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La Bibliothèque Justin Lhérisson : Patrimoine à sauvegarder

Publié le 27 juin 2014 par Fredlafortune

Jadis membre iconoclaste du réseau de bibliothèques communautaires de la Fondasyon Konesans ak Libète (FOKAL), la Bibliothèque Justin Lhérisson (BJL) est devenue le phare culturel de la commune de Carrefour. Aujourd’hui, elle est exclue du réseau pour problèmes administratifs et difficultés budgétaires. Impuissants, les Carrefourois regardent sombrer leur bateau ivre, leur symbole…

Je me souviens que l’on séchait les cours pour recevoir la future première ministre et ses invités comme cela se doit à la Bibliothèque Justin Lhérisson de Carrefour parce qu’on n’avait pas de meilleur potentiel dans le réseau de la Fondasyon Konesans ak Libète (FOKAL) que les dizaines de jeunes artistes formés et autodidactes de l’Atelier Créations Marcel Gilbert ;

Je me souviens que toutes les cohortes d’étrangers de la FOKAL devaient absolument voir ce centre culturel unique en son genre, qui a vu naitre des groupes de créateurs authentiques comme Dieu Jeunesse Arts et B ? (DJAB), Atelier le Vide, Créole Cré’art, ZH2OVIE, etc.

Je me souviens que les caravanes pour la promotion de la culture, comme celle de Vendredis Littéraires, se devaient absolument de passer par Mon Repos 44 rencontrer ces poètes et nouvellistes, amoureux fous des jeux surréalistes et oulipiens, partisans de la joie de vivre et humanistes, déjà virtuoses des mots et des images…

Je me souviens de ces jeunes épris de liberté que l’élite culturelle conviait à l’assaut d’Attila et sa milice Ratpakaka – en passant, ces jeunes étudiants naïfs, convaincus de la justesse de la cause et confiants dans les valeurs de l’humanité, sont tout à fait sortis bredouilles de la victoire remportée sur l’Inique ;

Je me souviens de la porte noire en fer forgé, notre Coin Poésie, des premiers poèmes que nous exposions, des premiers textes que je donnais à lire, que les camarades disaient, que les écoliers recopiaient sur leur cahier, que les nouvelles recrues connaissaient par cœur

dèyè do lajounen
rido tonbe

Je me souviens de mon journal intime, de ma découverte de Rapjazz et d’ultravocal, des merveilleuses conférences de Michèle Duvivier Pierre-Louis, accompagnée de Lorraine Mangonès, Jazz et Négritude, Harlem, blues, Stranged fruit, Malcolm X, Martin Luther King Jr, Césaire, Senghor, Damas, scat et versets…

Je me souviens des textes que l’on passait au crible, des auteurs que l’on recevait les uns plus illustres que les autres : de Marc Exavier, poète délicat, à James Noël, qui faisait ses débuts ; de Ketly Mars, originaire de Kasalé, à Gary Victor, pris dans son cercle d’époux fidèles ; il y avait Bien-Cher Louis-Pierre, de regretté mémoire, notre ami venu de Port-de-Paix se faire « dévorer » par les « les derniers gardiens hautains de la poésie pure » de l’Atelier et de DJAB ; il y avait Bonel Auguste que l’on savourait tous et en qui l’on saluait déjà l’avenir de la poésie créole haïtienne ; il y a avait notre projet de publications collectives avorté…

Je me souviens des nuits blanches à étudier Dialogue de mes lampes et Idem, à traduire Mon pays que voici en créole ; des répétitions de LA PIEUVRE, jouée en présence de Mona Guérin ; des débats interminables sur Sartre, Hegel, Baudelaire, Rimbaud, Queneau, etc. ; de nos débuts en informatique et des premiers tapuscrits Tentatives, Cris à grands coups de mer, Battons l’art poètes…

Je me souviens des 1er et 2 Novembre au cimetière de Carrefour, gigantesque spectacle de rue sur la route nationale #2, prémices de Zonbi Lage ;

Je me souviens de Jonel Juste, échappé belle au mitan de Carrefour, de DUCCHA criant son amour du monde, de Jacques Adler Jean-Pierre zyeutant sous les robes des jeunes filles en fleur, de Fred Edson Lafortune nous invitant à L’Asile, d’Emmanuel Jacquet homo-sensuel, de Coutechève Lavoie Aupont en partance, d’Édouard Baptiste (Youyou) en lutte avec ses démons, de Fritzgérald Muscadin rendant gloire aux sacrés, de Duny Damas héritier des impressionnistes et des cubistes, de Claude Sénécharles avec sa langue bandée, d’Anderson Dovilas concoctant d’originales métaphores, de Jude Richard-homme-spectacle, de James Saint-Félix et ses deux rangs de dents contre le malheur, de Garnel Innocent en mode Frankétienne, de…, de…

Je me souviens des filles qui dansaient le yanvalou sous l’amandier, des gars qui buvaient un coup en grinçant les dents de désir, du tambour de Jean qui jazzait nos corps…
La BJL était pire qu’un dépôt de livres, pire qu’un centre culturel, pire qu’un partenaire indispensable de l’éducation, pire qu’une école d’initiation à la démocratie, pire qu’un club de jeunes intellectuels élèves des plus grands maitres de la littérature mondiale, pire que tout cela, pire que tout ce qu’on raconte et tout ce que vous pourrez imaginer ;

La BJL est une bombe contre la barbarie, une main tendue à ces milliers de jeunes désespérés qui tournent en rond entre Mariani et Fontamara, le dernier rempart contre le sous-développement dans la commune ;

La BJL est le seul espace culturel qui perpétue le nom de notre génial lodyanseur, maitre de George Anglade, de Gary Victor, de Maurice Sixto… La BJL est le seul espace culturel, qui ouvre ses portes aussi librement à toute la communauté estudiantine ; le seul lieu de culture à Carrefour, zone reléguée aux calendes grecques par le Ministère de la Culture, et qui vient de fêter son bicentenaire dans le sempiternel Ti-Sourit…

Notre cher BJL, première biliothèque à fonctionner 14 heures par jour en Haïti, se trouve en grande difficulté de payer les frais de son loyer cette année. Lesly Giordani et Harry Jean ont consacré leur vie à cette institution. Ils sont aux abois. Ils ne savent plus à quels saints se vouer. La BJL se meurt, mesdames, messieurs ! La BJL se meurt et tout ce dont se souvient ma génération avec elle. La BJL se meurt, son compagnon de mauvais jours l’a laissée tomber, faute de budget, dit-on.

Evains WÊCHE


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