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Aristophane en notre temps de mondialisation

Publié le 30 juin 2014 par Les Lettres Françaises

Le romancier Michel Host, dont on connaît l’aptitude à faire remonter au premier plan les motivations profondes et cachées de ses contemporains, vient de traduire Ploutos, une comédie d’Aristophane écrite et jouée il y a deux mille quatre cents ans à Athènes.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Ploutos, dieu du fric, Aristophane

Ploutos, le dieu du fric, selon le sous-titre donné par le traducteur, est un pauvre diable de dieu errant, rendu aveugle par Zeus qui l’a ainsi empêché de répandre avec discernement ses richesses parmi les hommes, ce qui fait que les bons et les mauvais sont indistincte- ment et injustement servis. Les conséquences de cette situation sont considérables : la vertu n’est pas récompensée, les mauvais pullulent et intriguent, les riches bons et honnêtes sont rares, et chacun est obligé pour ses petites affaires d’enrichir les dieux par des offrandes. Priver Ploutos de la vue a donc été un trait de génie de Zeus qui a ainsi assis son pouvoir et celui des autres dieux. Redonner la vue à Ploutos sera donc le moyen de revenir sur les injustices sociales puisque chacun aura enfin sa part des richesses. Mais c’est compter sans la nature humaine (ou plutôt l’habitude qui en tient lieu) qui n’accepte pas facilement les retours en arrière, et en particulier la perte de rentes de situation. Au-delà de ses échappées comiques qui mettent à nu avec truculence les travers des hommes et des dieux, Ploutos a une dimension idéologique quand il est affirmé que la richesse n’existe pas sans la pauvreté, et que la donner à tous pose le problème de savoir qui travaillera. C’est du moins ce qu’objectent les nantis révulsés par la perte de leurs avantages et qui hurlent au désastre.

Dans sa traduction, Michel Host a pris en compte le fait que le public actuel n’est pas forcément instruit de l’arrière-fond religieux, culturel, politique qui permet à la pièce de se déployer pleinement, sans parler des subtils règlements de comptes de l’auteur avec tel ou tel de ses contemporains. Autant d’obstacles qui ne peuvent qu’obscurcir l’intelligibilité de la pièce et auxquels Michel Host a apporté ses solutions. C’est pourquoi sa traduction, fort réussie, relève pour partie de l’adaptation, au moins par l’emploi de certains mots qui actualisent le texte sans pour autant trahir le fond. Il s’en explique d’ailleurs fort bien, citant Ortega y Gasset qui déplore que les traducteurs soient « d’ordinaire des personnages timides », écrasés par « l’énorme appareil policier que sont la grammaire et l’usage courant ». Son édition, qui fournit tous les renseignements nécessaires sur Aristophane et les diverses traductions accessibles, est suivie d’une réflexion sur le sens que la pièce peut prendre de nos jours, selon Michel Host.

Car la crise sociale du continent européen confère à Ploutos une nouvelle dimension critique. La vraie question a toujours été, de tout temps, de savoir quelle solution juste et équitable mettre en œuvre.

Question qui n’est pas du ressort des dieux mais des hommes. Sur le point de la responsabilité des hommes, Michel Host semble désabusé puisqu’il les trouve « assez semblables à eux- mêmes dans leurs activités favorites de s’entredétruire pour des raisons ignobles ou absurdes » et qu’il juge que la politique « obéit toujours aux mêmes ressorts ». On discutera ces assertions. Mais Michel Host n’est pas désabusé au point de se détourner de Ploutos qui nous apporte une réjouissante contribution à ce besoin de changement radical, qu’avec Aristophane, on envisage avec bonne humeur.

François Eychart

Ploutos, le dieu du fric, Aristophane, traduit par Michel Host. Du même traducteur, Lysistrata. Mille et Une Nuits. 145 pages, 4 euros.


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