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Carnet du trimard

Par Nicolas S.
En 1894, alors qu'il n'a que 18 ans, Jack LONDON a déjà beaucoup vécu. Ce n'est pas une façon de parler : abandonné par son père avant sa naissance, il est placé chez une nourrice, voit sa mère se remarier, subit plusieurs déménagements, vit dehors, fait les 400 coups. A 14 ans il est alcoolique, à 15 il devient prince des pilleurs d'huîtres, puis il part vers le Grand Nord, et pendant plusieurs mois dans les mers du Japon... il lit Moby Dick de Melville, et il revient à 17 ans avec une nouvelle sous le bras, sa toute première nouvelle avec laquelle il gagne un concours. Cela ne l'empêche pas d'aller travailler à l'usine, 10 heures par jour il remplace deux hommes.
En 1894, les Etats-Unis subissent une crise économique qui annonce celle de 1929. Le gouvernement se décharge sur les industriels du problème du chômage. Jacob Coxey, un industriel de l'Ohio, entreprend une marche vers Washington pour forcer le président Grover Cleveland à débloquer 500 millions de dollars pour embaucher ces millions de chômeurs et leur faire construire des routes à travers le pays. Des branches solidaires de ce mouvement se créent un peu partout, et Jack London, 18 ans, rejoint celle de San Francisco menée par Charles Kelly. Kelly, comme Coxey, s'improvise "général" de cette "armée industrielle" révolutionnaire.
Jack et son pote Franck manquent le départ des troupes, mais attrapent l'Overland, sorte de transibérien à la mode américaine. Ils brûlent le dur, ils triment, bref ils voyagent en clandestin, accrochés aux essieux entre les voitures de première classe, les plate-formes et les wagons de marchandise. Les gardes-freins les traitent moins bien que les oranges de Californie dont ils partagent le voyage, et Jack et Franck et tant d'autres se font régulièrement jeter au fossé. Franck abandonne rapidement et en guise de cadeau d'adieu, remet à Jack un petit carnet pour y noter son journal de bord. C'est ce Carnet du trimard commencé le 6 avril 1894 qui se termine au bout du voyage, au Lac Michigan, le 31 mai.
Jack y note son quotidien presque heure par heure. Un quotidien répétitif et pas toujours passionnant. On entre ici dans les coulisses de la construction d'une œuvre, puisque ce carnet est le matériau à partir duquel London écrira plus tard La Route, recueil de textes sous-titré Les Vagabonds du rail. L'épopée de 1894 a donc eu une importance capitale pour l'œuvre de London, mais aussi pour celle de Jack Kerouac et Neal Cassady, qui réitéreront les exploits de l'aîné quelques 50 ans plus tard.
Ce Carnet du trimard se lit tellement bien que même la préface est passionnante. Jacques Tournier y propose une traduction "au vu et au su" du lecteur, puisque le texte original est donné en bas de page. La langue de London est concise, efficace, économe. Celle de la traduction l'est moins, occupée à chercher une œuvre littéraire là où il n'y a qu'un compte-rendu bête et méchant. L'expérience, London la couche brute sur le papier, réservant ses effets de style pour plus tard. Quelques études de personnages et notes annexes sont consignées à la fin de cette édition. Elles prouvent que London, malgré le froid, la faim et les blessures garde l'esprit clair et pense au récit qu'il pourra tirer de ce modeste carnet.
111 pages, éd. Tallandier - 15 €

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