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Une mort ambiguë (3/3)

Par Blogegide

A mort ambiguë, enterrement ambigu... Les querelles autour de la présence du pasteur voulue par la famille provinciale de Gide ont empêché Léautaud et Mallet de se bien recueillir. En guise d'épilogue, ils reviennent à Cuverville, quatre mois plus tard, s'assoir au bord de la tombe provisoire de Gide. Fin de l'extrait de Une mort ambiguë (NRF, Gallimard, 1955), « méditation vécue » sur la leçon de vie (et de mort) gidienne et savoureuse galerie de portraits des derniers grands écrivains français.
Une mort ambiguë (3/3)Tombes de Madeleine et André Gide, cimetière de Cuverville
(lire la première partie)(lire la deuxième partie)
« Quatre mois plus tard, à la fin de juin, nous allâmes donc ensemble à Cuverville. Après avoir déjeuné dans une auberge du bourg voisin, nous gagnâmes le cimetière. Gide reposait encore dans sa tombe pro­visoire : un simple tertre surmonté d'une petite croix de bois portant son nom avec quelques touffes de myosotis et des reines-des-prés roses. La croix, qui n'avait pas été peinte, ressemblait à une grosse bouture. On l'avait plantée de la même manière et en même temps que les fleurs. On pouvait penser qu'elle allait se couvrir de feuilles. Le cimetière était très fleuri, avait un air de bonne santé. En ce jour où le printemps et l'été se confondaient, le soleil ruisselait sur toute la campagne. Les feuilles des hêtres avaient cette couleur claire et vernissée qu'elles perdent en vieillissant. Les alignements de troncs lisses autour des fermes et des pâtures s'enfouissaient dans leurs propres exubérances. Le bandeau mouvant des frondaisons supportait un ciel aussi lisse qu'une opaline. Le gris, le vert-jaune et le bleu se moiraient de lumières diffuses qui dévalaient sur eux pour irriguer les champs verts-noirs où poin­taient les épis de blé. Le toit d'ardoise de la petite église luisait de toutes ses écailles sous des averses de rayons qui rebondissaient à travers le cimetière dont les allées avaient la même teinte d'argile fauve que le chemin rural. Entre le chemin et le cimetière, rien qu'un mur de pierre largement ouvert et assez bas pour que les vivants eussent l'impression de pouvoir communiquer avec les morts sans besoin de forcer des grilles ou d'escalader des clôtures. Sur les autres faces, le cimetière était bordé par une haie d'épines derrière laquelle des vaches brou­taient l'herbe d'un pré. La mort ici était simple et familière. Le beau temps la rendait presque dési­rable.
Léautaud vint se camper devant la tombe de Gide. Il portait, malgré la saison, un grand pardessus de laine à capuchon. Sans se découvrir, les jambes prenant appui sur sa canne, il fixait le tertre de ses yeux perçants comme s'il essayait de découvrir ce qui pouvait se passer dessous. J'évitai de lui adresser la parole. Il prit lui-même l'initiative de la conver­sation :— Je l'envie, Gide, d'être enterré là. Moi, j'ai acheté une place dans un cimetière de la banlieue parisienne. Rien que de penser à tout le peuple qui s'y entasse, ça m'écœure. Il est vrai que ça a si peu d'importance !— Mais votre désir d'être incinéré ?— Oui. Eh bien ?— Eh bien, vous me parlez d'un emplacement dans un cimetière. Je croyais que les morts incinérés étaient mis dans un columbarium.— Ah, non, merci ! C'est pour le coup qu'on est perdu dans la foule. Je veux une tombe comme tout le monde...— A votre place, je préférerais qu'on jette mes cendres au vent.— Encore une idée de poète !— Il n'est pas plus « poétique » de vouloir com­plètement disparaître que d'exiger un petit morceau de terrain bien à soi avec son nom dessus ! Acheter d'avance son « lopin de terre » pour y placer l'urne dans laquelle on sera une illusion de cendres, je crois qu'il n'y a pas pire sentimentalisme : c'est le sentimentalisme du propriétaire-petit-bourgeois !Léautaud frappa le sol de sa canne et rugit :— Bon ! Vous ferez ce que vous voudrez. Moi aussi. Chacun ses goûts !
Il chercha une rosserie à me dire et la trouva facilement :— Vous serez fixé sur mes goûts définitifs quand vous viendrez à mon enterrement ! Quoique, après tout, je ne sais pas si je vous ferai prévenir. Et puis c'est peut-être moi qui irai au vôtre : on a vu des choses plus extraordinaires !Il lança son rire grinçant. Puis pirouettant sur lui-même, il s'approcha de la tombe de la femme de Gide et déchiffra les phrases tirées des Évangiles qui avaient été gravées dans la pierre. L'un de ces textes exprimait la sérénité de « la mort dans le Seigneur ».— Quelles belles paroles, dit Léautaud. Ils ont de la chance, ceux qui croient, ils meurent plus facilement. Quand je pense que certains qui se disent libres-penseurs voudraient empêcher les autres de croire ! C'est un crime de vouloir ça. Je les vomis, tous ces sectaires !Léautaud craignit sans doute que je pusse le soupçonner de « mollir » en vieillissant. Il tint aussitôt à préciser :— La foi... La foi ! Il faut être naïf pour l'avoir, mais enfin tant mieux si on est naïf !Il pointa sa canne vers le tumulus :— Il est bien mort, lui. Il a eu beaucoup de dignité et de courage dans ses derniers moments. Et puis ça n'a pas traîné longtemps. Il a profité de la vie jusqu'au bout. Voyez-vous, c'est capital : ne pas être diminué avant de mourir.
J'essayai de lui dire quelque chose d'amical :— Vous vieillissez très bien, vous... Il m'interrompit avec fureur :— Je vous en prie ! Pas de pommade. Je sais comment je vieillis. Et je vieillis comme les autres. C'est-à-dire mal. Ça ne veut pas dire que je ne me prolongerai pas encore quelque temps. Mais dans quel état ?Comment réagir ? Je crus plus prudent de me contenter d'un : « Oui, en effet... » impertinent par esprit de conciliation.Il continuait, redressé, la tête haute, comme si quelqu'un venait de le provoquer, oubliant de jouer comme d'habitude à celui qui se résigne :— La mort me révolte ! Et pourtant je devrais commencer à me faire à l'idée que je vais bientôt mourir. Eh bien, non, non, je ne peux pas m'y habituer. Quand on dit que les vieux s'habituent à ça, c'est de la blague ! La vie, moi, j'y tiens, vous savez, j'y tiens comme quand j'avais vingt ans. Je crois même que j'y tiens davantage. Ça ne m'em­pêche pas de la trouver insupportable !...— Insupportable parce qu'elle doit avoir une fin?— Oui ! On aime la vie, mais on préférerait ne pas être venu au monde puisqu'il faut la quitter ! On n'a rien demandé. On est là. Et on partira sans avoir rien à dire. Vraiment, c'est bouffon !Léautaud avait ainsi sa façon d'exprimer l'absur­dité de l'existence et d'apporter de l'eau au moulin des philosophes sans même savoir que le moulin existait.
Nous nous assîmes l'un à côté de l'autre sur une banquette d'herbe, entre la haie et l'allée qui bor­dait la tombe de Gide. Léautaud ne quittait pas des yeux la levée de terre. Je me taisais comme lui. Je pensais que Gide aurait peut-être été content de savoir que deux pèlerins étaient venus s'installer tout près de sa sépulture pour y méditer sur lui et sur eux. Nous étions familiers avec la mort comme le sont les Arabes dans leurs cimetières. Mais la familiarité s'arrêtait au défunt : la Mort, toute simple qu'elle parut être à Cuverville, gardait ses distances. Elle demeurait, au delà des symboles de ce jardin lumineux, la ténébreuse apparition de ce qu'on ne peut imaginer, la face à masque de nuit, ou l'absence éternelle de face, l'effacement horrifiant de l'être dans la consomption de la vie toujours renouvelée. Léautaud aurait bien ri de la « tournure philoso­phique » que je donnais à mes réflexions. Nous n'avions pas la même façon de marcher, mais nous ne pouvions qu'aboutir au même point : à l'image de ce qui matérialise une si concrète abstraction. Léau­taud me dit, comme s'il ne pouvait supporter plus longtemps le poids de son obsession :— Je me demande dans quel état est maintenant le Fléau dans son cimetière de Bretagne ! Ah, ça ne doit pas être beau à voir... Gide, lui, maigre comme il était, il ne doit pas être encore très décomposé. Il va peut-être se dessécher. Son cercueil est sûrement encore intact. C'était du beau bois. Ça fait combien de temps qu'il est mort ? Quatre mois... En quatre mois, un cercueil de bonne qualité ne peut pas s'abîmer, n'est-ce pas ? Alors, il est là-dedans, là, tout près de nous... Ah, comme j'aimerais pouvoir le voir encore une fois !— Pourquoi ce désir ?— C'est tout ce qui reste de lui.. Tout. En dehors de ça : plus rien !— Je ne comprends pas votre attachement au cadavre.—- II y a en moi deux choses : d'abord la curiosité, savoir ce qui se passe là-dessous, comment se fait le travail de la pourriture...— Vous êtes morbide !— Laissez-moi achever ! La seconde chose : c'est le culte des morts. Ceux qui n'ont pas la foi disent que ça ne rime à rien. Moi, pourtant, je le com­prends, je trouve même que c'est recommandable. Pas vous ?— Si, je suis de votre avis. Mais je m'étonne de l'approbation que vous donnez à une convention. Je vous aurais cru attaché au souvenir, pas aux tombes.— Et puis, quand je pense à Gide, je pense aussi que je serai bientôt comme lui dans la terre, même si je ne dois pas y être de la même manière. Je veux m'épargner la décomposition. Si un jour vous venez sur ma tombe, il vous faudra beaucoup d'effort pour m'imaginer dans mon urne ! Ah ! ah!...Le rire de Léautaud s'arrêta net. Il baissa le ton de la voix :— Passer toute sa vie à travailler pour crever comme un animal. Non, non ! Vraiment, c'est inac­ceptable.— Ce sentiment de révolte, c'est lui qui a poussé tant de gens à croire qu'il y avait une raison supé­rieure.— Une raison supérieure ! Encore des mots !— Oh !... Vous refusez les mots, mais vous expri­mez les choses !— Vous interprétez toujours dans votre sens les propos que je tiens !— Je ne les interprète pas. Je les traduis. C'est différent.— Ah !voilà que j'ai besoin d'un traducteur, maintenant ! Ce que je dis est pourtant clair.— Mais vous ne voulez pas aller jusqu'à la conclusion logique de vos réflexions ni de vos senti­ments.— La logique ! Les sentiments ! Décidément, vous ne changerez jamais.— Vous non plus.— Je m'en félicite. Ah ! ah !... Mais je ne vous félicite pas !De nouveau nous restâmes silencieux. Nous pas­sions, d'un commun accord semblait-il, par des phases de tension et de détente. Léautaud se releva, et — était-ce cette fois-ci l'aboutissement logique de sa songerie ? — il me dit avec gravité :— La vraie vie, voyez-vous, c'est celle du moine.Je lui répondis, sans me soucier qu'il m'accusât de le traduire :— Je crois que vous avez du moine en vous.Toujours inattendu, il m'approuva :— Oui, c'est possible. J'aime la solitude, la vie réglée, et la méditation.Il posa le bout de sa canne sur la tombe de Gide:— C'est bien dommage qu'on ne le laisse pas tranquille. Il paraît qu'on va le mettre à côté de sa femme, à la place d'un autre mort de la famille. Et on va lui poser une dalle sur le ventre pour qu'il n'ait pas envie de revenir.Le soleil avait tourné. La tombe de Gide était maintenant dans l'ombre. C'était l'ombre de l'église. Je n'osais pas dire à Léautaud le symbole que je discernais là. Il prolongea le symbole en me disant : « Il fait froid. Allons-nous en ». Et il le mena jusqu'à son achèvement :— Avant de partir, visitons l'église.
Ainsi il fuyait l'ombre que toute croyance pro­jette sur celui qui se tient à sa lisière comme Gide au chevet de l'église catholique. Puis il illustrait la solution qui consiste à entrer dans l'édifice pour participer volontairement à l'hermétisme. Il inspecta les lieux avec une respectueuse curiosité et murmura comme d'autres bougonnent :— Ah ! Ça, c'est une invention ! Une fameuse invention ! Toutes les autres : des fariboles ! Mais celle-là !... Puis, tout à coup :— Il fait encore plus froid ici que dehors ! Il faut partir.Il s'esclaffa :— Je ne tiens pas à attraper la mort dans une église !Son rire d'oiseau de nuit se répercutant contre les voûtes sembla l'étonner lui-même par son fracas. Il se tut soudain.
Nous retrouvâmes le soleil en quittant le cimetière. Je jetai un dernier regard vers la tombe de Gide. Les racines des pommiers devaient sous la haie d'épines aller à sa rencontre. Un sureau en fleurs, à quelques mètres de la croix, répandait un parfum sucré mêlé aux odeurs chaudes d'une étable. Des enfants, retour de l'école, galochaient en criant sur la route du village. On entendait aussi une charrette qui cahotait dans les ornières.— Il a de la chance, dit simplement Léautaud.Les ruissellements du soleil s'étaient fragmentés sous la poussée des ombres qui commençaient à s'y infiltrer. La plaine ressemblait à un damier vert et noir où le chemin comme un long doigt indiquait le pion pointu de l'église. »
Une mort ambiguë, Robert MalletNRF, Gallimard, 1955, pp. 156-164

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