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Un texte d'Hubert Haddad, en écho à l'actualité

Publié le 10 août 2014 par Lucie Cauwe @LucieCauwe

Un texte d'Hubert Haddad, en écho à l'actualité

Hubert Haddad.

Hubert Haddad ("Palestine", Zulma, 2007, Le livre de Poche, 2009) me fait l'amitié de me confier son texte, "L'espérance endormie", publié il y a treize ans dans un ouvrage collectif pour la paix (Joëlle Losfeld).
Un geste qu'il fait en pensant à la tragédie en cours et à tout ce qu'il faut de candeur pour encore espérer.
L'écrivain publiera à la rentrée le livre "La condition magique" (Zulma). En librairie le 18 septembre.

L’ESPÉRANCE ENDORMIE

Etre juif aujourd’hui, c’est avoir appris à ses dépens les leçons indignes de l’histoire. C’est accorder autant de crédit à Kafka qu’aux maîtres de la Thora. Il n’existe de communauté que par la culture et l’esprit, et celle-là ne se perpétue que dans l’accueil et le partage. Toute restriction d’altérité est réduction de l’humain en soi, car nulle assise matérielle ne vient fonder la singularité ethnique, nationale ou religieuse. De l’humain se distingue ici ou là dans l’incréé des langues et des savoirs pour s’affirmer comme entité au sein de représentations collectives dont la valeur est chose éminemment culturelle. Le substrat animal et naturel qu’on voudrait mettre en avant appartient à l’aveugle et au chaos. La civilisation, dans ses conquêtes et ses déboires, invente l’homme à partir d’une identité partagée. Toutes les distinctions communautaires qui font des peuples des sortes de chœurs ininterrompus portant à travers les siècles la mélodie complexe d’une langue jusque dans ses légendes et ses mutations que la vie quotidienne joue et dramatise, n’ont d’exemplarité que par ce lien universel rassemblant chacun de nous dans l’espace civilisateur de l’altérité. Etre juif en ce sens, c’est admettre que le plus lointain est le plus proche, puisque nous sommes tous des créatures d’exil pétries de songes et de symboles. Les noces de l’attente et de la mémoire, en toutes langues, s’appellent espérance. Dès lors, je considère absolument le Palestinien comme mon semblable, compagnon immédiat du mystère d’exister. Au même titre qu’un membre de ma famille ou qu’un Indien de Bombay. C’est d’une seule voix qu’il faut réclamer la paix au Moyen Orient, la fin des guerres civiles organisées par des douaniers intempestifs vendus aux marchands d’uniformité, la mise au ban des extrémistes religieux ou laïcs. Temporiser, c’est massacrer. Pour des biens, pour une intégrité maudite, ceux qui ont connu la pire perdition, l’abandon universel, peuvent-ils accepter de bafouer leur droit inaliénable à l’incréé? Juifs ou Palestiniens, la haine est un suicide. Nous sommes une même âme, un même chant d’avenir. La terre est toujours assez vaste aux vivants, mais les morts sont à l’étroit. Tous enfants de notre lâcheté, ils sont réconciliés dans la nuit insondable. Soldats, si vous aviez répondu par des fleurs aux pierres des offensés, elles auraient roulé à vos pieds comme les débris d’un mur impossible. Quant à vous, hommes de foi, on ne tue pas son frère, même loin du Nom, même à l’antipode. Qu’avez-vous à perdre de l’instant béni? Et toi qui refuses toute mesure, l’autre reste à jamais ta loi. Le pays vertical où s’entassent cultures, croyances et territoires comme les étages d’un temple inca ne doit inspirer que l’ascension radieuse, au détriment des conflits ethniques, des mercantilismes et des pouvoirs. Assez de place au sommet rassemble les prophètes et les juges. Mais elle dort à poings fermés, l’espérance, aujourd’hui. Il n’y a pourtant d’autre issue que dans la fraternisation.
Hubert Haddad (mai 2001)

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