’a paru avoir en lui-même un véritable intérêt et constituer la meilleure présentation de ce « numéro » particulier de La Pléiade. Je tiens à dire que José-Flore Tappy n’a jamais pensé elle-même à le publier sous aucune forme et ne m’a rien demandé. C’est une idée que je lui ai soumise et je remercie Florence Trocmé de nous avoir ouvert ses pages. La discrétion de José-Flore, sa rigueur, son humilité, sa finesse sont à l’image du poète que nous aimons et dont elle avait déjà établi le texte de l’édition des Correspondances, avec Gustave Roud en 2002 puis avec Giuseppe Ungaretti en 2008, aux mêmes éditions Gallimard. Je ne suis pas étonnée que ce soit à elle que Philippe Jaccottet se soit adressé pour la Pléiade : une élection, certes mais qui n’allait pas sans le poids d’une tâche que n’importe qui ne pouvait assurer sans risque. A l’image des Maîtres d’autrefois qui avaient auprès d’eux de très fidèles, très dévoués et très instruits disciples, Philippe Jaccottet, qui a choisi les pages qu’il nous offre comme son « testament poétique », qui a tout relu et qui a suivi le chantier de très près sans jamais intervenir de façon autoritaire ne pouvait avoir, en la personne de José-Flore Tappy, poète, « de meilleur écolier ».  
 
 
[Bernadette Engel-Roux, 14 mai - 4 juin 2014] 
 
 

Ambassade de Suisse, Paris le 14 mai 2014  
Présentation de « La Pléiade Jaccottet » par José-Flore Tappy   
 

C’était à Zurich, le 25 mars 2008. Jaccottet signait une anthologie de la poésie romande qu’il avait établie pour un éditeur de langue allemande, quand il m’a confié discrètement la nouvelle : « J’ai reçu un très bel œuf de Pâques… ». Gallimard l’invitait à rejoindre la Bibliothèque de la Pléiade. Sa joie était perceptible. 
 
Lorsqu’il m’a appelée quelques semaines plus tard pour me reparler du projet et me demander d’en prendre la responsabilité, j’ai cru qu’il se trompait. Ne devrait-il pas s’adresser à des commentateurs chevronnés, souvent remarquables, auteurs d’essais sur son œuvre qui font référence aujourd’hui, et de surcroît Français…? Mais il a persisté, et signé. S’adressant pour la préface au poète tessinois Fabio Pusterla, traducteur de ses œuvres en italien, domicilié à Lugano ; et pour l’édition elle-même - derrière ma personne - à l’Université de Lausanne, il faisait un choix inattendu, non conformiste, indépendant. Un choix qui atteste des liens étroits qu’il a toujours entretenus avec son pays d’origine la Suisse, ou une certaine Suisse – où ont paru un grand nombre de ses livres avant que Gallimard ne devienne son principal éditeur ; et où les liens intellectuels et littéraires, comme les affinités sensibles sont restés extraordinairement vivants. 
 
Nous avons choisi ensemble, Philippe Jaccottet et moi-même, deux collaborateurs français de ma génération, qui m’ont accompagnée dès le début : Hervé Ferrage, auteur d’une thèse que j’avais beaucoup aimée sur l’esthétique du fragment chez Jaccottet et sur la portée éthique de ses textes dans la poésie d’après-guerre  (titre : Philippe Jaccottet, le pari de l’inactuel, 2000) – et par ailleurs grand lecteur de l’œuvre d’Henri Thomas (un auteur dont la rencontre à Paris a été décisive pour Jaccottet). Et Jean-Marc Sourdillon, enseignant en classes préparatoires, poète et traducteur de la philosophe espagnole Maria Zambrano, et auteur d’une thèse sur les liens entre Jaccottet et les poètes qu’il a traduits. Très différents de personnalités et de parcours, il fallait faire connaissance, et nous entendre… Jamais entre nous la moindre rivalité. Nos discussions, la visite des lieux d’enfance et de jeunesse de Jaccottet, leur curiosité sincère à tous deux pour ces lieux fondateurs, leur désir de comprendre, depuis la Suisse, d’où venait cette poésie m’ont touchée. Ils sont devenus mes amis. 
Doris Jakubec, anciennement directrice du Centre de recherches sur les lettres romandes, avec laquelle j’ai travaillé plus de vingt ans et qui m’a appris en quelque sorte mon métier, nous a rejoints la dernière année, nous apportant sa longue pratique de la littérature romande (elle qui fut l’éditrice responsable des romans de Ramuz en Pléiade) et son sens du dialogue ouvert et généreux.  
 
Voilà qui donnait à ce volume une dimension assurément transfrontalière – et plus encore: non seulement franco-suisse – ou suisse française – mais transculturelle puisque au seuil même du livre, la préface de Fabio Pusterla dans sa version originale avait été écrite et surtout pensée en langue italienne. L’Italie… pays d’élection du poète. 
 
Une Pléiade à l’image de son auteur. Grand traducteur avant même d’être connu comme poète, Jaccottet traverse les frontières sans les ignorer ni les effacer. Au fond, tant avec la Suisse romande, quittée depuis longtemps, qu’avec Paris, Jaccottet a toujours entretenu des liens souples et libres. J’aime à le rapprocher d’un Claudio Magris par cette position excentrée, cette identité de la frontière, où la marge crée un décalage fécond. Qu’ils viennent de Trieste ou de Suisse romande, ils ont en commun une perception aiguë de l’altérité et de la différence. Même indépendance d’esprit, même attention vive portée à leurs contemporains, même goût pour l’intertextualité et le dialogue des cultures. Essayiste ou poète, ils élaborent une œuvre résolument européenne. Magris, de fait, n’a jamais séparé la littérature du voyage, ni Jaccottet la poésie des « transactions secrètes » en littérature. 
 

 
C’est d’ailleurs à Lausanne, vous le savez peut-être, au Département des manuscrits de  la Bibliothèque cantonale et universitaire, que Jaccottet a déposé toutes ses archives – ou presque – dès 1969, année où paraît dans la « Collection poétique Payot » de Jean Hutter le recueil Leçons
 
J’avais monté en janvier 2005 dans cette même Bibliothèque une exposition sur le poète et son œuvre, m’appuyant sur ce fonds pour mettre en valeur son importance. De passage à l’exposition (d’ailleurs in extremis, le dernier jour!), Jaccottet m’avait confié sa surprise: « j’avais oublié combien je travaillais ! » Légitime pudeur. Refusant de se retourner sur son propre travail, il a volontiers entretenu l’idée que l’écriture poétique s’imposait à lui de manière non volontaire, presque à son insu. Comme au fil de la plume. Cette exposition apportait une sorte de démenti – parfois assez spectaculaire. De sorte qu’au moment d’ouvrir le chantier de la Pléiade, il nous a donné libre accès à ces archives, nous autorisant même à en faire usage. Voilà qui est tout à fait exceptionnel. Ce serait même la première fois de l’histoire de la Pléiade qu’un auteur ouvre aux chercheurs « son atelier ». Connaissant mes travaux antérieurs sur ses correspondances avec Ungaretti ou Gustave Roud notamment, accomplis dans le cadre du Centre de recherches sur les lettres romandes, et notre « éthique » devant les documents, il savait que nous n’allions pas surévaluer l’archive. Car seule compte vraiment l’œuvre accomplie. La confiance qu’il nous a faite a été un viatique pour nous tout au long de ces années. 
 
Ce fonds d’archives a constitué une grande opportunité pour relire l’œuvre à la lumière de sa genèse - ou plutôt à son obscurité. Car il ne faut pas se leurrer… le monde des archives est d’un accès très difficile, qui présente peu d’intérêt si on ne lui pose pas de bonnes questions. N’imaginez pas qu’on y trouve des perles, des clés miraculeuses pour ouvrir les portes fermées d’une œuvre. C’est un terrain miné où il est difficile de mettre les pieds.  
Dans un premier temps, ces centaines de pages manuscrites ont plutôt embrouillé la lecture, l’ont alourdie, opacifiée. Mais c’est aussi quand les choses se troublent, – que la vision s’aiguise. Au Japon, on dit que la plus grande obscurité est sous la lampe (et Jean Paulhan a écrit un bel essai à ce sujet : Le clair et l’obscur). Lorsque tombent les évidences et que le texte semble s’éloigner, un vrai dialogue avec l’œuvre peut commencer. Par quelques arrêts sur variantes très sélectifs, nous avons tenté, avec une attention à la fois scrupuleuse et imaginative, d’esquisser le cheminement, plume en main, d’un poète entre émotion et lucidité, liberté d’expression et conscience critique. 
On s’aperçoit par exemple que la poésie en vers chez Jaccottet vient souvent de la prose, - ou que la fluidité de la prose, si proche chez lui de la conversation, est issue d’un âpre débat avec lui-même, déchiré par les contradictions, et qu’il cherche très longtemps cette cadence, cette foulée. Que son rapport à la langue peut-être violent, emporté, véhément. Qu’un recueil souvent bref (de ceux qu’on appelle en France des « plaquettes ») est issu souvent d’un manuscrit foisonnant, fruit d’une réduction vertigineuse… Parce que la beauté, si passagère, échappe au langage comme une fumée ; parce que face à la violence et à la mort, il faut (je le cite) « détruire tout confort poétique ». 
Il nous a semblé passionnant de cerner avec tout le tact possible et la plus grande rigueur ce que l’auteur cherche à supprimer, à taire, à éluder – pour mieux dire… ce qu’il faut dire, absolument. 
 
Rien n’a été publié à l’insu du poète. Tous nos textes – même la préface, et même l’avant-propos –  lui ont été soumis. A aucun moment cependant, il n’a cherché à s’introduire dans nos recherches, respectant l’indépendance de la démarche critique avec un sens des bonnes distances dont il a le secret. Disponible, accessible, mais jamais intrusif : en somme une espèce rare, fort peu préoccupée de son image publique. Son implication active a eu lieu en amont, au moment d’établir le sommaire, et bien sûr pour la chronologie élaborée avec sa collaboration.  
 

 
Pour terminer, je voudrais formuler à voix haute une question que je me suis souvent posée.  
Une édition Pléiade est censée durer un certain temps, – et c’est heureux pour ceux qui l’ont faite… Elle s’adresse donc aux jeunes générations. Que peut bien leur dire une telle poésie? 
On pourrait répondre beaucoup de choses… Contrainte par les limites de l’exercice, j’en choisis une, m’appuyant sur la remarque d’un jeune lecteur. A la librairie Kléber, à Strasbourg, où l’on m’avait invitée pour présenter cette édition, un étudiant est venu vers moi à l’issue de la rencontre et m’a dit : « j’aime cette poésie parce qu’elle laisse une place au lecteur ». Comment dire mieux ? Oui, c’est une poésie qui crée du lien et qui s’adresse à quelqu’un. Elle nous regarde et cherche l’échange.  
 
Je voudrais ajouter que l’œuvre d’un auteur vivant – aussi accomplie soit-elle – reste par nature inachevée. Le chercheur n’a pas à conclure. Il accompagne un devenir, en somme imprévisible. Et par un beau hasard de fabrication, l’ouvrage se termine sur un cahier de pages blanches, comme si la suite restait à écrire… Je m’adresse donc au poète et voudrais le rassurer : cette édition n’est pas une brique pour la postérité, elle est plutôt un éventail bruissant d’air, qui dans la main reste ouvert. 
 
[José-Flore Tappy] 
    


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