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Histoire gratuite: votre santé c'est notre avenir (2ème partie)

Par Eguillot

L'histoire gratuite d'aujourd'hui est issue du recueil Votre Santé, c'est notre avenir (thriller/polar), paru en mai 2014. Elle restera une semaine sur ce blog avant de disparaître. Vous pouvez vous la procurer sous format ebook sur mon site d'auteur, Amazon, Apple, Kobo et la Fnac, ou vous procurer le recueil complet sous format ebook et papier sur Amazon, ou sous format ebook sur Apple, Kobo et la Fnac. Et si vous habitez dans la région parisienne et que vous souhaitez vous procurer un exemplaire dédicacé du recueil, bien sûr, vous pouvez vous rendre à l'une des séances de dédicace indiquées sur la colonne de droite de ce blog. Ceci est la deuxième partie de cette novella réservée à un public averti (désolé pour le retard d'une journée!), qui en comportera trois étant donnée la taille du texte.

Histoire gratuite: votre santé c'est notre avenir (2ème partie)

Au pied de l’immeuble de standing où résidait le Directeur commercial adjoint de DSN, le ciel était gris-noir et il y avait du vent. Vick Lempereur déplia le plan de la ville récupéré à l’office du tourisme. Une certaine distance séparait l’endroit de la Place de la Haute Vieille Tour où se trouvait son hôtel deux étoiles, mais pour lui, c’était une promenade de santé. Il ne regrettait pas de s’être débarrassé au Maroc du 4x4 d’Albert Grandjean. Si les flics avaient mis la main sur le véhicule, ils auraient eu vite fait de déterminer qui était son véritable propriétaire, et on aurait commencé à lui poser des questions embarrassantes. Il n’avait pas voulu tuer Albert. Juste l’empêcher d’abattre cette foutue lionne. S’il n’avait plus revu depuis le spectre du guerrier Wandorobo, il n’était pas pour autant délivré de ses satanées visions. En fouillant dans le smartphone du chimiste, il avait découvert un e-mail d’un certain Aristide Damelin, membre associé et Directeur commercial du groupe DSN. Vick n’avait pas gardé le portable, au contraire des trente mille euros que contenait le coffre du 4x4, qu’il s’était adjugés. Une somme suffisante pour se faire fabriquer de faux papiers et s’embarquer pour Marseille.

La misère lui semblait pointer plus souvent que dans son souvenir son gros nez blafard au coin des carrefours. Rien à voir avec l’Afrique, mais tout de même. Les gens ici étaient nerveux, impatients. Les paroles d’Albert en Tanzanie prenaient un autre relief. « Votre rythme, comme celui de l’Afrique, avait-il dit, est différent. Un rythme biologique, plus proche de la nature. »

Vick eut un rictus en voyant une mère s’empresser de faire monter sa poussette sur le trottoir avant qu’une voiture ne la percute. Redeviendrait-il comme eux ? Etait-ce souhaitable ? Il le sentait, il était de l’espèce de ceux qui se créent leur propre moule plutôt que de se fondre dans ceux des autres. Des gens qui dans la société d’aujourd’hui, finissaient au sommet ou dans les bas-fonds, SDF ou PDG. Certains des vagabonds qu’il avait croisés en Afrique avaient d’ailleurs occupé de hautes fonctions dans une vie antérieure. Coups d’Etat et revers de fortune colossaux étaient monnaie courante, là-bas. N’était-ce pas le continent qui avait vu un ancien terroriste devenu prisonnier être élu Président après vingt-sept années derrière les barreaux ? Le plus grand miracle n’avait pas été son élection en elle-même, mais plutôt l’absence de coup d’Etat avant celle-ci.

Tout à ses méditations, Vick craignit de s’être trompé de chemin. Il consulta de nouveau son plan, puis s’engagea dans l’étroite rue Damiette, éclairée par des lampadaires. Un vrai coin à touristes, avec ses maisons à colombages, ses boutiques d’art et magasins d’antiquités. Il pouvait presque percevoir les vibrations du passé rien qu’en frôlant les murs. Avec l’expérience, il avait appris que plus longtemps il restait dans un endroit hanté par l’esprit d’un mort, plus il avait de chances de rentrer en contact avec lui. Ici, dans ces lieux emplis d’Histoire, les vibrations se révélaient particulièrement nombreuses. Cela le rendait nerveux. Les histoires personnelles des esprits avaient toujours un caractère obsédant et chargé de tension. Avant même qu’Albert ne lui fasse prendre du XT-07, il devait déjà se battre contre les fantômes de son passé, mais il était loin d’imaginer devoir le faire de manière si concrète. Il était vraiment temps de trouver une solution.

« Excusez-moi. Je chewche la wue Ecuyewe. »

Vick considéra l’inconnue à l’accent anglais, surpris. Celle-ci était bien de chair et d’os. Elle portait un pull de laine bleue, un jean et devait être à peine un peu plus âgée que lui. Son visage avec son nez en trompette et ses pommettes hautes ressemblait à celui d’une Française. Il faillit l’envoyer bouler mais réalisa qu’il avait un plan de la ville. Il poussa un grognement d’assentiment et entreprit de le déplier.

« Oh ! le retint-elle. Nous sewons plus à l’aise assis. Il y a un baw juste au bout de la wue. Je vous offwe le coffee, si vous voulez. »

Il la dévisagea, se demandant si c’était du lard ou du cochon. Elle souriait avec allant et naturel. C’était sans doute une Anglaise un peu excentrique. Elle était jolie, et il n’était pas pressé. Il décida d’accepter.

Le bar se trouvait en effet à peine vingt mètres plus loin. Ils s’installèrent à l’intérieur. Vick était toujours surpris de ne sentir nulle part l’odeur du tabac. C’était encore l’un de ces changements qui faisaient de lui un étranger dans son propre pays. Il s’employa à déplier son plan sur la table, mais elle l’arrêta une nouvelle fois, en posant sa main sur la sienne.

« Ce ne sera pas nécessaire », dit-elle dans un français impeccable. Puis, se tournant vers le garçon. « Trois cafés », commanda-t-elle.

Elle plongea la main dans son sac. Vick crispa les poings sous la table, prêt à toute éventualité.

« Brigade criminelle », fit-elle en exhibant sa carte de flic. Vick eut le temps de déchiffrer le prénom et le nom, Mélanie Garoin. Au même instant, la porte du bar s’ouvrit, et un grand gaillard aux cheveux frisés, la peau mate, en complet de couleur sobre sans cravate entra et se dirigea droit sur eux.

Vick se sentit investi du calme souverain qui était sien à chaque coup dur, lorsque tuer était la seule solution pour s’en sortir. Même sa colère de s’être laissé piéger comme un bleu reflua. Aux aguets, il attendait que l’un d’eux prenne une initiative pour réagir au quart de tour.

« Mon collègue Abdul Kedlaoui, fit la femme flic lorsque le nouveau venu s’approcha une chaise pour prendre place à leur table. Vous voilà bien silencieux, on dirait.

– Qu’est-ce que vous me voulez ? Vous piégez les gens dans la rue, maintenant ?

– Est-ce que vous connaissez cet homme ? » demanda Abdul en exhibant une photo.

Le serveur apporta les cafés. Vick ignora le sien et jeta un coup d’œil au portrait. Avec ses montures rectangulaires noires et sa barbe de trois jours soigneusement entretenue, son cousin Henri affichait sa mine habituelle de cadre dynamique.

« Me dit rien... » fit-il en cachant son intérêt derrière une moue étudiée. Que pouvaient bien vouloir les gars de la Crim’ à son empaffé de cousin ?

Le grand métis poussa un soupir et échangea un regard entendu avec sa coéquipière. « Dans ce cas, que faisiez-vous dans son appartement aujourd’hui ?

– Inutile de nier, on vous a vu, enchaîna la femme. Vous ne sembliez pas du tout en bons termes, d’ailleurs. »

Pris au dépourvu, Vick demeura muet un court instant. « J’ignore de quoi vous voulez parler, dit-il. Vous avez dû confondre. » Il trouvait sa propre voix peu convaincante, mais s’accrocha à l’idée que les flics ne l’auraient pas entraîné dans un café s’ils avaient eu quelque chose de sérieux contre lui. Il soutint le regard de la nana nommée Garoin, puis celui de cet Abdul.

« Vous voulez jouer les durs, c’est ça ? » fit le métis. Vick savait que l’homme s’était retenu de le tutoyer. La Police nationale faisait des progrès, apparemment. « A mon avis, vous n’avez aucune idée du merdier dans lequel vous êtes en train de vous fourrer. »

Sans le défier ouvertement, Vick le considéra néanmoins d’un air ennuyé.

« Vous devriez coopérer, avança la nana d’un ton plus diplomate. Si vous tentez de reprendre contact avec Henri, de toute façon, nous le saurons.

– Je n’ai rien à dire. »

Mélanie Garoin adressa une grimace de dépit à son partenaire, lequel plongea la main dans sa poche revolver. Vick banda de nouveau ses muscles, mais le flic se contenta d’exhiber un mobile.

« Vu votre dégaine, je suppose que vous n’avez pas de portable. Prenez celui-ci. Vous appuyez sur ce bouton pour aller sur vos contacts. Les deux seuls sont ma collègue et moi-même. Il vous suffit ensuite d’appuyer sur le bouton vert ici. »

Vick examina l’objet rectangulaire, pas sûr de vouloir ne serait-ce que le toucher.

« Le forfait n’est que de deux heures par mois, pas plus, précisa Abdul. Et voici son chargeur. » Il déposa un cordon avec une prise au bout. « Appelez-nous si vous changez d’avis, ou si la mémoire vous revient. »

A contrecœur, Vick s’empara du portable. L’homme se leva.

« Buvez-les à notre santé, dit la nana en se mettant debout à son tour. C’est moi qui offre. A charge de revanche. »

Vick poussa un grognement, et les regarda s’éloigner en portant sa tasse à ses lèvres. Puis il soupesa le portable, perplexe. C’était un modèle de base, mais peut-être avait-il été trafiqué. Les keufs pouvaient y avoir dissimulé un micro, ou bien garder la ligne en permanence sous écoute. Rien que pour cela, il était tenté d’écraser l’appareil sous son talon comme un insecte déplaisant.

En y réfléchissant, probablement s’attendaient-ils à ce qu’il fasse quelque chose de ce genre. Auquel cas, cela sonnerait comme un aveu de culpabilité. Cet Abdul ne manquait pas d’air. Filer un portable à un inconnu ne devait sûrement pas faire partie de la procédure standard. Qu’est-ce qui pouvait le rendre si sûr de lui ?

Vick s’enfila rapidement les deux autres cafés. Après une brève hésitation, il empocha le mobile et se leva. Sa foutue poisse le poursuivait. Il avait fallu que les poulets s’intéressent justement à son cousin. Et donc, à lui, par ricochet.

Tout en accomplissant le chemin du retour jusqu’à son hôtel, il se demanda de nouveau quels genres de problèmes pouvait avoir Henri. A l’époque, il lui avait plutôt fait l’impression d’un premier de la classe. Cela paraissait sérieux, en tout cas. Les p’tits gars de la brigade criminelle n’étaient pas des touristes. Il n’éprouvait à son égard aucune forme de solidarité familiale – les mondes qui les séparaient étaient bien trop éloignés. Au contraire, il avait dans l’idée que la réponse à cette question pourrait lui fournir un moyen de pression supplémentaire, au cas où l’imbécile arrogant lambinerait un peu trop. Malheureusement, connaissant les flics, ceux-ci ne le rencarderaient qu’en échange d’une contrepartie. Or, il ne tenait pas du tout à se maquer avec eux. Moins il les fréquenterait, mieux il se porterait. Il allait devoir trouver un biais pour en apprendre plus par lui-même.

La Seine charriait paresseusement ses eaux verdâtres. Vick considéra un instant le svelte pont métallique qui enjambait le fleuve pour reprendre pied sur l’île en face du quai Tabarly. Il y avait un espace à l’ombre là en dessous qui aurait pu l’accueillir, s’il n’avait pas eu les moyens de s’offrir sa chambre d’hôtel. Vick avait du mal à se faire à ce que d’aucuns auraient appelé le confort moderne. Le matelas de son hôtel, beaucoup trop mou, l’avait empêché de dormir une bonne partie de la nuit.

Il leva les yeux vers un pan de ciel bleu, quelque peu exaspéré de sentir sur sa peau des rayons de soleil qui apportaient si peu de chaleur. Les rives du fleuve étaient néanmoins un coin plus propice au calme et à la méditation que la ville tumultueuse.

Son regard s’arrêta sur l’une des bittes d’amarrage. Il n’aurait su expliquer exactement pourquoi il s’en approcha tout à coup. Il s’accroupit et posa sa main dessus.

La fonte est si froide, sous son cocon de neige. Froide comme doit l’être le cœur de ce pauvre Thierry, là derrière elle. Elle savait que l’idiot finirait par se déclarer. Entre sa jolie robe courte, que Virginie s’est choisie elle-même pour ses quatorze ans, et ses regards aguicheurs, il n’a pas pu s’empêcher de passer à l’acte. Tellement prévisible. Et quelle humiliation, pour lui, quand elle l’a rembarré devant ses copines ! Ce serait elle, la gagnante du concours du plus beau râteau de l’année ! Les mecs étaient tellement faciles à berner ! La preuve, il l’avait crue lorsqu’elle lui avait dit qu’elle voulait rester une simple amie, et lui avait permis de l’accompagner sur les quais. C’était là un honneur qu’elle lui faisait. N’était-elle pas la plus jolie fille du coll...

Une force irrésistible poussa Vick. « NON ! » hurla-t-il comme ses pieds se dérobaient sous lui. Dans sa chute, il se tortilla et ses mains agrippèrent la bitte d’amarrage. Ses vieilles sandales et ses genoux raclèrent contre la pierre sous le quai. Son regard fut attiré vers le bas.

Une ado blonde se débattait dans le fleuve, l’appelant à l’aide. Son visage était violacé, l’eau devait être terriblement froide. Il devait plonger, la secourir...

Il écarquilla les yeux. Il n’y avait pas d’écume.

Elle n’existe pas, bordel ! Pas sur le plan physique. C’est un PUTAIN de spectre !

Vick poussa un grognement. D’une puissante traction, il se hissa, puis roula sur le côté. Il avait eu de la chance, aucune de ses sandales n’était tombée dans la Seine.

Il regarda alentour. Personne ne semblait l’avoir vu, ce qui était une seconde bonne nouvelle – il ne tenait pas à finir interné dans un asile psychiatrique.

« Ah ! Merde ! Il faut que ça s’arrête ! »

Son propre grondement lui évoqua celui d’un fauve blessé. Elle avait voulu l’avoir, la salope. Certains esprits étaient plus retors que d’autres. Même ceux qui n’appartenaient pas à la catégorie « psychopathe en herbe » ou autres siphonnés du bulbe pouvaient s’avérer dangereux. Vick se souviendrait longtemps de la fois où, dans le sud de la France, il s’était retrouvé allongé sur des rails, attendant que le TGV lui passe dessus. Tout ça parce qu’il s’était cru l’espace de quelques heures dans la peau d’un cadre dirigeant suicidaire. Sans parler de ces appels à des inconnus à partir de cabines publiques, où il déclamait d’une voix sépulcrale : « Je me souviens de ce que tu m’as fait », ou autres conneries de ce genre. Comment le XT-07 avait-il pu le rendre à ce point perméable aux esprits, cela lui échappait. Trop souvent, il avait l’impression de n’être qu’un pantin qui attendait qu’on l’investisse. Et trop souvent, il ne parvenait à reprendre la main qu’au dernier moment, lorsque sa vie était en jeu.

Il s’était suffisamment attardé ici pour son goût. La promenade Tabarly, qu’il remonta d’un pas décidé, n’était guère animée. Un joggeur au physique presque aussi dégingandé que le chanteur Stromae le croisa, puis Vick dépassa un couple qui tanguait gentiment, la femme s’appuyant sur l’épaule de l’homme.

Quelques centaines de mètres plus loin, il emprunta un escalier étroit pour traverser l’avenue Aristide Briand avant de s’engager le long du boulevard Gambetta. Il prit par la rue Martainville. Chemin faisant, il examina les façades résidentielles et les plus rares devantures de commerces. Il finit par s’engouffrer dans une boulangerie. Là, sans s’offusquer du coup d’œil dégoûté de la vendeuse sur son tee-shirt et son gilet crados, il s’acheta un jambon-beurre. Puis il alla prendre le bus – tellement moderne et aseptisé qu’il se fit l’impression d’être lui-même une relique d’un autre temps. Ils quittèrent bientôt la ville, et Vick laissa errer son regard sur la campagne normande, qui lui parut comme d’habitude d’un vert presque agressif, artificiel.

Comme il l’avait fait la veille, il descendit à la Sente de la Briqueterie. Le terrain était plat à proximité du labo DSN, à l’exception d’un fossé, où il alla se caler pour observer les allées et venues. Nul à l’intérieur de la structure pentagonale ne pouvait se douter qu’un vagabond tel que lui planquait à quelques dizaines de mètres seulement, s’efforçant de repérer les mouvements au-delà des grandes portes et baies vitrées. Il y avait toujours au moins l’une des deux standardistes en poste, malheureusement. Se faufiler à l’intérieur en toute discrétion ressemblait à une gageure.

Sur le coup de 13h00, il dévora son sandwich. Parfois, un individu en complet cravate sortait pour aller prendre son véhicule dans l’un des parkings. Vers 16h00, il aperçut même une ravissante demoiselle en talons hauts, la chevelure roux flamboyant, s’avancer vers le bâtiment et y pénétrer en tortillant joliment du popotin.

Henri se pointa quant à lui vers 17h30, cette fois-ci.

D’une foulée rapide et silencieuse, le dos courbé, Vick s’éloigna, puis grimpa le fossé là où il était le moins profond. Il s’arrangea pour progresser à couvert des bagnoles garées près du parking, et se posta non loin de l’endroit où allait passer son cousin. Le coude appuyé contre un capot, il prit une pose nonchalante.

Henri se contracta en l’apercevant. Le teint soudainement blême, le regard fuyant, il se dirigea vers sa Mercedes.

Le visage et l’attitude d’un homme en apprennent souvent bien plus sur ses intentions que ce qui peut sortir de sa bouche. Comme Henri s’engouffrait dans l’habitacle et claquait presque d’un même mouvement sa portière, Vick sut que son faux-cul de cousin ne se montrerait pas coopératif. Il pouvait faire une croix là-dessus.

Il le laissa néanmoins démarrer et passer devant lui en faisant vrombir son moteur. Pour sûr, cet oiseau-là n’avait pas la conscience tranquille. Il allait falloir accentuer la pression, d’une manière ou d’une autre.

Durant l’heure qui suivit, Vick continua d’observer les employés et cadres sup dans leurs costards rutilants vider un à un les lieux. Tous avaient un véhicule. Il aurait été tenté d’aborder l’un d’eux, d’essayer de lui tirer les vers du nez à propos d’Henri, mais comment deviner qui aurait pu le renseigner au sujet de son cousin ? La probabilité que l’un de ces nantis se confie à lui était de toute façon microscopique.

Au cours du trajet du retour et un peu plus tard, dans sa chambre d’hôtel, Vick se creusa les méninges pour sortir de cette impasse dans laquelle il se retrouvait acculé. Les premières esquisses d’un plan finirent par se dessiner dans son esprit.

Le lendemain, il se pointa très tôt aux abords du labo. Il reprit son observation minutieuse, ayant cette fois en tête la tronche de l’un des dirigeants de DSN, le fameux Aristide Damelin avec lequel avait communiqué Albert Grandjean. Lorsque le grand ponte sortit de sa Jaguar marron aux vitres teintées environ une heure plus tard, il l’identifia aussitôt. Il prit ensuite soin de se blottir contre un renfoncement du fossé. Le labo était immense, il devait posséder sa propre cafétéria car les mouvements de véhicules n’étaient pas beaucoup plus nombreux entre midi et deux. Il y avait donc de fortes chances que cet Amelin déjeune sur place, auquel cas il devrait poireauter jusqu’au soir avant d’avoir l’occasion de glisser la lettre dans sa Jag. Une opération risquée, bien sûr, puisqu’il devrait attendre le moment précis où le Directeur déverrouillerait pour ouvrir la portière passager à la volée et laisser tomber l’enveloppe sur son siège, puis refermer sans se faire repérer et battre en retraite. Vick était rapide et entraîné, néanmoins il se demandait s’il ne vaudrait pas mieux se contenter de la coincer bien en vue sur le pare-brise en fin d’après-midi.

Le ciel était d’un gris perle. Il pouvait pleuvoir à tout moment, et dans ce cas, l’eau aurait toutes les chances de rendre sa lettre illisible. Surtout, d’autres yeux que ceux de l’associé du labo pourraient se poser sur l’enveloppe, ce qui ne l’arrangeait pas du tout.

Une impression s’immisça soudain dans ses pensées, celle d’une présence qui observait l’endroit où il se rencognait. Cela ne pouvait être l’un de ces sacrés spectres ou fantômes, ces derniers procédant habituellement de manière nettement plus invasive. Ses doigts caressèrent un caillou planté dans la paroi. Il se demanda s’il pourrait le détacher à temps.

Le malaise qui lui nouait les tripes se dissipa aussi vite qu’il était apparu. Vick détendit alors ses membres, se glissa hors de sa cachette et remonta silencieusement jusqu’à son point d’observation favori.

Même de dos, la mince silhouette qui se dirigeait vers l’entrée du labo était reconnaissable, avec ses cheveux impeccablement coiffés en arrière – Henri. L’avait-il découvert ? Mieux valait en tout cas ne pas moisir dans ce coin-ci. Si seulement l’endroit n’avait pas été aussi peu propice au jeu de cache-cache ! Il y avait bien les containers de verres et de déchets à une dizaine de mètres à peine, mais n’importe qui pouvait s’en approcher à tout moment. Seuls les véhicules garés dans le parking le plus proche offraient une réelle couverture, à peine moins précaire hélas. Il décida malgré tout d’y trouver refuge dans un premier temps. Cette camionnette noire métallisée, là-bas, ferait l’affaire. Vic se dirigea vers elle à pas de loup, puis se plaça derrière la roue arrière, de manière à ne pouvoir être aperçu, ni d’une personne dans le labo ni d’éventuels arrivants par la route. Il patienta.

Les nuages s’accumulaient, là-haut. Bientôt la pluie se mit à tomber, d’abord goutte à goutte puis de manière soutenue. Vick prit l’enveloppe, s’accroupit et la glissa à l’abri, entre la roue arrière et le garde-boue. Si ce morceau de papier faisait son office, Henri aurait de grandes chances d’être très vite convoqué par son patron. Des questions gênantes lui seraient posées, et peut-être même aurait-il droit à un savon. Cela n’irait probablement pas plus loin. Il serait étonnant qu’il se fasse virer sur la foi d’une simple lettre, fut-elle signée Albert Grandjean. Ce dernier l’y accusait de trahir son groupe en faisant des révélations concernant le XT-07 au journal Le Monde. Vick espérait avoir fidèlement reproduit la signature d’Albert.

Il était toutefois réaliste. Aussi valeureux fussent ses efforts, cela ne suffirait sans doute pas à convaincre cet Aristide Damelin. En revanche, le fait que quelqu’un à l’extérieur du groupe soit informé de l’existence du XT-07, produit secret par excellence, mettrait le Directeur en rogne. C’était évidemment un coup de dés – tout dépendait de la relation de confiance entre les deux – mais il y avait là de quoi affoler Henri. Avec un peu de chance, celui-ci se montrerait un peu plus réceptif à ses demandes, ensuite.

La pluie s’amenuisa peu à peu. Vick avait suffisamment l’habitude de se trouver dehors par tous les temps pour ignorer ses vêtements trempés et jusqu’à la légère brise qui accentuait le froid.

Par-dessus le crépitement intermittent, un bruit de moteur s’éleva, se faisant chaque seconde plus présent. Un pick-up. Le conducteur ne chercha pas même à se garer dans l’un des deux parkings, mais se rangea à proximité des containers de verre, bloquant presque le passage. Deux individus sortirent. L’un de petite taille, mais corpulent, la moustache blonde frisottante, le visage rondouillard, tenait une batte de baseball. Le second de haute stature, épaules carrées, la gueule allongée, était chaussé de rangers et portait un simple marcel qui laissait voir les tatouages le long de ses bras musclés. Lui s’était muni d’un objet métallique qui ressemblait fort à un poing américain. Il se dirigea droit vers le parking tandis que Petit Gros se penchait au-dessus du fossé.

Vick prit une profonde inspiration. Son cœur battait un peu plus vite à présent, mais chacun de ses mouvements était contrôlé. Il reprit la lettre qu’il empocha puis s’éloigna à petits pas, s’arrangeant pour se mettre derrière une roue chaque fois que la carcasse de Grand Tatoué se baissait.

Là, ce caillou de grès rose au bord du trottoir avait l’air assez solide. Vick s’en empara. Petit Gros était descendu dans le fossé. C’était le moment, et il fallait faire vite.

« Vous cherchez quelqu’un ? » demanda-t-il en faisant irruption.

Le blond gras du bide eut un mouvement de recul et releva vers lui sa figure rougeaude. Il avait des yeux bleu très pâle. Il leva sa batte. D’où il se trouvait, il pouvait tout juste espérer toucher l’une des chevilles de Vick.

Lequel lança sa pierre. Projetée avec force, elle brisa d’un coup sec l’arête du nez de Petit Gros, qui recula de deux pas et se mit à pisser le sang. Sans lui laisser le temps de se ressaisir, Vick détendit ses jambes. Son poing droit cueillit l’homme au menton et tous deux s’écroulèrent. La carcasse de Petit Gros amortit la chute, Vick se releva le premier. Cette fois, ce fut son poing gauche qui s’enfonça dans le plexus. La respiration presque coupée, l’autre redressa le torse en s’appuyant de la main, ouvrant sa bouche sanguinolente en quête d’oxygène. Vick lui délivra un magistral coup de genou à la tête, l’envoyant s’affaler pour de bon. Presque dans le même mouvement, il se rejeta en arrière, se recevant de son mieux à l’aide de ses avant-bras.

Le poing américain siffla dans le vide à l’endroit où il s’était tenu l’instant d’auparavant. Grand Tatoué, qui avait espéré lui sauter dessus par-derrière, se rétama dans le fossé. Une fois de plus, Vick fut le premier à se relever. Il s’empara de la batte restée au sol, et, tandis que le grand dadais se retournait, une main au niveau du visage pour parer le coup suivant, Vick, de profil, se fendit d’un swing digne d’un golfeur de haut niveau. Sa batte acheva sa trajectoire dans les couilles du tatoué.

L’homme poussa un couinement de porcelet et se baissa, les yeux exorbités. Vick lui abattit sa batte sur le crâne. Contre toute attente, le gaillard ne fut pas tout à fait mis hors de combat. Il se traîna à quatre pattes, le dos courbé. Vick lui assaisonna l’échine de coups de batte.

« T’es fait en acier, ou quoi ? » maugréa-t-il. Grand Tatoué venait en effet de parvenir, malgré ce traitement, à gagner un endroit du fossé moins profond. En dépit d’une paire de « caresses » bien senties au niveau des côtes, il se hissa et se mit à ramper en direction du labo. Vick lâcha la batte et lui agrippa l’une de ses rangers – il le préférait K.O. et hors de vue dans le fossé – mais le salaud lui délivra un coup de pied sur le menton qui lui fit voir trente-six chandelles. L’homme reprit ensuite ses reptations vers l’entrée.

Vick se passa la main sur le menton – la ruade avait manqué de peu la lèvre – et jeta un coup d’œil au second comparse. Celui-ci remuait faiblement en geignant.

Au travers des baies vitrées ou de la porte d’entrée, n’importe qui pouvait voir Grand Tatoué ramper. Dès que cela se produirait, on ferait appel à la sécurité ou aux flics – ou aux deux.

Vick tendit l’oreille. Le moteur du pick-up continuait à ronronner. Les deux racailles avaient sans doute espéré lui régler son compte vite fait et déguerpir sans demander leur reste. Progressant à couvert, il s’approcha du véhicule, en fit le tour et se glissa à l’avant. A peine s’était-il assis qu’une alarme se mit à retentir dans le labo. « Banco », grogna-t-il. Il recula à toute vitesse, et dans un crissement de pneus, soulevant la poussière, fit demi-tour avec maestria au niveau du plus grand des deux parkings. Il laissa ensuite passer une bagnole dans chaque sens avant de traverser la route et de prendre la direction de Rouen.

Son menton l’élançait quelque peu, mais il n’avait rien de cassé. Les deux incapables dont il s’était occupé ne pouvaient en dire autant. Vick regrettait juste de ne pas être là pour voir la tête d’Henri quand celui-ci apercevrait les soi-disant gros bras qu’il lui avait envoyés.

Il faillit mettre la radio, mais se retint. Mieux valait éviter de laisser trop d’empreintes dans le pick-up. Comme il se rapprochait de Darnétal, la dernière commune avant Rouen, il emprunta des chemins détournés, jusqu’à dégoter enfin un endroit où personne ne pouvait le voir sortir de la bagnole. Il avait suffisamment préparé ce qu’il considérait comme une mission personnelle, s’aidant d’une carte, pour savoir qu’il se trouvait dans le bois du Roule. Une fois le contact coupé, il nettoya le volant et le siège à l’aide d’une lingette découverte dans la boîte à gants. Il passa aussi un coup sur la poignée de celle-ci. Il ne pensait pas que les flics iraient jusqu’à prélever de l’ADN pour un simple emprunt, mais on ne savait jamais. Se fiant à la position de la pâle lueur derrière les nuages, il entreprit ensuite de traverser le bois en direction de l’ouest.

La ville entremêlait en une cacophonie déclinante éclats de voix, rires, aboiements et bruits de moteur. La nuit était tombée et Vick, adossé contre le rebord de la fenêtre de sa chambre d’hôtel, une bouteille de vodka à la main – de la suédoise, la meilleure – balayait d’un regard morne la place en contrebas. Rien ne valait une bonne rasade pour achever une journée qui n’avait pas été de tout repos. Lui, contrairement à son père, savait s’arrêter. Il biberonnait parfois après avoir cogné, et non tout le temps.

Il était d’abord revenu se doucher et se changer – les taches de sang sur son gilet ne seraient pas faciles à faire disparaître – avant de sortir prendre un repas rapide à l’extérieur. Il grimaça en se tournant vers l’unique armoire de la chambre. Poussant un soupir, il se leva, posa la bouteille sur sa table de nuit, puis ouvrit l’armoire. Sous sa pile de couvertures, le portable était complètement invisible. Même s’il y avait un micro à l’intérieur, celui-ci n’avait pas dû capter grand-chose depuis qu’il l’avait fourré là. Il lui suffit de quelques tâtonnements pour le récupérer.

L’indicateur de batterie clignotait. Vick mit quelques instants avant de trouver le menu contacts. Il appela, mais personne ne répondit. Il se résolut donc à recharger l’appareil pour la nuit et à aller se coucher.

Le jour suivant était un mercredi. Après avoir avalé un petit déjeuner frugal composé essentiellement de galettes de céréales, Vick réussit ce matin-là à joindre le dénommé Abdul.

« C’est d’accord, lâcha-t-il dès que son interlocuteur eut confirmé son identité. J’accepte de coopérer. Dites-moi ce qu’a fait Henri Lempereur, et je vous dirais ce que je sais à son sujet.

– Pas par téléphone. Retrouvez-moi au 58 de la rue Mansard, deuxième étage, troisième porte à droite. »

L’immeuble en question avait une façade propre mais terne, que rien ne distinguait des autres si ce n’est des bas-reliefs de losanges entre les fenêtres. Au deuxième étage, Vick dut se présenter à un fonctionnaire en uniforme. « Appelez-moi Max, répondit-il lorsque celui-ci lui demanda son nom. Abdul m’attend. »

L’homme de haute taille aux cheveux frisés était cette fois en chemise. Vick se l’était imaginé, il n’aurait su dire pourquoi, en pantalon de velours patte d’eph, mais il portait un simple jean. Les murs étaient nus et tristes. Sur le bureau d’Abdul, des dossiers s’entassaient de part et d’autre de son clavier et de son écran plat. Le flic fit pivoter son siège et le regarda droit dans les yeux.

« Alors comme ça, la mémoire vous est soudainement revenue... Max ? » Le keuf s’alluma une cigarette et se mit à tirer dessus.

Les lèvres de Vick frémirent. Il se demanda si son initiative n’était pas une grossière boulette, si vite après le barouf qu’il avait fait devant le labo. Il ne pouvait évidemment pas avouer au flic la vérité. Cela aurait fait un peu tache, de lui révéler qu’il venait le voir car si les choses continuaient à suivre leur pente actuelle, il avait de grandes chances d’être amené à buter son propre cousin.

« Pourquoi vous vous intéressez à Henri Lempereur ? interrogea-t-il plutôt.

– Tss, tss... C’est moi qui ai posé la première question. C’est à vous de répondre en premier. Quels sont vos rapports avec Henri ? Pourquoi vous être disputé avec lui, l’autre jour ? »

Vick regarda la pointe de ses pieds. Il lui fallait à présent en révéler suffisamment pour convaincre sans pour autant se compromettre. Il n’était pas sûr d’être très doué à ce jeu-là, mais il n’avait pas le choix.

« Ça a à voir avec un autre gars, répondit-il. Un mec qui se fait appeler Albert Grandjean. Il m’a demandé de faire le chauffeur pour un safari en Tanzanie, mais une nuit, ce salaud a trafiqué l’eau et m’a empoisonné avec une saloperie. J’avais la fièvre et je savais que ce n’était pas normal, alors dès qu’il s’est éloigné pour suivre des traces, j’ai fouillé dans son ordinateur portable. En regardant ses mails, j’ai découvert qu’il était chimiste et qu’il faisait des expériences sur des vagabonds. Et là, j’ai repéré un message d’Henri Lempereur qui lui demandait où il en était. »

Abdul avait haussé les sourcils, vivement intéressé. « Et après ?

– Je me suis enfui en lui empruntant sa bagnole. J’avais la fièvre et je ne savais pas ce qu’il voulait faire de moi. Après ça, je suis rentré en France et j’ai fait ce qu’il fallait pour rencontrer Henri Lempereur. Je savais qu’il bossait pour DSN. J’ai essayé de faire en sorte qu’il me file l’antidote, ou qu’il se bouge au moins les fesses pour le retrouver. Pour l’instant, ça n’a rien donné. » Il avait parlé avec conviction et en prenant son temps. Restait à espérer que le flic goberait toute l’histoire.

« Donc, vous l’avez abandonné en pleine brousse. Et vous lui avez volé son véhicule.

– Vu ce qu’il trafiquait, c’était lui ou moi. Et je n’ai pas gardé la bagnole.

– Vous avez des preuves ? Cet e-mail, vous l’avez ?

– Juste là, fit-il en pointant son index vers son crâne.

– Ça ne va pas le faire, soupira le flic. Vous n’avez que dalle à part cette histoire de vol, et vous voudriez que je vous aide ? » Il fit tomber les résidus de sa cigarette dans un cendrier avant de la porter de nouveau à sa bouche et d’en retirer une bouffée en plissant les yeux.

Vick sentit la moutarde lui monter au nez. « Je vous ai dit ce que je sais. Maintenant je pourrais aussi bien retourner voir cet Henri et le rencarder comme quoi la Crim’ s’intéresse à lui.

– On se calme, répartit Abdul d’un ton faussement détaché. Je peux éclairer votre lanterne, Max, mais c’est donnant donnant. En échange, il va falloir que vous me filiez un sérieux coup de main. »

Vick haussa les sourcils, désarçonné.

La Renault Laguna se faufilait dans le trafic sans à-coups. Confortablement installé dans le siège passager, Vick observait la route désormais si familière. Il était soulagé qu’Abdul n’ait fait aucune allusion à l’échauffourée de la veille. Sans doute n’avait-il pas encore été mis au courant – d’après ses dires, sa collègue Mélanie était toujours en planque à proximité de l’appart d’Henri. A moins que les gens du labo ne se soient contentés de renforcer leur sécurité en interne, sans pour autant prévenir les flics. Le fait qu’Henri ait choisi de faire appel à deux malfrats pour le chasser et non pas à la sécurité du labo dans un premier temps en disait long sur le personnage. Vick se demandait si son cousin avait eu à justifier cela auprès de sa hiérarchie.

Abdul accéléra lorsqu’ils se trouvèrent en rase campagne, tutoyant la limite maximale autorisée. Ils passèrent devant le labo de DSN sans ralentir. Le flic emprunta ensuite une première départementale. Ils se mirent à longer des haies taillées au scalpel et des maisons si propres sur elles que Vick en aurait presque regretté la Mauritanie. Une seconde départementale les accueillit, et peu après ils abordèrent la fameuse route du Meslay où s’était produit l’accident. D’abord bordée de champs, la voie étroite ne tardait pas à s’enfoncer dans un petit bois en pente. Au bout de quelques minutes, Abdul s’arrêta en bordure d’une souche esseulée. L’arbre avait visiblement été coupé récemment, et il y avait une trouée dans la végétation en contrebas.

« C’est ici que la voiture est sortie de la route. Elle s’est mise à faire des tonneaux jusqu’au bas du fossé. »

Vick suivit ses indications des yeux avant de contempler la route. « Juste avant le virage suivant, marmonna-t-il.

– Oui, curieux, n’est-ce pas ? Il se serait endormi au volant, mais apparemment de manière naturelle. Un jeune chimiste passionné qui faisait trop d’heures sup, c’est la version officielle. L’autopsie n’a rien donné. »

Vick se tint un instant sur le bord du fossé, s’imprégnant du parfum des fleurs. Un peu plus loin, dans un arbre, un geai se mit à pousser des piaillements stridents. Sous les sandales de Vick, l’humus meuble s’enfonça quelque peu – il devait vraiment se racheter de nouvelles pompes. Il se pencha et progressa de biais pour contrecarrer la pente.

« Je ne sais pas ce que vous espérez découvrir ici, lança Abdul. Comme je vous disais, il ne reste plus rien. On a déjà tout passé au peigne fin. »

Vick l’ignora. Certains troncs avaient gardé des traces de peinture bordeaux, témoignage du passage de la bagnole. Plusieurs arbustes avaient été arrachés, leurs branches écrasées gisant pathétiquement au sol. Les feuilles craquaient sous ses pieds. Les odeurs printanières de fleurs en pleine éclosion, de plantes et de terre fraîche montaient aux narines. Un lézard fit frémir l’herbe en sinuant avec agilité pour se mettre à couvert.

Si le véhicule avait bien été enlevé depuis la découverte de l’accident, son empreinte était encore nette au pied de la colline.

Vick n’aimait pas des masses ce qu’il allait faire. C’était la première fois qu’il essayait de provoquer ce genre de chose, et dans le cas où il réussirait, il ignorait si le fait d’en être à l’initiative lui permettrait de garder l’entière maîtrise sur son corps. S’il se laissait complètement posséder, il y avait de fortes chances pour qu’Abdul, là-haut, l’expédie aussi sec dans le genre d’établissement où l’on offre des camisoles de force aux pensionnaires. Vick ne lui avait rien dit de sa faculté si particulière, promettant seulement au flic de l’aider.

Il s’accroupit là où la voiture accidentée avait imprimé une marque et demeura immobile. Rien ne se produisit. Il se mit à palper le sol en divers endroits, comme s’il avait égaré quelque chose dans l’herbe.

Et soudain, il la vit. La bagnole, ou du moins, son châssis. Un vertige le saisit.

Les roues tournent follement, une dizaine de mètres en dessous de lui. La voiture, et ce qui vient de survenir lui paraissent pourtant beaucoup plus loin que cela. Il est passé de l’autre côté. Ou presque. La lumière là-bas, au bout du tunnel, le tente. Elle semble promettre l’harmonie et le détachement de toute chose terrestre. Il en a tellement besoin... Mais non. Une part de lui est encore Gilles Deleme. L’injustice est trop grande. Il devait vivre. Vivre pour témoigner. Il flotte, remonte le long de la pente. Là, au bord de la route, deux silhouettes se penchent à côté d’une grosse BMW. Ses bourreaux. Ils constatent les dégâts. L’un d’eux ne va pas tarder à redescendre, et il sait ce qu’il va faire. Il le sait, car il a déjà assisté à la scène. Il ne cesse de la revivre, depuis que c’est arrivé.

A présent toutefois, il perçoit un point d’ancrage bien différent. Il bouge. Images d’une pente herbue parsemée de troncs d’arbrisseaux et d’arbustes arrachés. La pente. Les couleurs sont si vives ! Tant de détails... C’est qu’il sentirait presque les odeurs ! Instinctivement, son esprit cherche à reprendre le contrôle, mais l’autre ne le laisse pas. Terriblement frustrant. Ce corps à présent lié à lui-même l’attire pour mieux le repousser. Il en est réduit à revivre ce souvenir, une fois de plus. Cette route étroite dont il connaît par cœur la moindre aspérité du bitume. La lumière naturelle est tout juste suffisante pour éviter d’utiliser les phares. Il conduit prudemment, mais son cœur bat plus vite que la normale. Le policier nommé Abdul Kedlaoui n’a pas répondu à son SMS, il espère qu’il pourra le joindre rapidement. Des deux pouces, il enfonce machinalement le caoutchouc du couvre volant. Dans un quart d’heure, il devrait être de retour chez lui, à Boos.

Il ne prend pas vraiment garde, tout d’abord, à ce léger sifflement. Puis il tend l’oreille, en se demandant ce qui cloche dans son moteur. Il se sent alors envahi d’une étrange torpeur. Il doit freiner, il le sait. Il n’en fait rien, et la voiture se met à dériver. Son corps ne lui obéit plus. « Drogué » est sa dernière pensée consciente.

Vick battit des paupières. A mi-chemin du sommet de la pente où l’attendait Abdul, il fit une pause et se laissa saisir par le frémissement qui fit trembler chacun de ses membres. Il avait réussi. Pas à communiquer avec l’autre, non, mais à garder juste ce qu’il fallait de contrôle. Il savait, à présent.

« Alors, c’est pour aujourd’hui ? » fit Abdul.

Vic releva la tête, puis se remit à escalader. Il ne pourrait rien dire au flic, forcément. Abdul le prendrait pour un taré. Néanmoins, si les renseignements qu’il parvenait à « entendre » – c’était le mot, avec ce spectre-ci, il se faisait définitivement l’effet d’écouter aux portes – se révélaient utiles, il avait des chances de mener à bien cette foutue enquête. Abdul lui avait affirmé qu’il ne disposait d’aucun mandat pour perquisitionner le labo, la recherche de pièces à conviction reposerait donc sur ses épaules à lui.

La situation avait quelque chose de tordant. Lui qui avait combattu en Afrique aux côtés de musulmans intégristes il y avait quelques années seulement, se retrouver auxiliaire de police !

Il avait toutefois posé comme première condition de se rendre sur les lieux de l’accident dans lequel avait péri Gilles Deleme, pharmacien affecté au contrôle qualité chez DSN. C’était le moment de se montrer plus exigeant.

« Alors ? » demanda Abdul comme Vick reprenait pied sur l’asphalte. Ce dernier laissa passer dix secondes, juste le temps de reprendre son souffle.

« J’accepte de vous aider, dit-il, mais je n’ai pas envie de finir comme votre ami. »

Abdul haussa les sourcils.

« Je pose donc deux autres conditions. Vous me filerez une bagnole pour aller au labo, et après la mission, elle restera à moi.

Vous devenez gourmand, dites donc. »

Vick le fixait sans bouger d’un pouce.

« Hmm. OK, ça doit pouvoir s’arranger.

Et vous enquêterez sur le XT-07. C’est le produit de merde que Grandjean m’a fait avaler.

Laissez-moi deviner : vous voulez l’antidote.

Exactement. C’est donnant donnant, comme vous dites. »

Le grand flic le dévisagea avec plus de considération qu’il ne l’avait fait jusqu’alors. « Vous n’aurez ce que vous demandez que si vous obtenez des résultats valables. Vous en êtes bien conscient ?

S’il n’y avait pas de preuve que votre copain s’est fait buter, rétorqua Vick d’un air matois, je serais bien tenté de les fabriquer, mais vous me répondriez que ce n’est pas légal. »

Abdul n’avait cessé de chaperonner Vick le restant de la journée. Cela avait d’abord été le coiffeur, où il l’avait conduit dès leur retour à Rouen, puis le déjeuner en compagnie de sa coéquipière, Mélanie, et enfin une longue après-midi avec un agent du cadastre et un chimiste de la Criminelle. Il n’y avait eu aucune enquête à l’intérieur du labo, de sorte qu’on ignorait où se trouvait le bureau de Gilles Deleme. La fonction de ce dernier, le contrôle qualité, devait néanmoins permettre de réduire le champ de recherches. Une fois que l’agent du cadastre eut mentionné toutes les particularités de ses plans du labo, ce fut au tour du médecin légiste de la Crim’ d’entrer dans la partie. Il initia Vick au jargon employé par les scientifiques de DSN, et lui montra comment enfiler sa blouse et ajuster son masque rapidement. Il le rencarda également sur sa fausse identité et sa soi-disant spécialité – la moelle épinière.

« Ce devra être une mission courte, par la force des choses, spécifia Abdul.

Nous ne pourrons vous couvrir si vous vous faites prendre, ajouta Mélanie. Nous nierons toute implication.

Je m’en doutais un peu, m’dame. Mais ça fait quand même chaud au cœur, de se sentir soutenu. »

Elle eut une grimace de contrariété qu’il trouva très satisfaisante.

« Essayez de vous laisser enfermer le soir, dit Abdul. Cela vous permettra d’avoir le champ libre pour fouiller.

Est-ce que je dois regarder dans son ordinateur ?

Vous rigolez ? Et l’espionnage industriel, vous connaissez ? Même si vous arrivez à mettre la main dessus, il sera tellement blindé de mots de passe que vous ne pourrez ouvrir la session, et personne autour de vous ne comprendra pourquoi vous restez assis sans rien faire devant l’écran.

A moins, fit Mélanie, que vous n’ayez des talents cachés ? »

Il fit un signe négatif de la tête. « Pas de ce genre, murmura-t-il.

D’après les plans, dit-elle, il y a pas mal de bureaux individuels. Je vous conseille d’en dégoter un inoccupé, et d’y rester planqué tranquillement pendant la journée.

N’oubliez pas, rappela Abdul, que ce qui nous intéresse particulièrement, c’est ce fameux médicament, le Limolin. Et bien sûr, tout ce qui tourne autour de Gilles Deleme. »

Vick acquiesça. Le pharmacien de DSN était entré en contact avec Abdul après que sa hiérarchie ait enterré son rapport catastrophique sur le Limolin. D’après Gilles, le médoc, censé combattre l’hypertension, avait pour effet secondaire d’affaiblir les défenses immunitaires et d’augmenter le pouvoir addictif des aliments sucrés. Le pharmacien avait même révélé à Abdul que le Limolin multipliait par dix les risques de diabète. Rien que ça. Dégoûté par ses supérieurs, l’homme s’était tout à coup découvert une vocation de taupe, se mettant à balancer allègrement aux flics des tuyaux ayant à voir avec les magouilles des grands pontes du labo, sans jamais toutefois les étayer concrètement. Le cousin Henri était au cœur de ces magouilles, selon le pharmacien, c’est pourquoi les flics s’étaient mis à surveiller de près le Directeur commercial adjoint de DSN. Le SMS que Gilles avait envoyé à Abdul peu avant son I.B.V. – Interruption Brutale de Vie – pouvait signifier que l’homme avait enfin déniché la preuve qu’il recherchait. Seul hic, mais de taille, on n’avait rien retrouvé dans la carcasse de la bagnole.

Vick cligna des yeux. Un bref instant, il se remémora ce moment où il avait inventé ce sigle, I.B.V. Après l’une de leurs missions, bien sûr. Il l’avait ressorti, tout fier, devant son pote Salah, lequel avait souri, faisant briller ses dents d’un blanc éblouissant. C’était l’époque du mercenariat, celle où il s’efforçait encore d’entretenir l’illusion que le fait de tuer ne se paierait pas de retour, jamais. En réalité, déjà dans cette période, il s’employait juste à bâtir des garde-fous pour tourner la mort en dérision.

« Cela ressemble à une mission désespérée, quand même. Non ? » lança-t-il.

Mélanie inclina le menton en faisant peser un regard désapprobateur sur son coéquipier. Qui haussa les épaules. « On dit que même une souris peut soulever un éléphant, si elle a le cœur vaillant, lâcha-t-il. Vous devrez être cette souris, Max. » Il se tourna vers Mélanie. « Si l’on n’essaye pas de faire trébucher ces enfoirés à un moment ou à un autre, c’est sûr qu’ils s’en tireront toujours. »

La caisse qu’Abdul lui avait dénichée était une Renault Mégane d’occasion. La carte grise était au nom du flic, Kedlaoui. « Vous la mettrez à votre nom seulement si la mission est un succès », avait-il cru bon de préciser en lui confiant la clé de contact. La bagnole était selon lui géolocalisée, c’est-à-dire qu’ils pouvaient savoir où elle se trouvait à tout moment. Vick ne fut pourtant pas mécontent de s’installer à l’intérieur, en ce jeudi matin. Il s’était levé tôt et pour une fois, avait fait l’effort de se raser soigneusement – dans le miroir, sa gueule de jeune scientifique irréprochable, mâchoire carrée et yeux noisette, cheveux impeccablement coiffés l’avait presque fait dégobiller. Il avait revêtu une blouse blanche par-dessus le costard que les flics lui avaient refilé. Cela faisait tout drôle de se retrouver dans la peau de l’un de ces millions de Français qui se rendaient à leur boulot en bagnole chaque matin. C’était tellement... normal.

Il passa la marche arrière et s’écarta de l’emplacement en face de l’hôtel. Il dut se taper un bouchon avant de pouvoir sortir de Rouen, et se félicita d’avoir respecté l’horaire de lever préconisé par Abdul. Il était d’une importance vitale qu’il arrive en même temps que les autres.

Il gara la Mégane dans le parking des employés et scientifiques, puis regarda autour de lui. De nombreuses caisses étaient inoccupées. Il dut attendre une dizaine de minutes avant d’apercevoir deux chimistes en blouse blanche se diriger vers l’entrée. C’était sa chance. Aussitôt, il s’extirpa de la bagnole et pressa le pas jusqu’à se retrouver derrière eux. Abdul lui avait confié le badge de Gilles Deleme, mais mieux valait se donner une possibilité d’entrer sans se faire remarquer au cas où l’objet aurait été désactivé. En outre, se mêler à d’autres risquerait moins d’éveiller la curiosité de l’une des hôtesses d’accueil.

L’un des chimistes ouvrit la double porte en verre. Vick se glissa à sa suite. Son visage était un masque inaltérable. Trois vigiles étaient postés dans le hall. Avec calme, il retira le badge de sa poche et sentit confusément une présence vaguement familière, encore lointaine. Signal vert sur la borne de contrôle, le badge fonctionnait. Peut-être un peu trop, même. Vick passa derrière ses deux « collègues » sans susciter aucune question, ni de la part des vigiles ni des nénettes. Dès le premier couloir, il prit la direction opposée par rapport à ses devanciers. Il se mit alors à faire le tour du périmètre externe. Tout était propre et net. La moquette était confortable sous les pieds. De luxueux fauteuils de cuir figuraient à proximité de plantes dans de grands pots. Ces plots noirs au plafond, avisa-t-il, dissimulaient sans doute des caméras. Un peu plus loin trônaient des photocopieuses dernier cri. Cette partie-ci s’avérait réservée à l’administration, si bien que Vick se sentait de plus en plus déplacé dans sa blouse blanche. Son malaise fut rejoint par celui de l’autre. Les sentiments de l’intrus faisaient figure de miroir déformant, recelant un je ne sais quoi d’inavouable. Très vite, il eut de la peine à dire qui était qui dans sa tête. Ses jambes se mirent à se mouvoir comme de leur propre chef et il réalisa, effaré, qu’il en avait effectivement perdu le contrôle. Il jura intérieurement. L’autre, Gilles Deleme, se trouvait sur son propre territoire. Vick s’efforça en vain de se débarrasser du badge qui le liait à son hôte. Celui qui pilotait son corps tourna par deux fois et finit par se planter devant un bureau. Dont il poussa la porte, d’une main fébrile.

Deux gambettes fuselées dépassaient d’un fauteuil, et une fascinante chevelure blonde aux boucles soyeuses se déployait au-dessus du dossier. Vick se rendit compte que ses lèvres tremblaient. Son cœur s’était emballé, il battait à tout rompre. L’autre imbécile était un grand timide et de toute évidence, amoureux. Il était dans un tel état que Vick pensait enfin pouvoir reprendre le contrôle.

La femme avait perçu sa présence. Elle se retourna, révélant une mini-jupe agréablement courte et un chemisier moiré. L’autre lui céda alors la place, d’un seul coup, et Vick se dépêcha d’effacer ce large sourire stupide de sa face.

« On se connaît ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que vous voulez ?

Juste admirer ton joli p’tit cul. » Il sentit aussitôt l’autre, horrifié, se retirer encore plus loin.

Elle joua les effarouchées. « Dites donc, depuis quand on se tutoie ? C’est quoi ces manières ?

Depuis que j’en ai envie.

Je pourrais appeler la sécurité.

Ouais, mais on perdrait l’occasion de faire connaissance. C’est quoi ton prénom ? »

Elle fit une moue qui ne parvint pas à la rendre laide. Ce Gilles Deleme avait plutôt bon goût, il fallait reconnaître. « Stéphanie.

Moi c’est Max. Et il y en a beaucoup, de jolis p’tits lots comme toi, dans le coin ?

Vous êtes sûr que vous êtes un scientifique ? fit-elle en arquant les sourcils.

Et comment ! C’est pas d’avoir la tête bien pleine qui empêche la virilité. »

Elle partit d’un petit rire surpris. Il décida aussitôt de pousser son avantage. « Ça te dirait, un chevalier servant pour te raccompagner chez toi, ce soir ?

Ben dites donc, vous perdez pas de temps, vous !

Il faut bien que je prouve ce que j’avance... » Il se mit à rouler des mécaniques.

Cette fois, le rire fut encore plus franc. « Vous êtes différent des autres, c’est sûr !

Ça, il n’y en a pas deux comme moi !

Pourquoi pas après tout, fit-elle. Je termine à 18h00.

Super. Je passerai te prendre. Dis-moi, je suis nouveau ici. Le contrôle qualité, c’est par où ? »

Elle le lui indiqua, et il s’esquiva sur une révérence pleine d’emphase qui la fit sourire. L’autre, le fantôme de Gilles Deleme, restait en périphérie de sa conscience, comme vexé par son succès si rapide – lui-même en était d’ailleurs étonné.

Il se fia aux indications de Stéphanie et finit par se présenter devant une porte sans poignée. Nouant de son mieux son masque derrière la tête, il enfila ses gants puis passa le badge sur le lecteur optique.

Glissement digne d’un film de Science-Fiction, et la porte s’ouvrit sur un long corridor aussi aseptisé que les précédents. L’autre était de nouveau là, prêt à prendre le dessus à la moindre inattention. Il ne pouvait pourtant plus reculer. C’était quelque part dans cette partie du bâtiment que travaillait Gilles Deleme, c’était là que le voile qui entourait la mort du pharmacien achèverait de se lever, il en était persuadé. Tout en progressant dans le couloir, il hésita. Devait-il intentionnellement céder le contrôle à l’autre ? Il le mènerait sans doute à son bureau, mais serait-il capable de reprendre la main le moment venu ?

Ses joues se gonflèrent, puis il laissa échapper son souffle – pas une réussite, avec ce masque. Non. Il n’était pas prêt à cela. L’esprit de Gilles devait rester à portée, sans pour autant qu’il lui permette d’entrer à nouveau. Il s’approcha d’une double porte, l’entrebâilla et risqua un coup d’œil à l’intérieur. Vide. Aucune fenêtre. Des éprouvettes se trouvaient alignées sur des étagères. Il devina aussi un gros microscope et un ordinateur sur un plan de travail, dans le fond. Prenant une inspiration, il interrogea la mémoire de Gilles. Aussitôt, sa vue se troubla, et la pièce s’illumina.

Gilles ne s’est pas trompé. C’est bien Herbert Lanel qu’il a vu entrer dans le labo numéro trois. Un chimiste du groupe agroalimentaire Dactel, l’un de ceux qui leur ont été présentés par Aristide Damelin. Ils sont supposés coopérer avec les scientifiques de DSN comme le vieux Phong, dont il entend à présent la voix. Coopérer, oui, mais dans quel but exactement ? Depuis que le Prialin a été mis sur le marché malgré son avis négatif, il n’a plus confiance. Un médicament pour prévenir l’incontinence, mis en vente alors qu’il occasionne des troubles rénaux durables ! Les médecins avaient reçu pour instruction de ne le prescrire qu’en compagnie de deux médicaments complémentaires censés contrer les effets indésirables, eux aussi bien entendu commercialisés par DSN, et n’existant pas au format générique. Si l’on ne pouvait dénier une chose à Damelin, Servan et Nielzen, c’est qu’ils avaient tous trois le sens des affaires.

De là où il se tient, Gilles ne voit que le dos massif de Lanel. Phong se trouve derrière, et ne peut l’apercevoir. « Tu avais raison, dit ce dernier de sa voix pénétrante, la souris à laquelle nous avons injecté ton produit a développé une artériopathie au niveau des pattes arrière.

Je te l’avais bien dit. Le genre d’artériopathie que seul votre médoc, le Deleran, peut soigner.

Exact. Et ce n’est pas tout, fit Phong, une note de triomphe dans la voix, sur dix souris testées, deux ont vu au moins l’un de leurs gènes muter. En plus du reste !

Voilà qui va intéresser votre département Thérapie génique.

Tu as tout compris ! C’est une mine d’or, cet additif ! Et tu me dis que vous l’intégrerez dans votre prochaine génération d’apéritifs ? »

Gilles referma la porte doucement sans attendre la réponse, profondément écœuré. Son regard erra dans le vague, jusqu’à se fixer sur un individu en costume à la dernière mode portant des lunettes rectangulaires qui avançait vers lui sans pour autant le regarder directement.

Gilles se détourna aussitôt pour s’éloigner de son côté. Henri Lempereur l’avait-il aperçu ? Il avait l’impression de croiser un peu trop souvent cette espèce de sale fouine, ces derniers temps.


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